MEMOIRE D URNES

13 Février 2022 : le paradoxe helvétique à l'épreuve des urnes

Ce dimanche 13 février 2022, la Confédération helvétique s’est réveillée sous un ciel d’hiver faussement calme, alors que le continent européen retenait son souffle, les yeux rivés sur les manœuvres militaires russes à la frontière ukrainienne. Mais à Berne, Genève ou Zurich, l’inquiétude géopolitique, bien que palpable dans les chancelleries, cédait le pas au rituel immuable de la démocratie directe. Les Suisses étaient appelés aux urnes pour trancher quatre objets fédéraux, dont l’un touchait au cœur même d’une contradiction nationale soigneusement entretenue depuis des décennies : la relation passionnelle et financière entre la Suisse et l’industrie du tabac.

Il faut imaginer la scène pour saisir l’ironie de ce scrutin. La Suisse, pays de l’air pur, des sanatoriums de la Montagne magique et de l’excellence médicale, est aussi le coffre-fort et le laboratoire mondial des géants de la cigarette. C’est ici, sur les rives du lac Léman ou au pied du Jura, que les mastodontes Philip Morris International, British American Tobacco et Japan Tobacco International ont établi leurs quartiers généraux ou leurs centres de recherche mondiaux. Pendant des années, cette cohabitation a reposé sur un pacte tacite : les multinationales profitaient d’une fiscalité douce et d’une législation permissive, et en échange, elles irriguaient l’économie locale, finançaient les festivals de jazz et les tournois de tennis, tout en restant discrètes.

L’initiative populaire soumise au vote ce jour-là, intitulée sobrement « Oui à la protection des enfants et des jeunes contre la publicité pour le tabac », venait fracasser ce consensus. Elle proposait d’interdire toute réclame pour le tabac là où des enfants ou des adolescents pourraient la voir. En clair : fini les affiches dans les rues, les spots au cinéma, les annonces sur les réseaux sociaux et le sponsoring des festivals. Pour le reste du monde occidental, cela semblait être une mesure de bon sens, adoptée par la France ou l’Italie depuis des lustres. Pour la Suisse libérale, c’était une révolution copernicienne, une attaque frontale contre la liberté du commerce et de l’industrie, ce totem helvétique.

La campagne qui a précédé le vote fut d’une intensité rare, révélatrice des lignes de fracture qui traversent le pays. D’un côté, une alliance de médecins, de ligues contre le cancer et d’organisations de jeunesse, armée d’arguments sanitaires irréfutables et d’images de poumons noircis. De l’autre, un front du refus mené par le Conseil fédéral (le gouvernement), la majorité du Parlement et les milieux économiques, brandissant l’étendard de la liberté individuelle et le spectre de l’interdiction totale. L’argumentaire des opposants, rodé par des années de lobbying efficace, consistait à dire que l’interdiction de la publicité ouvrait la boîte de Pandore : après le tabac, viendrait le tour de l’alcool, du sucre, voire de la viande. C’était la stratégie de la pente glissante, censée effrayer un électorat traditionnellement allergique à l’interventionnisme étatique.

Mais quelque chose avait changé dans la psyché suisse en ce début 2022. L’argument économique, jadis roi, sonnait faux face aux coûts de la santé. La Suisse, dernier mohican européen de la publicité tabagière, commençait à avoir honte de son exception. Les promeneurs genevois ou zurichois s’étonnaient de voir encore des kiosques tapissés de logos colorés vantant des produits mortels, une vision anachronique rappelant les années 1980. Le lobby du tabac, malgré ses millions injectés dans la campagne du non, n’avait pas vu venir le changement générationnel. Les parents, même fumeurs, ne supportaient plus que leurs enfants soient ciblés par des algorithmes ou des affiches à la sortie des écoles.

Le résultat fut sans appel, et il constitue un séisme politique à l’échelle suisse : 56,6 % des votants et une majorité de cantons ont dit oui à l’initiative. C’était une gifle pour le gouvernement et le Parlement, qui avaient tenté de désamorcer le texte avec un contre-projet édulcoré, jugé insuffisant par le peuple. Pour la première fois depuis longtemps, la santé publique l’emportait sur les intérêts du « business ». Le mythe de la Suisse comme terrain de jeu dérégulé pour les multinationales venait de prendre un sérieux coup de vieux. Le peuple souverain signifiait ainsi qu’il y a des limites à ce que le libéralisme peut justifier, et que la protection de la jeunesse valait bien quelques entorses aux sacro-saints principes du libre marché.

Cependant, réduire ce dimanche 13 février à la seule question du tabac serait manquer la complexité de l’humeur nationale de l’époque. Car ce même jour, les Suisses ont rejeté deux autres textes avec une vigueur qui a surpris les observateurs, dessinant le portrait d’un électorat frondeur, insaisissable, refusant de se laisser dicter sa conduite par les élites, qu’elles soient politiques ou économiques.

Le premier rejet concernait la loi sur les mesures en faveur des médias. Le gouvernement proposait une aide financière accrue pour la presse écrite et les médias en ligne, afin de garantir la diversité de l’information face à l’effondrement des recettes publicitaires. Le peuple a dit non à près de 55 %. Le message était clair et brutal : pas question de voir l’État subventionner les journaux, perçus par une partie de la population, particulièrement en Suisse alémanique, comme trop proches du pouvoir ou manquant d’esprit critique durant la pandémie de Covid-19. C’était un vote de défiance, une manifestation de scepticisme envers les institutions médiatiques, nourrie par une campagne agressive de la droite populiste qui dénonçait des « médias d’État ».

Le second rejet, encore plus cinglant, fut celui de l’abolition du droit de timbre d’émission. Derrière ce terme technique barbare se cachait une réforme fiscale voulue par la droite et les milieux patronaux, visant à supprimer une taxe sur les fonds propres des entreprises. Le but affiché était de favoriser l’investissement et l’emploi. Le résultat fut un non massif à plus de 62 %. Là encore, la lecture est politique : dans un contexte d’incertitude économique post-pandémique, les Suisses ont refusé de faire un cadeau fiscal aux grandes entreprises et au secteur financier. L’argumentaire de la gauche, qualifiant cette réforme d’allègement pour les riches sans retombées pour la classe moyenne, a fait mouche.

Si l’on met en perspective ces trois résultats — oui à l’interdiction de la pub tabac, non à l’aide aux médias, non aux cadeaux fiscaux —, on voit émerger une cohérence inattendue. Ce dimanche de février 2022, le citoyen suisse a fait preuve d’un pragmatisme rugueux. Il a dit : « Je veux que l’on protège mes enfants contre les marchands de fumée, mais je ne veux pas payer pour des journaux que je juge biaisés, ni offrir des ristournes fiscales aux multinationales qui font déjà de gros profits. » C’est un vote de recentrage, un rappel à l’ordre. Le peuple a montré qu’il n’était ni la marionnette des lobbys économiques (tabac, finance), ni celle de l’élite culturelle et politique (médias).

L’analyse fine des résultats cantonaux pour l’initiative tabac révèle d’ailleurs une Suisse moins divisée qu’on ne le croit souvent. Si les bastions urbains et universitaires comme Genève ou Bâle ont voté massivement oui, des cantons plus ruraux ont aussi suivi le mouvement, prouvant que la préoccupation sanitaire transcendait le clivage ville-campagne. Seuls quelques cantons très conservateurs ou économiquement liés à l’industrie ont résisté, mais la digue a rompu. C’est la fin de l’exceptionnalisme suisse en la matière. Le pays s’aligne enfin sur les standards de l’Organisation mondiale de la santé, dont le siège est pourtant à Genève, une ironie géographique qui a longtemps fait sourire les diplomates étrangers.

Le contexte de l’après-vote est tout aussi instructif sur la mécanique helvétique. En Suisse, gagner une votation n’est que le début d’un long chemin de croix administratif. L’initiative acceptée doit être traduite en loi par le Parlement, celui-là même qui s’y était opposé. C’est là que le « génie » procédurier suisse se met en marche. Depuis 2022, la mise en œuvre de l’interdiction de la publicité pour le tabac fait l’objet d’une bataille de tranchées à Berne. Le lobby du tabac, bien qu’ayant perdu la bataille des urnes, n’a pas perdu la guerre de l’influence. Il s’active dans les commissions parlementaires pour limiter la portée du texte, pour définir de manière restrictive ce qu’est un « lieu accessible aux mineurs » ou pour ménager des exceptions pour la presse étrangère. C’est la fameuse lenteur suisse, ce mélange de scrupules juridiques et de freinage politique, qui fait que la volonté populaire met parfois des années à se concrétiser dans le quotidien.

Comparé à la situation actuelle, quatre ans plus tard, ce vote de 2022 apparaît comme un moment charnière. Aujourd’hui, la pression sur l’industrie du tabac ne s’est pas relâchée. La fermeture de l’usine British American Tobacco à Boncourt, dans le Jura, annoncée fin 2022, a été vécue comme un traumatisme régional mais aussi comme le signe d’une époque révolue. L’industrie se transforme, misant désormais sur les produits chauffés ou le vapotage, tentant de se racheter une virginité sanitaire à coup de slogans sur un « monde sans fumée ». Philip Morris à Neuchâtel investit massivement dans ces nouvelles technologies, essayant de convaincre que le problème (la combustion) est devenu la solution (le tabac chauffé). Mais le vote de février 2022 a posé une borne indépassable : la société ne tolère plus que le profit se fasse au détriment de la protection des plus vulnérables.

Ce scrutin a également mis en lumière la fragilité du modèle économique suisse face aux nouvelles exigences éthiques mondiales. La Suisse a longtemps prospéré en étant le passager clandestin de la mondialisation : accueillant les sièges sociaux, encaissant les recettes fiscales, mais fermant les yeux sur les externalités négatives. Le vote sur le tabac, tout comme les débats sur la responsabilité des entreprises ou les sanctions contre la Russie qui suivront quelques jours plus tard, montre que cette position d’équilibriste devient intenable. Les citoyens demandent une cohérence entre les valeurs affichées à l’intérieur et les activités hébergées.

Il est fascinant de constater comment, à l’aube d’une guerre qui allait bouleverser l’ordre mondial, les Suisses se sont passionnés pour leurs affiches publicitaires. Cela pourrait passer pour du nombrilisme, mais c’est en réalité l’expression d’une démocratie vivante qui n’a pas peur de s’attaquer à ses propres contradictions. Le 13 février 2022 restera comme le jour où la Suisse a décidé qu’elle ne voulait plus être le cendrier de l’Europe, même si ce cendrier était en or massif. Elle a choisi, non sans hésitation, de privilégier le capital humain sur le capital financier.

Les vainqueurs du jour, ces médecins et militants qui ont battu des multinationales aux budgets illimités, ont prouvé que le système de démocratie directe, souvent critiqué pour sa lenteur ou sa propension au conservatisme, pouvait aussi être un formidable accélérateur de changement sociétal. Ils ont rappelé aux élites bernoises que le consensus ne se décrète pas dans les bureaux feutrés des lobbys, mais se construit dans les urnes. Et si l’application de la loi traîne encore en longueur, l’impulsion donnée ce jour-là est irréversible. La Suisse a tourné une page, laissant derrière elle l’image d’un paradis pour cigarettiers pour entrer, à pas comptés mais décidés, dans la modernité sanitaire.

En définitive, ce vote raconte une histoire universelle : celle de la tension permanente entre la liberté du marché et l’intérêt général. En Suisse, cette tension est exacerbée par la présence physique des acteurs mondiaux de cette industrie. Le fait que le peuple ait tranché en faveur de la santé, dans le pays même où Philip Morris a bâti sa forteresse de verre et d’acier, donne à ce résultat une résonance particulière. C’est la preuve que même au pays du libéralisme triomphant, il existe une ligne rouge que l’argent ne peut pas effacer. Le paradoxe helvétique n’a pas disparu, mais il a été rééquilibré, un bulletin de vote après l’autre, dans le calme d’un dimanche d’hiver, juste avant que le bruit des canons ne vienne recouvrir celui des débats démocratiques.