CAMEROUN - ANNIVERSAIRE
Paul Biya, le sphinx et l'institution

Paul Barthélemy Biya'a bi Mvondo voit le jour le 13 février 1933 à Mvomeka'a, petit village niché dans la forêt équatoriale du sud du Cameroun, alors sous mandat français. Cette date inaugurale est fondamentale car elle inscrit l'homme dans une temporalité qui traverse les époques, de la colonisation tardive aux incertitudes du XXIe siècle, faisant de lui l'un des derniers témoins actifs des indépendances africaines. Fils de catéchiste, il grandit dans l'atmosphère feutrée et rigoureuse des missions catholiques, un environnement qui façonnera durablement sa personnalité : discrétion, discipline et une certaine inclination pour le secret. Son parcours scolaire est celui d'une élite en formation, triée sur le volet par l'administration coloniale et les pères spiritains. Après le petit séminaire d'Akono, il s'envole pour la France, non pas pour y mener la vie de bohème des étudiants révolutionnaires du Quartier latin, mais pour y acquérir les outils de la technocratie. Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et de l'Institut des hautes études d'Outre-Mer, il se coule dans le moule du droit public et de la science administrative. Contrairement à beaucoup de ses contemporains qui haranguent les foules pour l'indépendance, Paul Biya est un homme de dossiers, un commis de l'État qui préfère l'ombre des cabinets ministériels à la lumière des tribunes. Il célèbre aujourd'hui ses 93 ans.
Son retour au Cameroun en 1962 marque le début d'une ascension méthodique et silencieuse au sein de l'appareil d'État construit par le premier président, Ahmadou Ahidjo. Dans ce régime monolithique où la loyauté prime sur la compétence, Paul Biya incarne les deux. Il gravit les échelons avec une régularité de métronome : chargé de mission à la présidence, secrétaire général, ministre d'État, puis Premier ministre en 1975. Durant ces années, il est le collaborateur effacé, celui qui ne fait pas d'ombre au "Père de la nation", celui dont on loue la capacité de travail et la réserve. Il devient le rouage essentiel d'une administration centralisée, apprenant de l'intérieur les mécanismes de contrôle d'une société complexe, mosaïque d'ethnies et de cultures. Rien ne laisse alors présager un destin présidentiel pour ce technocrate froid, qui semble dépourvu d'ambition politique personnelle et qui s'exécute sans murmure sous l'autorité d'un président tout-puissant originaire du Nord.
Le tournant du destin s'opère le 4 novembre 1982. À la surprise générale, Ahmadou Ahidjo annonce sa démission pour des raisons de santé et désigne Paul Biya comme son successeur constitutionnel. L'accession au pouvoir, le 6 novembre, se fait dans une atmosphère d'incrédulité et d'espoir. Le nouveau chef de l'État, âgé de 49 ans, promet le "Renouveau", la rigueur et la moralisation. Il suscite un immense engouement populaire, incarnant une modernité technocratique face au style autocratique de son prédécesseur. Cependant, l'état de grâce est de courte durée. La rupture avec Ahidjo, resté à la tête du parti unique, devient inévitable. La querelle de légitimité dégénère en une lutte fratricide qui culmine avec la tentative de coup d'État du 6 avril 1984. Ce traumatisme originel va transformer radicalement la présidence Biya. L'homme qui a vu la mort de près et la trahison de sa propre garde républicaine se replie sur lui-même. Il comprend que le pouvoir au Cameroun ne se partage pas et que sa survie dépend de sa capacité à maîtriser l'appareil sécuritaire et militaire.
Dès lors, le style de gouvernance de Paul Biya se fige. Il devient le maître du temps et de l'attente. Contrairement aux dictateurs tropicaux exubérants, il cultive la distance et l'absence. Ses apparitions publiques se raréfient, ses conseils des ministres deviennent exceptionnels. Il gouverne par décrets, depuis le palais d'Etoudi ou lors de ses longs séjours privés en Suisse, notamment à l'hôtel Intercontinental de Genève, qui devient presque une annexe de la présidence. Cette "gouvernance par distance" n'est pas un signe de faiblesse, mais une stratégie redoutable : en se rendant inaccessible, il place ses collaborateurs dans une incertitude permanente, favorisant les rivalités pour mieux les arbitrer. Il laisse les ambitions se dévoiler pour mieux les briser, remaniant ses gouvernements au gré d'une alchimie dont lui seul détient le secret, veillant à ce qu'aucune tête ne dépasse durablement.
Les années 1990 mettent ce système à l'épreuve. La chute du mur de Berlin et le discours de La Baule imposent un vent de démocratisation sur le continent. Le Cameroun n'y échappe pas. La rue gronde, les "villes mortes" paralysent l'économie, et l'opposition, menée par le charismatique John Fru Ndi, semble aux portes du pouvoir. Paul Biya, acculé, lâche du lest mais ne cède rien sur l'essentiel. Il accepte le multipartisme du bout des lèvres mais verrouille le processus électoral. L'élection présidentielle de 1992, qu'il remporte officiellement de justesse dans un climat de contestation massive, démontre sa capacité de résilience. Il utilise l'appareil d'État, l'administration territoriale et les divisions ethniques pour fragmenter l'opposition. Le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), l'ancien parti unique transformé en machine électorale, quadrille le territoire, distribuant prébendes et postes pour s'assurer la fidélité des élites locales.
Au tournant du millénaire, le pouvoir de Paul Biya semble inamovible. Il a survécu aux tempêtes de la démocratisation et a su rétablir les équilibres macroéconomiques avec l'aide des institutions de Bretton Woods, au prix d'une austérité sociale sévère. Mais la question de sa succession commence à se poser. En 2008, des émeutes de la faim servent de toile de fond à une révision constitutionnelle controversée : la suppression de la limitation des mandats présidentiels. Cette modification de la loi fondamentale permet à Paul Biya de se représenter indéfiniment, confirmant la nature monarchique de sa présidence républicaine. Il ne s'agit plus de gérer un pays, mais de durer. Le "Sphinx", comme on le surnomme désormais, voit ses pairs africains tomber ou mourir, mais lui reste, imperturbable, défiant les pronostics et le temps biologique.
Pourtant, les défis s'accumulent. Au nord, la secte Boko Haram lance des incursions meurtrières, obligeant l'armée camerounaise à une guerre d'usure coûteuse. À l'ouest, la crise anglophone, née de revendications corporatistes d'avocats et d'enseignants en 2016, se mue en un conflit sécessionniste sanglant. Face à cette fracture qui menace l'unité nationale, héritage sacré d'Ahidjo qu'il avait juré de préserver, Paul Biya alterne entre répression féroce et offres de dialogue tardives, comme le Grand Dialogue National de 2019. Sa gestion de la crise est critiquée pour sa lenteur et son déni initial, illustrant les limites d'un pouvoir centralisé et vieillissant, coupé des réalités du terrain. Les images de villages brûlés et de civils déplacés ternissent l'image de stabilité que le régime vend à l'international, mais ne semblent pas ébranler le socle du pouvoir à Yaoundé.
La longévité de Paul Biya s'explique aussi par sa maîtrise de la géopolitique. Il a su maintenir le Cameroun dans le giron de la France tout en ouvrant grand les portes à la Chine, à la Russie et à d'autres partenaires émergents. Il joue de ces alliances pour desserrer l'étau des pressions occidentales sur les droits de l'homme. Paris, soucieux de la stabilité en Afrique centrale, continue de voir en lui un moindre mal face à l'inconnu, malgré les critiques récurrentes de la diaspora et des ONG. Paul Biya cultive cette image de "sage" de l'Afrique, doyen des chefs d'État, recevant les hommages diplomatiques avec la courtoisie désuète d'un autre siècle.
En ce début d'année 2026, la situation politique du Cameroun est marquée par une forme de stase paradoxale. Paul Biya, qui a fêté ses 93 ans il y a quelques jours, entame les premiers mois d'un nouveau mandat obtenu lors de l'élection présidentielle d'octobre 2025. Cette réélection, acquise sans surprise face à une opposition toujours morcelée et un appareil électoral entièrement contrôlé, a été perçue par beaucoup comme le mandat de trop, ou peut-être le mandat de la transition ultime. Les interrogations sur sa capacité physique à diriger le pays sont omniprésentes, alimentées par ses absences répétées et le silence pesant du palais. Le pays vit au rythme des rumeurs sur sa santé, chaque voyage en Europe étant scruté, chaque décret signé étant analysé pour y déceler la main du président ou celle de son entourage immédiat.
Le Cameroun d'aujourd'hui est un pays en attente. L'administration continue de tourner par inertie, mais les grandes décisions semblent suspendues à la biologie du chef. La guerre de succession, longtemps feutrée, se joue désormais presque à ciel ouvert au sein du sérail. Deux clans principaux, souvent décrits par la presse locale et les observateurs, s'affrontent à coups de notes de renseignement et de scandales médiatiques, chacun cherchant à se positionner pour le jour d'après. Paul Biya, fidèle à sa méthode, laisse faire, observant peut-être avec une ironie lassée ceux qui s'agitent pour son trône, tout en s'assurant qu'aucun ne devienne assez puissant pour le précipiter vers la sortie. Il reste le maître du jeu, ou du moins le clou qui tient encore l'édifice, empêchant par sa seule présence physique l'éclatement des ambitions rivales.
L'économie camerounaise, malgré son potentiel immense, reste bridée par cette incertitude politique et une corruption endémique que les opérations "Épervier" successives – ces vagues d'arrestations de hauts commis de l'État pour détournement de fonds – n'ont pas réussi à endiguer, tant elles sont perçues comme des outils d'épuration politique plutôt que de justice. La jeunesse, majoritaire et connectée, oscille entre résignation, désir d'exil et colère sourde, ne se reconnaissant plus dans ce régime gérontocratique qui semble déconnecté de ses aspirations à la modernité et à l'emploi. Pourtant, aucune explosion sociale majeure n'a encore balayé le régime, preuve de la solidité des verrous sécuritaires et de la lassitude d'une population qui craint le chaos plus que l'immobilisme.
Paul Biya demeure une énigme politique. Il est l'homme qui a su durer là où tant d'autres ont chuté, transformant la patience en arme absolue. Il a façonné le Cameroun à son image : un pays complexe, résilient, mais figé dans une attente interminable. Sa biographie se confond désormais avec l'histoire contemporaine de son pays, une histoire faite d'occasions manquées et de stabilité maintenue coûte que coûte. Alors que le crépuscule de son règne s'étire en longueur, l'historien du politique ne peut que constater la singularité de ce parcours : celui d'un fonctionnaire devenu monarque républicain, qui aura réussi le tour de force de faire du temps son allié le plus fidèle, jusqu'à l'usure de tout ce qui l'entoure. La fin de l'ère Biya est annoncée depuis deux décennies, mais le "Sphinx" est toujours là, défiant les lois de la politique et celles de la nature, gardien silencieux d'un système dont personne ne sait s'il lui survivra.