LIBYE - ANNIVERSAIRE
Abdul Hamid Dbeibeh, l'entrepreneur du provisoire

Abdul Hamid Dbeibeh naît le 13 février 1959 à Misrata, cité côtière et commerçante qui a toujours entretenu un rapport singulier, fait de méfiance et de pragmatisme, avec le pouvoir central. Cette date de naissance place son itinéraire sous le signe d'une Libye encore monarchique, celle du roi Idris Ier, une époque où les équilibres tribaux et les grandes familles marchandes structurent la vie sociale bien avant que la rente pétrolière ne vienne bouleverser la donne. Issu d'une lignée influente de Misrata, ville qui se perçoit souvent comme la Sparte économique du pays face à la Rome bureaucratique de Tripoli ou à l'Athènes rebelle de Benghazi, il grandit dans un environnement où le négoce et la solidarité clanique sont les clés de la survie et de l'ascension. Contrairement à la génération des officiers libres qui s'emparera du pouvoir en 1969, son parcours ne passe pas par l'académie militaire, mais par les amphithéâtres occidentaux, dessinant le profil de ces technocrates qui serviront le régime sans nécessairement en épouser toute la mystique révolutionnaire. Il fête aujourd'hui ses 67 ans.
Son départ pour le Canada, où il poursuit des études d'ingénierie civile, marque une étape décisive dans sa formation intellectuelle. Il y acquiert une maîtrise des codes occidentaux et une compétence technique qui le distingueront à son retour. Ce séjour nord-américain ne fait pas de lui un dissident ; au contraire, il le prépare à devenir l'un des rouages essentiels de la machine d'État libyenne qui, malgré la rhétorique anti-impérialiste du Colonel Kadhafi, a désespérément besoin d'ingénieurs pour bâtir les infrastructures de la "Grande Jamahiriya". De retour au pays, il s'insère avec aisance dans les interstices du système. Il n'est pas un idéologue du Livre Vert, mais un homme de dossiers, un bâtisseur qui comprend que la pérennité du régime repose aussi sur sa capacité à distribuer la rente par le béton.
L'ascension professionnelle d'Abdul Hamid Dbeibeh culmine lorsqu'il prend la tête de la Libyan Investment and Development Company (LIDCO). Ce poste est bien plus qu'une fonction administrative ; c'est un vicariat économique. À la tête de cet organisme tentaculaire, il gère des milliards de dollars, supervise la construction de milliers de logements, de stades et d'édifices publics. Il devient l'interface incontournable entre les caprices architecturaux du Guide et les multinationales étrangères, naviguant dans les eaux troubles de la diplomatie des contrats. C'est l'époque où la Libye tente de sortir de son isolement international, et Dbeibeh incarne cette façade respectable et affairiste du régime, celle qui parle le langage des investisseurs plutôt que celui des comités révolutionnaires. Cette proximité avec le cercle du pouvoir, et notamment avec certaines figures des fils Kadhafi qui prônaient une forme de modernisation autoritaire, lui vaudra plus tard des suspicions tenaces, mais elle lui permet surtout de tisser un réseau de loyautés et d'obligations qui survivra à l'effondrement de l'État.
Lorsque la tempête du Printemps arabe balaie la Libye en 2011, l'ingénieur de Misrata opère un repli stratégique d'une habileté redoutable. Alors que sa ville natale devient le fer de lance de la résistance armée contre les troupes loyalistes, subissant un siège impitoyable, Dbeibeh ne s'exile pas dans la nostalgie de l'ancien monde. Il met ses ressources et ses connexions au service de la révolution, ou du moins parvient-il à le faire croire suffisamment pour ne pas être emporté par l'épuration qui frappe les anciens barons du système. Cette période de clair-obscur, entre 2011 et 2020, est celle d'une traversée du désert très relative. Tandis que le pays sombre dans la guerre civile, se fracturant entre deux gouvernements rivaux à l'Est et à l'Ouest, il fonde le mouvement "Libye du Futur". Il se tient en retrait des premières lignes de front, préférant le rôle de parrain discret à celui de chef de guerre, consolidant son assise à Misrata tout en observant l'usure des combattants et l'épuisement de la population face au chaos milicien.
L'année 2021 marque son irruption spectaculaire sur le devant de la scène, à la faveur d'un processus politique parrainé par les Nations Unies qui cherche à sortir le pays de l'impasse sanglante née de l'offensive du maréchal Haftar sur Tripoli. Le Forum de dialogue politique libyen, réuni à Genève, doit désigner un exécutif de transition chargé de mener le pays vers des élections. Personne n'attend vraiment Abdul Hamid Dbeibeh. Les favoris sont des poids lourds de la politique, des figures installées comme Fathi Bachagha ou Aguila Saleh. Pourtant, c'est lui qui l'emporte, à la surprise générale, au terme d'un vote où les alliances de dernière minute et les promesses d'inclusion pèsent plus lourd que les CV politiques. Sa victoire est immédiatement entachée de rumeurs de corruption et d'achat de voix, des allégations qui flotteront toujours autour de son mandat sans jamais parvenir à le faire chavirer. Il devient Premier ministre du Gouvernement d'unité nationale, avec une promesse simple et immense : unifier les institutions et organiser des élections le 24 décembre 2021.
Dès sa prise de fonction, le style Dbeibeh tranche avec l'austérité de son prédécesseur Fayez el-Sarraj. Il adopte une posture populiste, multipliant les annonces spectaculaires : allocations pour les jeunes mariés, augmentations de salaires, projets de reconstruction. Il sillonne le pays, tentant de briser la glace avec l'Est rebelle, bien que la méfiance du camp Haftar reste intacte. Il joue la carte de l'homme providentiel qui distribue les dividendes de la paix avant même que celle-ci ne soit signée. Cependant, la lune de miel est brève. À mesure que l'échéance électorale de décembre 2021 approche, il devient évident que les conditions ne sont pas réunies. Plus encore, sa propre candidature à la présidentielle, alors qu'il s'était engagé à ne pas se présenter, brise le fragile consensus qui l'avait porté au pouvoir. L'élection n'a pas lieu, et la Libye retombe dans ses vieux démons : la contestation de la légitimité.
L'année 2022 est celle de tous les dangers. Le Parlement basé à l'Est, considérant son mandat terminé, désigne un nouveau Premier ministre, son rival de toujours Fathi Bachagha. La Libye se retrouve à nouveau avec deux exécutifs. Mais là où beaucoup prédisaient sa chute rapide, Dbeibeh démontre une résilience stupéfiante. Il s'accroche au palais de la Primature à Tripoli, utilisant les revenus de la Banque centrale et le soutien de la Turquie – dont les drones et les conseillers militaires sont les garants de l'équilibre sécuritaire en Tripolitaine – pour maintenir sa position. Lorsque les forces de Bachagha tentent de pénétrer dans la capitale par la force, elles sont repoussées. Dbeibeh a réussi à fidéliser une coalition hétéroclite de milices de Tripoli et de Misrata, transformant son gouvernement provisoire en une citadelle imprenable. Il manie le bâton et la carotte, jouant des divisions de ses adversaires, s'appuyant sur les chancelleries occidentales qui, par lassitude et pragmatisme, préfèrent le statu quo qu'il incarne à une nouvelle aventure militaire incertaine.
Les années suivantes, de 2023 à 2025, voient s'installer une forme de "pax dbeibehia", une stabilité de façade fondée sur l'immobilisme. Le Premier ministre, que ses détracteurs qualifient d'usurpateur, se mue en maître du temps. Il promet toujours des élections, mais à ses conditions, c'est-à-dire une constitution d'abord, un scrutin ensuite, repoussant l'échéance aux calendes grecques. Il navigue entre les écueils géopolitiques, signant des accords sur les hydrocarbures avec l'Italie pour s'assurer le soutien de l'Europe, tout en ne fermant pas la porte aux discussions avec Moscou ou Le Caire. La gestion des inondations catastrophiques de Derna en 2023 met en lumière l'incurie de l'État et la division du pays, mais paradoxalement, elle ne l'emporte pas. Il survit aux crises sociales, aux blocages pétroliers récurrents orchestrés par l'Est, et aux tentatives de rapprochement entre le Parlement et le Haut Conseil d'État visant à le remplacer.
En ce début d'année 2026, Abdul Hamid Dbeibeh est toujours là, installé dans une longévité qui défie les pronostics initiaux de sa mission intérimaire. À bientôt 67 ans, il apparaît comme le visage d'une transition sans fin, une figure symptomatique de ces crises contemporaines où le provisoire devient la seule forme durable de gouvernement. Tripoli, sous sa férule, a retrouvé une certaine activité économique, les grues s'activent à nouveau, rappelant l'époque où il dirigeait la LIDCO, comme s'il n'avait jamais cessé d'être cet entrepreneur en chef du pays. Mais cette normalisation est trompeuse. Le territoire reste morcelé, les armes circulent, et la souveraineté nationale est hypothéquée par la présence de forces étrangères. Dbeibeh gère une archipel de pouvoirs locaux plutôt qu'un État unitaire. Sa survie politique tient à un équilibre précaire : il est celui qui empêche la guerre totale sans pour autant pouvoir faire la paix définitive.
La scène politique actuelle, en février 2026, reste marquée par cette impasse. Les initiatives de l'ONU pour relancer un processus électoral crédible se heurtent inlassablement à la volonté des élites en place, dont Dbeibeh est l'archétype, de préserver leurs acquis. Il a su transformer sa faiblesse originelle – une légitimité contestée – en force, en se rendant indispensable par défaut. Face à une population désabusée, qui a vu défiler les sauveurs et les tyrans, il offre le spectacle d'un gestionnaire cynique mais efficace de la vie quotidienne, capable de payer les salaires et de maintenir l'électricité, ce qui, dans le contexte libyen, tient lieu de programme politique. Ses relations avec le clan Haftar à l'Est oscillent entre tensions belliqueuses et négociations secrètes pour le partage des revenus pétroliers, illustrant cette "entente cordiale" des ennemis qui caractérise désormais le système libyen.
L'histoire retiendra peut-être d'Abdul Hamid Dbeibeh qu'il fut l'homme de la résilience opportuniste. Ni grand réformateur, ni chef de guerre sanguinaire, il incarne une nouvelle typologie de leader post-révolutionnaire : l'homme d'affaires politique, pour qui l'État est une entreprise à faire tourner et le pouvoir une négociation permanente. Son parcours raconte l'échec des idéologies et le triomphe des réseaux. Il est le produit d'une société libyenne qui, après avoir été écrasée par le messianisme vert de Kadhafi, se cherche dans le pragmatisme des alliances tribales et financières. Alors que le pays attend toujours de tourner la page de la décennie noire, Dbeibeh continue d'écrire la sienne, jour après jour, démontrant que dans la politique libyenne, il n'y a rien de plus permanent que ce qui ne devait durer qu'un temps. Il demeure, en ce mois de février 2026, le gardien des clés d'un royaume divisé, un monarque sans couronne qui règne sur les contradictions de son peuple.