MEMOIRE D URNES
14 Février 2021 : le tremblement de terre de Pristina

Ce 14 février 2021, le Kosovo s'est réveillé sous un manteau de neige, mais c’est une tout autre tempête qui s’apprêtait à déferler sur le plus jeune État d’Europe. Dans les rues de Pristina comme dans les villages de la Drenica, les files d’attente devant les bureaux de vote s'étiraient, interminables, silencieuses, déterminées. Il ne s'agissait pas seulement de glisser un bulletin dans l'urne en ce jour de Saint-Valentin ; il s'agissait de solder les comptes d'une époque. Une ambiance de fin de règne flottait dans l'air glacé des Balkans, mêlée à l'euphorie grave des tournants historiques. Les électeurs, masqués par la pandémie de Covid-19, ne venaient pas choisir un gestionnaire, mais renverser la table.
L’histoire de cette élection est celle d’une lente et inexorable tectonique des plaques. Depuis la fin de la guerre en 1999, la scène politique kosovare était dominée par les "commandants", ces figures issues de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) transformées en barons politiques. Le Parti démocratique du Kosovo (PDK) et, dans une moindre mesure, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) de l'ancien président pacifiste Ibrahim Rugova, se partageaient le pouvoir dans un système de vases communicants que beaucoup qualifiaient de "capture de l'État". La corruption endémique, le népotisme et l'absence de perspectives économiques avaient fini par lasser une population dont la moyenne d'âge, inférieure à 30 ans, est la plus jeune du continent.
Le contexte immédiat de ce scrutin était explosif. L'année 2020 avait été celle de toutes les frustrations. Albin Kurti, le leader du mouvement Vetëvendosje (Autodétermination), avait brièvement accédé au pouvoir avant d'être renversé au bout de cinquante jours, victime de manœuvres parlementaires orchestrées avec la bénédiction de l'administration Trump. Loin de l'affaiblir, cette éviction l'avait nimbé d'une aura de martyr de la démocratie et de la souveraineté. Pour beaucoup de Kosovars, on leur avait volé leur vote. Le 14 février 2021 était donc l'heure de la revanche.
Face à lui, la vieille garde semblait décapitée. Hashim Thaçi et Kadri Veseli, les hommes forts du PDK, attendaient leur procès pour crimes de guerre dans les cellules du Tribunal spécial de La Haye. La LDK, usée par ses compromissions, peinait à mobiliser. Le champ était libre pour la vague "Krejt dhe Drejt" (Tout et Droit), le slogan de Vetëvendosje, qui promettait une rupture radicale. Le programme de Kurti, mélange singulier de nationalisme de gauche, de souverainisme et de social-démocratie, tenait en deux promesses : "Justice et Emploi". Il s'agissait de démanteler les réseaux clientélistes et de rendre sa dignité à un État traité jusqu'alors comme un protectorat international.
L'un des faits marquants de cette campagne fut la mobilisation extraordinaire de la diaspora. Des milliers de Kosovars d'Allemagne, de Suisse ou de France avaient bravé les restrictions sanitaires, affrétant bus et avions pour venir voter en personne, conscients que chaque voix compterait pour briser le plafond de verre. L'alliance stratégique nouée par Albin Kurti avec Vjosa Osmani, figure intègre et populaire issue de la LDK, a fini de cimenter ce bloc réformiste, transcendant les clivages traditionnels.
Les résultats, tombés tard dans la nuit, ont confirmé le séisme pressenti. Avec 50,28 % des suffrages, Vetëvendosje réalisait un score inédit dans un système proportionnel conçu pour empêcher les majorités absolues. Le PDK s’effondrait à 17 %, la LDK à 12,7 %. Ce n'était pas une victoire, c'était un plébiscite. La carte électorale du Kosovo avait viré au rouge carmin. Albin Kurti, l'ancien étudiant rebelle emprisonné par Milosevic, l'agitateur qui jetait des gaz lacrymogènes dans l'hémicycle, devenait le maître incontesté du jeu, fort d’une légitimité qu’aucun dirigeant avant lui n’avait obtenue.
Cependant, l'analyse politique de ce scrutin révèle une complexité plus grande qu'un simple populisme. Le vote de 2021 était un vote de maturité démocratique. Les Kosovars n'ont pas voté pour un homme providentiel par aveuglement, mais pour l'État de droit. Ils ont choisi de punir ceux qui s'étaient approprié les lauriers de la Libération pour s'enrichir. C'était le triomphe du "civil" sur le "militaire", des préoccupations sociales sur la rhétorique guerrière.
Le contexte post-électoral a immédiatement mis le nouveau gouvernement face à la réalité du pouvoir. Si la victoire était totale, les défis étaient abyssaux. Très vite, la promesse de "Justice et Emploi" s'est heurtée au mur de la géopolitique. Le dialogue avec la Serbie, que Kurti voulait reléguer au second plan pour se concentrer sur les réformes intérieures, a rattrapé l'exécutif. Les pressions de Bruxelles et de Washington pour la normalisation des relations avec Belgrade n'ont cessé de s'intensifier, transformant le mandat de réforme en un exercice d'équilibrisme diplomatique.
Si l'on compare ce moment fondateur de 2021 avec la situation actuelle de notre début d'année 2026, la trajectoire est fascinante. Cinq ans plus tard, le Kosovo n'est plus le même. La victoire de 2021 n'était pas un accident de l'histoire, mais le début d'une nouvelle ère. La preuve en est la réélection récente d'Albin Kurti fin 2025, avec une majorité à nouveau confirmée, fait rarissime dans la région. Cela démontre que l'aspiration à la souveraineté et à la lutte contre la corruption n'était pas un feu de paille.
Pourtant, le chemin parcouru est jonché d'embûches. Les tensions dans le Nord, la crise des plaques d'immatriculation, et surtout le choc de l'attaque de Banjska en septembre 2023, ont durci le ton. Le Kosovo de 2026 est un État plus affirmé, qui a investi dans sa défense et sa police, mais qui reste dans l'antichambre des institutions internationales, toujours bloqué par le veto serbe et la non-reconnaissance de cinq pays de l'UE. L'euphorie de ce soir de février 2021 a laissé place à une détermination froide. Les jeunes qui dansaient dans les rues de Pristina ont vieilli de cinq ans ; ils attendent toujours le miracle économique, mais ils ont conservé cette certitude acquise dans les urnes : leur destin leur appartient.
L'élection du 14 février 2021 restera dans les annales comme le moment où le Kosovo a cessé d'être une cause post-conflit pour devenir une démocratie politique à part entière, avec ses contradictions, ses passions et sa farouche volonté d'exister. Ce jour-là, le pays a choisi de ne plus être l'otage de sa propre histoire.