UN JOUR, UN PAYS
Gabon : le nouveau maître de Libreville face au fantôme du clan

C’était il y a six mois à peine. Dans la touffeur équatoriale du mois d'août 2025, le Gabon vivait ce que ses thuriféraires appelaient l'aboutissement du « coup de la liberté » et ce que les esprits chagrins qualifiaient déjà de restauration dynastique maquillée. Le général Brice Clotaire Oligui Nguema, troquant son treillis de putschiste pour le costume croisé de chef d’État civil, était élu président de la République avec un score soviétique avoisinant les 90 % des suffrages. Aujourd’hui, en ce début d’année 2026, l’euphorie des premiers jours, celle qui avait vu les Librevillois fraterniser avec la Garde républicaine au lendemain du 30 août 2023, est retombée comme un soufflé au manioc. Le « président-libérateur » est désormais seul maître à bord du Palais du Bord de mer, trônant au sommet d’une architecture institutionnelle taillée sur mesure par la Constitution de la Ve République adoptée fin 2024. Fini le poste de Premier ministre, place à un exécutif fort, verrouillé, où le pouvoir se concentre à nouveau entre les mains d’un seul homme et de son premier cercle.
Le paysage politique gabonais actuel offre un spectacle en trompe-l’œil saisissant. D’un côté, la mise en scène d’une rupture avec l’ère Bongo, symbolisée par la mise à l’écart – souvent théâtrale – de la « Young Guard », cette coterie arrogante qui entourait l’ex-première dame Sylvia Bongo et son fils Noureddin. De l’autre, la persistance rétinienne des vieilles habitudes du Parti Démocratique Gabonais, l’ancien parti unique dont les barons, dotés d’une plasticité vertébrale remarquable, se sont ralliés avec armes et bagages au nouveau régime. À l’Assemblée nationale comme au Sénat, les visages ont peu changé ; seules les allégeances ont pivoté. L’opposition, celle qui avait cru en l’alternance avec le professeur Albert Ondo Ossa en 2023, se retrouve atomisée, audiblée seulement par intermittence, coincée entre la répression douce et la cooptation financière. Le Gabon de 2026 ressemble étrangement à celui d’avant, le visage du patriarche Omar en moins, la casquette du général en plus. Le pays vit une sorte de paradoxe temporel où la modernité des slogans – « essor vers la félicité » – se heurte à l’archaïsme des pratiques clientélistes.
Pour comprendre cette étrange continuité dans le changement, il faut remonter le fil de l’histoire de cet émirat pétrolier d’Afrique centrale, véritable curiosité géopolitique façonnée par la France du général de Gaulle et de Jacques Foccart. Dès l’indépendance en 1960, le Gabon n’a jamais été conçu comme un État-nation classique, mais plutôt comme un coffre-fort de matières premières – pétrole, uranium, bois – dont la clé devait rester à portée de main de Paris. Léon Mba, le premier président, avait même rêvé d’une départementalisation française, un souhait refusé par la métropole qui préférait une indépendance sous tutelle, moins coûteuse et plus rentable. C’est sur ce terreau que va prospérer le système Bongo.
Lorsque Albert-Bernard Bongo succède à Mba en 1967, il n’est qu’un jeune officier de renseignement effacé. Il deviendra Omar, le doyen, le grand manitou de la Françafrique, régnant quarante-et-un ans durant sur ce petit pays peuplé et immensément riche. Le « système Bongo » reposait sur une alchimie complexe : la redistribution de la rente pétrolière pour acheter la paix sociale, l’équilibre savant entre les ethnies et les provinces, et le financement occulte de la vie politique française, de droite comme de gauche. Le Gabon était alors l’enfant chéri de l’Élysée, une plateforme d’influence où se réglaient les crises du continent, du Tchad à l’Angola, entre deux mallettes de billets. Libreville vivait au rythme du cours du baril, dans une insouciance dispendieuse, important tout, du champagne aux cure-dents, et négligeant de construire une véritable économie productive.
La mort du patriarche en 2009 à Barcelone marque une première rupture. Son fils Ali, propulsé au pouvoir par une élection contestée et une répression féroce à Port-Gentil, tente d’imposer un nouveau style. Fini le « papa Bongo » qui recevait sous l’arbre à palabres en distribuant des liasses ; place au technocrate froid, fan de funk et de management à l'anglo-saxonne. Ali Bongo Ondimba veut faire du Gabon un « pays émergent ». Il lance de grands chantiers, tente de diversifier l’économie vers le bois et les mines, et rompt progressivement avec les réseaux historiques de la Françafrique, qu’il juge obsolètes et condescendants. Il se tourne vers le Commonwealth, qu’il intègre en 2022, et ouvre les portes aux investisseurs asiatiques, singulièrement ceux de Singapour et de Pékin.
Mais le péché originel de son élection de 2016, entachée de fraudes massives et de l’attaque du QG de son rival Jean Ping, ne sera jamais expié. Le régime se durcit, s’isole. L’AVC du président à Riyad en octobre 2018 laisse le pays sans pilote, livré aux appétits d’un clan familial qui privatise l’État. C’est cette dérive, cette hubris d’une épouse et d’un fils s’imaginant en régents héréditaires, qui a pavé la voie au coup d’État du 30 août 2023. Ce jour-là, les militaires n’ont pas seulement renversé un homme diminué ; ils ont mis fin à une tentative de dévolution monarchique qui insupportait jusqu’au sein du sérail. Car il ne faut pas s’y tromper : le général Oligui Nguema n’est pas un révolutionnaire venu de nulle part. Il est un enfant du système, un cousin éloigné des Bongo, ancien aide de camp du vieux Omar, formé dans les meilleures académies militaires, connaisseur intime des arcanes du pouvoir et des secrets de famille. Son coup de force fut une révolution de palais, une opération de sauvetage du « système » par ceux-là mêmes qui avaient pour mission de le protéger.
La transition qui a suivi, de 2023 à 2025, a été menée au pas de charge. Le Comité pour la transition et la restauration des institutions a habilement manœuvré, organisant un Dialogue national inclusif en avril 2024 qui, sous des dehors de catharsis collective, a surtout servi à légitimer l’agenda des militaires. La nouvelle Constitution, plébiscitée par référendum fin 2024, a gravé dans le marbre le retour à un présidentialisme absolu, supprimant les garde-fous parlementaires. Le général a su jouer sur la fibre nationaliste, rachetant la compagnie pétrolière Assala pour affirmer la souveraineté économique, et lançant des chantiers visibles – routes, écoles – pour satisfaire une population assoiffée de concret après des années d’immobilisme et de promesses non tenues.
Nous voici donc en 2026, face à un horizon complexe. Le Gabon est à la croisée des chemins et les défis qui attendent le président Oligui Nguema sont titanesques. Le premier est économique. Si le pays reste l’un des plus riches d’Afrique par habitant, cette richesse est un mirage statistique qui masque des inégalités abyssales. Le chômage des jeunes, en particulier des diplômés, atteint des sommets vertigineux. La rente pétrolière, bien que dopée par de nouvelles découvertes offshore et une gestion plus nationaliste, reste volatile et condamnée à terme par la transition énergétique mondiale. La diversification économique, mantra répété depuis deux décennies, peine à se concrétiser suffisamment pour absorber la main-d’œuvre locale. Le secteur du bois, avec la zone économique de Nkok, est une réussite indéniable, mais elle reste une île de prospérité dans un océan d’informel.
Le deuxième défi est social. La "libération" d'août 2023 a suscité des attentes immenses. Les Gabonais ne veulent plus seulement voir les Bongo partir ; ils veulent de l'eau au robinet, de l'électricité sans coupure, des routes praticables en saison des pluies et des hôpitaux dignes de ce nom. La patience du peuple, qui a accordé un état de grâce exceptionnel au général, n'est pas infinie. Les grèves qui ont émaillé la fin de l'année 2025 dans le secteur de l'éducation et de la santé sont des signaux d'alerte que le pouvoir ne peut ignorer. Le risque pour Oligui est de s'enfermer dans sa tour d'ivoire, entouré de courtisans zélés, et de perdre le contact avec ce « Gabon d’en bas » qui l’a porté aux nues.
Sur le plan politique, la question de la succession et de l'alternance, théoriquement réglée par la limitation des mandats dans la nouvelle constitution, reste un sujet tabou. Le verrouillage de l'appareil d'État par les militaires, qui occupent désormais de nombreux postes de préfets, de directeurs d'administrations et de ministres clés, pose la question de la nature réelle du régime. Sommes-nous dans une démocratie civile ou dans une dictature militaire qui ne dit pas son nom ? La marge de manœuvre de la société civile et de la presse, bien que plus large que sous les dernières années d'Ali Bongo, reste surveillée. L'ombre des services de renseignement plane toujours sur Libreville.
Enfin, les relations internationales du Gabon sont en pleine redéfinition. Libreville joue une partie d'équilibriste subtile. Avec la France, l'ancienne puissance coloniale, les liens ne sont pas rompus mais ils ont changé de nature. L'époque des réseaux Foccart est définitivement révolue. Paris, chassé du Sahel, tente de préserver ses derniers points d'appui en Afrique centrale en adoptant un profil bas, pragmatique, fermant les yeux sur les entorses démocratiques tant que la stabilité et les intérêts économiques sont préservés. Le Gabon reste un partenaire clé pour la France, notamment via la base militaire du Camp de Gaulle, mais il n'est plus une chasse gardée.
Le président Oligui Nguema poursuit et amplifie l'ouverture vers le monde anglo-saxon entamée par son prédécesseur. L'appartenance au Commonwealth n'est pas qu'un symbole ; c'est un levier pour attirer des investissements britanniques, indiens ou nigérians. De même, les relations avec la Chine et la Russie sont cultivées avec soin, sans alignement idéologique, mais dans une logique de diversification des partenariats et des fournisseurs d'armement. Le Gabon se veut « ami de tous et ennemi de personne », une doctrine diplomatique qui lui permet de naviguer entre les blocs dans un monde de plus en plus fragmenté.
Dans la sous-région d'Afrique centrale, le Gabon tente de retrouver son rôle de pivot au sein de la CEEAC (Communauté économique des États de l'Afrique centrale). Le nouveau président soigne ses relations avec ses voisins, le Congo-Brazzaville du patriarche Sassou Nguesso – dont il se méfie pourtant – et la Guinée équatoriale de Teodoro Obiang. Il sait que la stabilité de son régime dépend aussi de la bienveillance de ses pairs, tous confrontés à des problématiques de succession délicates.
Le Gabon de 2026 est un pays en convalescence, qui a échappé au pire – la guerre civile ou le chaos – mais qui n'a pas encore trouvé la formule magique de son développement inclusif. Le « coup de liberté » a ouvert une fenêtre, mais l'air qui s'y engouffre est encore chargé des miasmes du passé. Brice Clotaire Oligui Nguema a réussi sa mue de général putschiste en président élu, une performance rare sur le continent. Mais le plus dur commence maintenant : transformer l'essai, ne pas succomber à l'ivresse du pouvoir solitaire, et surtout, ne pas devenir, à son corps défendant, le simple continuateur d'un système qu'il a prétendu abattre. L'histoire du Gabon est un éternel recommencement, un cycle de promesses et de désillusions. Il appartient au nouveau maître de Libreville de briser ce cycle, s'il en a la volonté et le courage politique, au-delà des slogans et des uniformes d'apparat.