FRANCE - MUNICIPALES 2026

Dijon : la fin d'une époque ou l'éternel retour ?

Le système Rebsamen face à l'usure du temps et au verdict des urnes

En ce premier samedi de février 2026, la capitale des ducs de Bourgogne s'éveille sous une grisaille hivernale qui semble refléter l'atmosphère politique pesante de la ville. À quelques jours seulement de l'ouverture officielle du dépôt des candidatures en préfecture, la tension est palpable dans les états-majors, dissimulée sous une sérénité de façade. Dijon s'apprête à vivre une élection municipale qui, quoi qu'il arrive, marquera un tournant. Au centre de toutes les conversations, de toutes les stratégies, trône une figure incontournable : François Rebsamen. Le maire sortant, à la tête de la ville depuis 2001 (avec une parenthèse ministérielle entre 2014 et 2015), brigue un nouveau mandat. Ce n'est une surprise pour personne, tant l'homme a façonné la ville à son image au cours des deux dernières décennies, mais cette nouvelle campagne a une saveur particulière, celle d'un quitte ou double.

Dans les couloirs de l'Hôtel de Ville, l'heure est au bilan, que l'équipe sortante veut "offensif". Les partisans du maire mettent en avant la métamorphose de Dijon : le tramway, la piétonnisation du centre, la Cité internationale de la gastronomie et du vin, autant de grands projets qui ont changé le visage de la cité. François Rebsamen, bien qu'issu du Parti Socialiste, a su cultiver au fil des années un profil de "maire bâtisseur" dépassant les clivages partisans traditionnels, n'hésitant pas à afficher sa "macrono-compatibilité" quand cela servait les intérêts de sa ville. Sa stratégie pour 2026 repose sur cette image d'expérience et de stabilité dans un contexte national et international turbulent. Il se pose en capitaine indispensable du navire dijonnais, seul capable de mener à bien les transitions écologiques et économiques sans brusquer le corps social.

Cependant, l'usure du pouvoir est une réalité que même les plus fidèles lieutenants du maire ne peuvent totalement ignorer. Vingt-cinq ans de présence quasi continue au sommet de la hiérarchie locale ont créé des lassitudes. Ses détracteurs dénoncent un "système" verrouillé, une gouvernance verticale laissant peu de place à la concertation réelle. La critique de la "bétonisation" de la ville, sujet ultra-sensible en cette année 2026, revient comme un boomerang. Les oppositions accusent le maire sortant d'avoir privilégié le développement immobilier et les grands équipements au détriment de la qualité de vie quotidienne et de la préservation des espaces verts, dans une ville particulièrement exposée aux îlots de chaleur urbains. En ce début février, François Rebsamen doit donc gérer une équation complexe : valoriser son bilan sans paraître être l'homme du passé, et promettre le renouvellement tout en incarnant la continuité. La campagne qui s'ouvre est moins un débat projet contre projet qu'un référendum sur sa personne et sur la désirabilité d'un "quart de siècle" de règne.

La droite et le centre dans le labyrinthe de la désunion

Face à la citadelle Rebsamen, l'opposition de droite et du centre cherche désespérément la clé qui lui permettrait de faire basculer la ville. Historiquement, Dijon est une ville de centre-gauche, sociologiquement difficile à prendre pour la droite, mais l'usure du maire sortant offre une fenêtre de tir inédite. Pourtant, en ce 7 février 2026, le scénario qui se dessine ressemble tragiquement à ceux du passé : celui de la division. L'incapacité chronique de la droite dijonnaise à s'unir derrière un leader unique dès le premier tour semble se confirmer, malgré les appels à la raison et les tentatives de médiation des instances parisiennes des partis.

Deux figures principales incarnent cette fracture. D'un côté, Emmanuel Bichot, représentant d'une droite plus traditionnelle, héritière des Républicains, qui laboure le terrain depuis des années en tant que chef de file de l'opposition municipale. Il axe sa campagne sur les fondamentaux : la sécurité, la maîtrise de la dette et la critique d'une écologie qu'il juge "punitive" ou mal gérée par l'équipe sortante. De l'autre côté, Laurent Bourguignat, qui tente d'incarner une alternative centrale, plus libérale et modérée, proche des partis de l'ancienne majorité présidentielle d'Emmanuel Macron comme Horizons ou le MoDem. Il tente de séduire cet électorat bourgeois du centre-ville qui a pu voter Rebsamen par pragmatisme mais qui aspire désormais à un changement de style et de génération.

Les tractations de ces dernières semaines ont été intenses, parfois brutales, dans les coulisses. La question du leadership d'une éventuelle liste d'union a achoppé sur des questions d'ego et de positionnement stratégique. Le "qui mène ?" a pris le pas sur le "pour quoi faire ?". En ce début février, il semble désormais acquis que les électeurs de droite auront le choix entre plusieurs bulletins au premier tour. Cette stratégie du "chacun pour soi" au premier tour pour mieux négocier une fusion au second est périlleuse. Elle risque de démobiliser un électorat fatigué par ces querelles intestines et offre un boulevard à François Rebsamen pour virer largement en tête au soir du 15 mars, créant une dynamique difficile à inverser. La droite dijonnaise joue gros : si elle échoue une nouvelle fois à cause de ses divisions, c'est toute une génération politique locale qui risque d'être balayée.


Le défi écologiste et la gauche en ordre dispersé

Si François Rebsamen est attaqué sur sa droite, le danger le plus immédiat pour sa réélection confortable vient peut-être de sa gauche. La rupture est consommée depuis longtemps avec les écologistes d'Europe Écologie Les Verts (EELV). À Dijon, comme dans de nombreuses grandes villes universitaires, le vote écologiste est puissant, structuré et exigeant. Les Verts dijonnais ne se contentent plus d'être une force d'appoint ; ils ambitionnent de devenir la force motrice de l'alternative à gauche. Ils considèrent le bilan écologique du maire sortant comme du "greenwashing", une écologie de façade faite de plantations d'arbres médiatisées qui ne compense pas, selon eux, l'artificialisation des sols et le manque d'ambition sur les mobilités douces au-delà du tramway.

La campagne des écologistes en ce début 2026 est axée sur l'urgence climatique locale. Ils parlent de "ville résiliente", de rafraîchissement urbain massif, de souveraineté alimentaire territoriale. Ils tentent de fédérer autour d'eux les mécontents de la gestion Rebsamen qui ne franchiront jamais le pas de voter à droite : les jeunes, les universitaires, les militants associatifs. La présence d'une liste soutenue par La France Insoumise (LFI) ajoute à la fragmentation du paysage à gauche. Bien que LFI soit historiquement moins forte à Dijon que dans d'autres métropoles, elle capte un vote populaire et contestataire dans certains quartiers périphériques, un électorat qui se sent oublié par la politique des grands projets du centre-ville.

Pour François Rebsamen, qui a toujours eu besoin des voix écologistes pour l'emporter au second tour, la situation est délicate. Il sait qu'il devra négocier, et le rapport de force au soir du premier tour sera déterminant. Si les écologistes réalisent un score élevé, le prix de leur ralliement sera exorbitant en termes de programme et de postes d'adjoints. La stratégie du maire sortant consiste donc à tenter d' siphonner le vote écologiste modéré dès le premier tour en verdissant massivement son discours et ses propositions, tout en tapant sur le "radicalisme" supposé de ses opposants Verts pour effrayer les classes moyennes. En ce 7 février, la gauche dijonnaise est un puzzle dont les pièces ne s'emboîtent pas, chacun espérant être celui qui forcera les autres à s'aligner derrière lui.

L'inconnue de l'abstention et la bataille de la mobilisation

Au-delà des stratégies d'appareils et des programmes, une menace sourde plane sur cette élection municipale dijonnaise de 2026 : celle de l'indifférence. Comme partout en France, le fossé se creuse entre les citoyens et la chose publique. Dijon n'échappe pas à la règle. La lassitude face à la longévité du maire sortant, combinée au spectacle peu reluisant des divisions de ses opposants, pourrait conduire à une abstention record. C'est le cauchemar de tous les candidats. Une faible participation rendrait le scrutin imprévisible, donnant un poids disproportionné aux noyaux militants les plus mobilisés et fragilisant la légitimité du futur vainqueur.

Dans ce contexte incertain, le Rassemblement National (RN) tente de jouer sa carte. Même si Dijon n'est pas une terre de mission facile pour le parti d'extrême droite, qui y réalise des scores inférieurs à sa moyenne nationale, il espère capitaliser sur le climat national et sur les thématiques de sécurité qui préoccupent une partie des habitants. Le RN présente une liste avec l'ambition de jouer les trouble-fêtes, espérant atteindre la barre des 10% pour se maintenir au second tour et peser sur les débats, ou du moins faire élire un groupe d'opposition bruyant au conseil municipal.

Alors que les équipes de campagne tractent sur le marché des Halles, l'absence de sondages publics récents et fiables ajoute au brouillard de la bataille. Personne ne sait vraiment où il en est. Les certitudes affichées devant les caméras cachent des doutes profonds. La campagne officielle qui va s'ouvrir sera courte et intense. Elle se jouera sur la capacité des uns et des autres à réenchanter un électorat sceptique, à convaincre que l'échelon municipal a encore un sens. Dans une ville qui a tant changé en vingt-cinq ans, la question est de savoir si les Dijonnais veulent faire une pause pour digérer ces transformations, ou s'ils sont prêts à confier les clés de la ville à une nouvelle équipe pour un nouveau cycle. Rien n'est écrit, et la fébrilité qui règne en ce début février témoigne que, pour la première fois depuis longtemps, l'issue du combat pour le beffroi de Dijon n'est pas jouée d'avance.