FRANCE - MUNICIPALES 2026

Saint-Paul : le duel des titans sous le soleil de l'Ouest

La citadelle PLR à l'heure de vérité

La chaleur est écrasante sur la chaussée royale de Saint-Paul. Alors que les flamboyants ont perdu leurs dernières fleurs rouges, la fièvre électorale, elle, est à son comble. Nous sommes à quelques jours de la clôture officielle du dépôt des listes en préfecture, et la plus grande commune de La Réunion (par sa superficie) est en ébullition. Saint-Paul n'est pas une ville comme les autres : c'est le fief historique d'Huguette Bello, la présidente de la Région, et la place forte du parti Pour La Réunion (PLR). Mais cette année, l'élection revêt un caractère inédit. Pour la première fois depuis la reconquête de la ville en 2020, ce n'est pas la "dame de fer" de la gauche réunionnaise qui mène la liste en tant que tête d'affiche pour le fauteuil de maire, mais son fidèle lieutenant, Emmanuel Séraphin.

Maire en titre depuis l'accession d'Huguette Bello à la Pyramide inversée (le siège de la Région), Emmanuel Séraphin joue sa légitimité politique personnelle. Jusqu'ici perçu comme l'héritier et le gestionnaire, il doit désormais prouver qu'il est le "patron" chez lui. Sa campagne, lancée tambour battant dès la fin 2025, s'appuie sur un bilan social marqué : la cantine gratuite, le plan de titularisation des employés communaux précaires et la bataille pour le pouvoir d'achat dans une île ravagée par l'inflation. Au QG du PLR, l'ambiance est au combat. On sait que la droite, revancharde, a fait de la chute de Saint-Paul sa priorité absolue pour affaiblir la présidente de Région à mi-mandat.

Emmanuel Séraphin ne ménage pas sa peine. Il sillonne les quartiers, du battant des lames au sommet des montagnes, de Saint-Gilles-les-Bains à Mafate. Son discours est rodé : il oppose la "solidarité réunionnaise" et la protection des plus faibles face à ce qu'il qualifie de "droite des intérêts privés". Cependant, l'usure du pouvoir est là. La gestion des inondations récentes et les éternels problèmes d'embouteillages sur la route des Tamarins sont des points de friction que l'opposition exploite sans relâche. Le maire sortant doit aussi gérer les appétits de ses alliés de la gauche (LFI, PS, EELV) qui, bien que réunis sous la bannière de l'union, négocient âprement leurs places sur la liste jusqu'à la dernière minute avant le dépôt du 12 février.


L'ombre de Cyrille Melchior et la stratégie de la reconquête

Face à la machine de guerre du PLR, l'opposition de droite et du centre tente de se ranger en ordre de bataille, mais l'équation est complexe. Une figure domine le jeu, bien qu'il ne brigue pas officiellement le fauteuil de maire pour lui-même : Cyrille Melchior. Le Président du Conseil Départemental, enfant du pays et élu du canton, est le véritable homme fort de la droite saint-pauloise. Sa stratégie pour 2026 est celle de l'encerclement. Ne pouvant cumuler les mandats exécutifs, il pousse une liste d'union de la droite et du centre, cherchant à fédérer toutes les sensibilités, des Républicains aux soutiens d'Emmanuel Macron, en passant par les divers droites locaux.

L'objectif de Melchior est clair : reprendre Saint-Paul pour verrouiller l'Ouest de l'île. Les tractations vont bon train pour désigner la tête de liste définitive ou pour sceller les alliances de premier tour. Des figures comme Audrey Fontaine ou d'anciens cadres de la mairie du temps de Joseph Sinimalé sont mobilisés. Le leitmotiv de l'opposition est l'attractivité économique et la sécurité. Ils dépeignent Saint-Paul comme une "belle endormie", une ville sale et insécurisée, notamment dans la zone balnéaire de Saint-Gilles, poumon touristique de l'île qui souffre, selon eux, d'un manque d'investissements structurants.

Cependant, l'union à droite est un combat de tous les instants. Les egos sont forts et les rancunes du passé, notamment la défaite cuisante de 2020, ne sont pas toutes digérées. Certains tentent de jouer leur carte personnelle, risquant la dispersion des voix au premier tour. En ce début février, la pression est maximale sur les candidats potentiels pour éviter la multiplication des listes. Cyrille Melchior, en fin tacticien, utilise son influence au Département pour promettre des investissements et rassurer les électeurs des "Hauts", son fief traditionnel. La bataille de Saint-Paul est perçue comme un référendum pour ou contre l'influence du Département face à la Région, transformant l'élection municipale en un duel institutionnel au sommet.


La vie chère et la crise du logement au cœur du scrutin

Loin des tambouilles politiques, les Saint-Paulois, eux, ont d'autres préoccupations en tête en ce 7 février 2026. La "vie chère" reste le sujet numéro un qui sature toutes les conversations, des marchés forains aux ondes de Radio Freedom. L'inflation alimentaire n'a pas faibli, et le coût du fret maritime continue de peser sur le portefeuille des ménages. Dans ce contexte, les candidats sont sommés de répondre à l'urgence sociale. Le maire sortant met en avant son bouclier social communal, tandis que l'opposition promet des baisses de taxes locales et un soutien accru aux entreprises pour créer de l'emploi.

Mais c'est la crise du logement qui cristallise les tensions les plus vives. Saint-Paul, avec sa zone balnéaire ultra-prisée, est devenue le symbole de la gentrification à La Réunion. Les locaux peinent à se loger face à la multiplication des locations saisonnières type Airbnb et à la flambée des prix du foncier. Des collectifs citoyens, nés ces dernières années, interpellent violemment les candidats sur le "droit de vivre au pays". Ils réclament un encadrement strict des loyers et l'arrêt de la bétonisation du littoral. Ce sujet est un piège pour tous les camps : la gauche doit défendre son bilan en matière de logement social (souvent jugé insuffisant face à la demande), et la droite doit rassurer les investisseurs tout en promettant du logement pour les jeunes Réunionnais.

L'eau est l'autre invité surprise de la campagne. Les sécheresses à répétition et les coupures d'eau dans les Hauts en période d'étiage ont exaspéré la population. La gestion de la ressource, la rénovation des réseaux et le prix du mètre cube sont devenus des enjeux électoraux majeurs. Chaque camp accuse l'autre d'imprévoyance. Emmanuel Séraphin vante les travaux engagés pour l'irrigation, tandis que l'opposition pointe du doigt le gaspillage et le manque de vision à long terme. En ce début d'année 2026, sous la chaleur moite de l'été austral, la question écologique n'est plus une option bobo, mais une urgence vitale pour les agriculteurs et les habitants des quartiers périphériques.


La bataille des Hauts contre les Bas et l'inconnue de l'abstention

Géographiquement immense, Saint-Paul est une ville double : il y a les "Bas", urbains, touristiques et chauds, et les "Hauts", ruraux, agricoles et plus frais. L'élection se joue souvent dans cette dichotomie. Historiquement, la gauche de Bello performe dans les quartiers populaires du littoral et des mi-pentes, tandis que la droite de Melchior tient les écarts ruraux des Hauts (Le Guillaume, La Saline les Hauts). La clé du scrutin du 15 mars résidera dans la capacité de chaque camp à mordre sur le territoire de l'autre. Emmanuel Séraphin a multiplié les inaugurations de chemins bétonnés et d'équipements sportifs dans les Hauts pour casser cette logique territoriale.

Pourtant, le véritable arbitre pourrait bien être l'abstention. Comme partout en Outre-mer, la participation aux élections locales a tendance à s'éroder, signe d'une défiance croissante envers la classe politique. Les jeunes, en particulier, semblent désabusés. Les scandales politico-judiciaires qui ont émaillé l'histoire politique de l'île ont laissé des traces. Les listes citoyennes ou sans étiquette, qui tentent d'émerger hors des deux gros blocs, espèrent capter ce vote protestataire ou celui des abstentionnistes. Vanessa Miranville à La Possession voisine a montré que l'écologie citoyenne pouvait gagner ; certains à Saint-Paul rêvent d'un scénario similaire, bien que la marche soit haute face aux machines partisanes du PLR et de la plateforme de droite.

À la clôture des candidatures, Saint-Paul retient son souffle. Les affiches 4x3 sauvages commencent à fleurir le long de la 4 voies, et les voitures sonos, tradition locale incontournable, commencent à sillonner les quartiers avec leurs slogans en créole. "Nou lé kapab", "Saint-Paul en lèr", les mantras s'entrechoquent. L'issue du scrutin aura une résonance nationale pour La Réunion : si le PLR conserve Saint-Paul, Huguette Bello confirmera son statut de patronne incontestée de l'île. Si la droite reprend la ville, c'est tout l'équilibre politique régional qui basculera, annonçant une fin de règne. En ce 7 février 2026, sous le volcan éteint mais politique qu'est Saint-Paul, la lave coule encore dans les veines des militants.