FRANCE - MUNICIPALES 2026

Rouen : le crépuscule des incertitudes sur les rives de la Seine

Le calme après la tempête administrative et l'omniprésence du sortant

Les lourdes portes de la préfecture de la Seine-Maritime se sont refermées hier soir, jeudi 12 février, scellant définitivement le casting de la bataille municipale rouennaise. En ce matin du vendredi 13 février 2026, la ville aux cent clochers s'éveille sous une bruine persistante, typique de cette vallée de Seine encaissée, mais l'atmosphère politique, elle, semble s'être éclaircie. La période de flou artistique qui a dominé le début de l'année, faite de rumeurs, de fausses alliances et de tractations de couloirs, a laissé place à une réalité arithmétique implacable : les listes sont déposées, les jeux sont faits. Pour les Rouennais, qui observaient ce ballet avec une certaine distance, la campagne commence véritablement maintenant, dans une ville marquée par six années de transformations radicales et parfois clivantes.

Au cœur de ce dispositif, Nicolas Mayer-Rossignol, le maire sortant socialiste, apparaît comme la figure centrale, le pivot autour duquel tout s'articule. Son omniprésence médiatique et physique sur le terrain depuis sa rémission de santé en 2024 a saturé l'espace. Il porte une liste qui se veut le reflet de sa doctrine : la social-écologie. Contrairement à 2020 où la fusion avec les écologistes s'était faite dans l'entre-deux tours, la stratégie de 2026 a été celle du rassemblement dès le premier tour avec une partie substantielle des Verts, menés par son adjoint Jean-Michel Bérégovoy, et les communistes. Cette "Union pour Rouen" tente de verrouiller le vote utile de gauche dès le premier tour dans une ville qui a toujours penché de ce côté de l'échiquier politique depuis le départ de Jean Lecanuet.

Cependant, cette hégémonie affichée cache des fissures que la campagne officielle va s'employer à explorer. Le maire sortant doit défendre un bilan lourd : la mise en place de la Zone à Faibles Émissions (ZFE), sans doute la mesure la plus impopulaire auprès des habitants des couronnes périurbaines et des commerçants du centre-ville, et la transformation des quais bas rive gauche en un immense parc urbain, projet phare mais coûteux. La "ville apaisée" vantée par l'équipe sortante est vécue par certains comme une "ville interdite" à l'automobile. C'est sur ce sentiment de dépossession d'une partie de la classe moyenne que se joue l'élection.

L'ambiance dans les rues piétonnes du Gros-Horloge en ce lendemain de clôture des candidatures est celle d'une attente fébrile. Les affiches officielles ne sont pas encore toutes collées, mais les équipes militantes sont déjà à pied d'œuvre pour distribuer les professions de foi. On sent que le scrutin dépasse le simple enjeu local : Rouen, capitale de la Normandie réunifiée, est devenue un laboratoire. Si le modèle de Nicolas Mayer-Rossignol, qui tente de synthétiser la croissance économique et l'urgence climatique, valide son mandat par une réélection large, il enverra un signal fort au niveau national. À l'inverse, un effritement de sa base serait interprété comme le signe que l'écologie punitive a atteint ses limites d'acceptabilité sociale.


La droite et le centre à la recherche de la recette miracle

Face à la citadelle Mayer-Rossignol, l'opposition de droite et du centre aborde cette campagne avec la volonté de briser le plafond de verre qui la contraint depuis des décennies. L'union était la condition sine qua non de leur survie politique, et elle a été accouchée dans la douleur jusqu'aux dernières heures avant le dépôt en préfecture hier. La liste "Rouen l'Audacieuse", menée par un attelage rassemblant Les Républicains, Horizons et l'UDI, tente de proposer une alternative crédible. Des figures comme Marine Caron, conseillère départementale, ou Jean-François Bures, vétéran du conseil municipal, ont dû mettre leurs égos de côté pour présenter un front commun.

Leur angle d'attaque est tout trouvé : la circulation et l'attractivité économique. Pour l'opposition, Rouen est en train de s'étouffer. Ils dénoncent une idéologie "anti-voiture" qui, selon eux, a vidé le centre-ville de ses clients au profit des centres commerciaux périphériques comme Tourville-la-Rivière ou Barentin. Le sujet brûlant du Contournement Est de Rouen (l'autoroute A133-A134), ce serpent de mer vieux de quarante ans, est leur marqueur différenciant. Alors que la majorité sortante a multiplié les recours et les freins politiques pour tenter de stopper ce projet d'État jugé écocide, la droite locale le défend bec et ongles comme la seule solution pour désengorger les quais et améliorer la qualité de l'air en ville.

Ce clivage est net et permet de structurer le débat. L'opposition tente de séduire les habitants des plateaux Nord et Est, ainsi que les résidents des quartiers résidentiels qui se sentent méprisés par la politique municipale. Ils parlent de "pragmatisme" face au "dogmatisme". Cependant, la difficulté pour cette liste d'union est d'exister médiatiquement face à un maire sortant qui occupe le terrain de la communication avec une habileté redoutable. De plus, ils doivent composer avec un concurrent sur leur propre aile droite : le Rassemblement National.

Le parti à la flamme, mené par son responsable régional Guillaume Pennelle, espère capitaliser sur les thématiques régaliennes. Même si la sécurité est une compétence partagée avec l'État, le RN fait campagne sur l'armement de la police municipale et la multiplication des caméras, pointant du doigt les incivilités et le trafic de drogue qui gangrènent certains secteurs de la rive gauche comme Saint-Sever ou les Hauts de Rouen. Le score du RN, traditionnellement faible dans le cœur historique "boboïsé" de Rouen mais fort dans les quartiers populaires périphériques, sera la clé du scrutin. S'il est trop élevé, il pourrait empêcher la droite républicaine de faire le plein de voix nécessaire pour espérer inquiéter le maire sortant au second tour.


Les fractures de la gauche et l'héritage de Lubrizol

Si Nicolas Mayer-Rossignol a réussi à fédérer une grande partie de la gauche, l'unité n'est pas totale. La rupture avec La France Insoumise (LFI) est consommée. Les Insoumis, qui jugent la politique du maire sortant trop "macrono-compatible" et pas assez radicale sur le plan social, ont déposé leur propre liste, baptisée "Rouen en Résistance". Cette division est le caillou dans la chaussure du maire. LFI compte bien mordre sur l'électorat des quartiers populaires et des étudiants, très nombreux à Rouen, en mettant en avant des thématiques comme la gratuité totale des transports (là où le maire a mis en place la gratuité le samedi et pour les jeunes) et le refus de la bétonisation liée à la spéculation immobilière.

Un spectre continue de hanter la politique rouennaise, même plus de six ans après les faits : l'incendie de l'usine Lubrizol. Ce traumatisme collectif n'est pas effacé. Les collectifs de victimes et les associations environnementales, souvent proches de la gauche radicale, continuent de réclamer la vérité complète et un suivi sanitaire plus strict. La liste LFI utilise ce levier pour accuser l'ensemble de la classe politique traditionnelle, maire inclus, de complaisance envers les industriels de la vallée de la chimie. Ils réclament un moratoire sur les nouvelles implantations industrielles à risque, une position qui effraie les syndicats ouvriers de la région, créant une fracture intéressante au sein même de l'électorat de gauche entre "fin du monde" et "fin du mois".

Le défi pour Nicolas Mayer-Rossignol est donc de ne pas se laisser déborder sur sa gauche tout en conservant son électorat centriste. Il joue sur la corde sensible de l'identité rouennaise et de la fierté retrouvée, tentant de faire oublier l'échec de la candidature de Rouen au titre de Capitale Européenne de la Culture 2028 (attribué à Bourges en décembre 2023). Cet échec, que l'opposition qualifie de gaspillage d'argent public en communication, est habilement retourné par le maire comme une étape fondatrice d'une nouvelle ambition culturelle. Mais la gauche radicale n'en a cure et préfère parler de la crise du logement et de la précarité qui explose dans le quartier Grammont.


La Seine comme frontière et les défis de la métropole

Rouen est une ville double, coupée en deux par la Seine. La Rive Droite, historique, bourgeoise et touristique, fait face à la Rive Gauche, administrative, populaire et en pleine mutation. L'élection de 2026 se joue en grande partie sur la capacité des candidats à recoudre cette fracture urbaine. Le projet de la nouvelle gare Saint-Sever, censée devenir le nœud ferroviaire principal de l'agglomération à l'horizon 2035, est au cœur des programmes. Pour le maire sortant, c'est le levier qui va permettre de créer un nouveau centre-ville de l'autre côté du fleuve, un "quartier de la gare" moderne et écologique. Pour ses opposants, c'est un projet pharaonique dont le financement reste flou et qui risque d'accélérer la gentrification de quartiers populaires sans résoudre les problèmes immédiats de trains du quotidien en retard.

Les transports sont, in fine, le juge de paix de cette élection. Le réseau "Astuce", bien que dense, est saturé. La mise en place récente de nouvelles lignes de TEOR (Bus à Haut Niveau de Service) a nécessité des travaux qui ont paralysé la ville pendant des mois, laissant des traces dans les esprits des automobilistes et des commerçants. Le vendredi 13 février 2026, alors que la campagne officielle s'ouvre, la question est de savoir si les Rouennais sont prêts à accepter encore six années de travaux pour transformer leur ville, ou s'ils aspirent à une "pause" dans les aménagements.

La question fiscale ne peut être éludée. La taxe foncière à Rouen est élevée, et l'inflation des dernières années a pesé sur les budgets municipaux. Chaque liste promet une gestion rigoureuse, mais l'équation est complexe : comment financer la transition écologique, la rénovation thermique des bâtiments municipaux et les nouveaux services publics sans augmenter les impôts ? Le maire sortant mise sur l'attractivité et l'arrivée de nouvelles entreprises pour élargir l'assiette fiscale. L'opposition de droite promet des économies de fonctionnement drastiques. La gauche radicale veut taxer les bureaux vides et les résidences secondaires. En ce début de campagne, les promesses volent, mais les réalités budgétaires de la ville aux cent clochers rappelleront vite le vainqueur à l'ordre au soir du 22 mars prochain.