FRANCE - MUNICIPALES 2026

Saint-Étienne : L’ombre du passé et le défi de l’inventaire

À Saint-Étienne, les collines ne sont pas seulement des reliefs géographiques ; elles sont les sentinelles d’une résilience ouvrière qui définit l’âme de la ville. Mais en ce début d’année 2026, alors que la bise hivernale balaie la place Jean-Jaurès, une atmosphère singulière pèse sur la capitale de la Loire. Ce n’est pas le déclin industriel qui inquiète les Stéphanois — cette bataille-là, la ville l'a gagnée en se muant en laboratoire du design — mais une crise de confiance profonde, née des décombres d’un système politique qui a fini par s’auto-dévorer. Pour comprendre l’enjeu du scrutin du 15 mars prochain, il faut remonter à l’illusion d’une stabilité qui semblait pourtant inébranlable il y a encore six ans.

En juin 2020, dans une France encore sonnée par le premier confinement, Gaël Perdriau célébrait une victoire que beaucoup qualifiaient alors de triomphale. Le maire sortant, figure montante de la droite modérée, avait réussi le tour de force d’être réélu avec une marge confortable de 58,91 % des suffrages au second tour, face à une union de la gauche menée par Pierrick Courbon (41,08 %). Au premier tour, Perdriau caracolait déjà en tête avec 46,88 %, laissant ses adversaires à une distance qui paraissait alors infranchissable. À cette époque, le "système Perdriau" était vanté pour son efficacité : une rénovation urbaine agressive, une politique de sécurité musclée et une capacité rare à attirer des investissements dans une ville longtemps stigmatisée. Les urnes avaient parlé : Saint-Étienne voulait de la continuité.

Pourtant, cette victoire portait en elle les germes d'une fragilité invisible. Le taux d’abstention record de 2020 — plus de 67 % au second tour — aurait dû servir d'avertissement. Une grande partie de la population, notamment dans les quartiers populaires de Montreynaud ou de Tarentaize, s'était déjà détournée d'un jeu politique perçu comme déconnecté. Ce divorce entre la mairie et une partie de ses administrés allait devenir un gouffre béant lorsque, deux ans plus tard, l'affaire dite de la "sextape" éclatait, transformant l'hôtel de ville en un décor de film noir. L'accusation de chantage politique à l'encontre de son ancien premier adjoint, Gilles Artigues, a non seulement brisé la carrière de Gaël Perdriau, mais a aussi figé la ville dans une paralysie institutionnelle de près de trois ans.

Aujourd'hui, le paysage a radicalement changé. Gaël Perdriau n'est plus. Sa démission forcée en décembre 2025, après des années de résistance acharnée, a laissé les rênes de la ville à Jean-Pierre Berger, un maire par intérim dont la mission principale est d'assurer la survie des affaires courantes jusqu'au 15 mars. Berger, homme de dossiers plutôt que de tribunes, a d'ores et déjà annoncé qu'il ne briguerait pas de mandat propre. Cette vacance du pouvoir crée un vide sidéral. Pour la première fois depuis des décennies, Saint-Étienne se présente devant les électeurs sans un maire sortant "naturel" portant le poids de l'évidence.

L'enjeu de ce premier tour ne sera donc pas seulement de choisir un gestionnaire, mais de solder les comptes d'une ère qui s'est achevée dans l'opprobre. Les Stéphanois, fiers de leur identité "verte" et de leur tradition de solidarité, cherchent désespérément un visage capable d'incarner une probité retrouvée. La ville, qui a su se réinventer après la fermeture de ses mines et de ses usines, fait face à son défi le plus complexe : réinventer sa démocratie locale. Alors que les listes se déposent et que les programmes s'affichent sur les murs encore marqués par les slogans de la contestation, une question brûle toutes les lèvres : Saint-Étienne peut-elle tourner la page sans déchirer le livre ?


L’archipel des prétendants : une ville en quête d’un nouveau souffle

Dans les couloirs feutrés de l’Hôtel de Ville, où les stucs dorés semblent encore imprégnés du silence pesant des années de scandale, le temps des regrets a laissé place à celui des ambitions froides. Saint-Étienne ne se prépare pas seulement à une élection ; elle s’apprête à vivre une catharsis. La chute de Gaël Perdriau, actée par sa condamnation définitive en décembre dernier et son incarcération début janvier 2026, a agi comme une détonation dans une poudrière. En ce mois de février, l’échiquier politique stéphanois ressemble à un champ de bataille où les anciennes alliances se sont fracturées, laissant place à une pléthore de prétendants, chacun revendiquant la légitimité de panser les plaies d’une ville meurtrie par l'affaire de la "sextape".

Le camp de la majorité sortante, autrefois tenu d'une main de fer, s'avance aujourd'hui en ordre dispersé, tel un navire dont le capitaine aurait été débarqué en pleine tempête. Marc Chassaubéné, adjoint à la culture et figure centrale de l'exécutif durant la dernière décennie, a repris le flambeau de la liste "officielle". Son défi est herculéen : il doit défendre le bilan de la métamorphose urbaine — la réussite du quartier créatif de la Manufacture, l’attractivité retrouvée du centre-ville — tout en se distanciant d'un héritage moral devenu radioactif. Son programme, intitulé « Saint-Étienne, la suite », mise sur la continuité des grands chantiers et une promesse de "gestion apaisée". Mais l'unité a volé en éclats. Siham Labich, ancienne adjointe et alliée de la première heure, a choisi de faire cavalier seul avec sa liste « Saint-Étienne citoyenne et humaine ». En se présentant comme la candidate de la « sincérité retrouvée », elle fragilise le bloc sortant en captant un électorat centriste qui ne veut plus être associé, de près ou de loin, aux turpitudes de l’ère Perdriau.

À cette droite morcelée s’ajoute l’irruption de Dino Cinieri. Le député LR, fort d'une stature nationale, tente de s'imposer comme le "père de la nation" stéphanoise. Sa liste de large rassemblement, allant de la droite républicaine à la gauche modérée, joue la carte de l'ordre et de la réconciliation. Cinieri martèle un programme axé sur la "tolérance zéro" en matière de sécurité et une gestion budgétaire qu'il veut « transparente et rigoureuse », une pique évidente aux zones d'ombre du mandat précédent. Il espère incarner la normalisation, le retour à une politique classique loin des drames shakespeariens.

Sur l’autre rive du Furan, la gauche, qui avait frôlé la victoire en 2020 avec Pierrick Courbon, aborde ce scrutin avec une configuration inédite. Le retrait de Courbon, désormais député et ayant choisi de ne pas être tête de liste, a permis l'émergence d'une union historique. C’est Régis Juanico, figure respectée du socialisme ligérien et ancien parlementaire, qui mène la liste « Rassembler Saint-Étienne ». Pour la première fois depuis près d'un quart de siècle, socialistes, communistes et écologistes marchent sous une bannière commune dès le premier tour. Le programme de Juanico est une ode à la « ville résiliente » : il propose une accélération massive de la transition écologique, avec la création de corridors de fraîcheur urbains et la gratuité des transports pour les moins de 26 ans. Surtout, il propose la création d'une commission d'éthique indépendante, dotée de pouvoirs de contrôle sur les décisions de l'exécutif, pour garantir qu'aucune dérive ne puisse se reproduire.

Cependant, cette unité de façade est contestée sur son flanc radical par Valentine Mercier. La candidate de La France Insoumise refuse de se fondre dans ce qu'elle appelle le « social-libéralisme » de Juanico. Avec sa liste « Saint-Étienne insoumise », elle porte un programme de rupture sociale profonde : retour en régie municipale des services essentiels, comme l'eau et les cantines scolaires, et mise en place d'un véritable "communalisme" visant à rendre le pouvoir décisionnel aux habitants des quartiers populaires, là où le sentiment d'abandon est le plus vif.

Enfin, tapi dans l'ombre des sondages, le Rassemblement National tente une percée avec Corentin Jousserand. Sous le slogan « Retrouver Sainté ! », il capitalise sur le sentiment d'insécurité et le déclin du pouvoir d'achat. Pour le RN, Saint-Étienne est un laboratoire idéal : une ville ouvrière en mutation où le sentiment d'abandon est réel. En se tenant volontairement à l'écart des querelles de clochers entre les héritiers de Perdriau et les notables de la gauche, Jousserand espère incarner la seule véritable alternative à un système qu'il juge globalement corrompu.

Cette fragmentation de l'offre politique, si elle témoigne d'une vitalité démocratique retrouvée, cache une réalité plus sombre : celle d'une ville qui ne sait plus à quel saint se vouer. Le 15 mars 2026, les Stéphanois n'éliront pas seulement un maire ; ils devront choisir entre la poursuite d'un modèle urbain efficace mais entaché, une union de la gauche qui promet la rédemption verte, ou le saut dans l'inconnu des extrêmes. L'arène est prête, les acteurs sont en place, mais dans les cafés de la rue des Martyrs de Vingré, c'est encore l'incertitude qui domine les conversations.


L’arithmétique du désaveu : entre fronts communs et calculs d’appareils
Si la politique est l’art du possible, à Saint-Étienne, elle ressemble en ce début d’année 2026 à un exercice de haute voltige au-dessus d’un champ de mines. Dans une ville où le "peuple vert" — celui des tribunes de Geoffroy-Guichard comme celui des urnes — ne pardonne jamais la trahison, les chiffres qui circulent sous le manteau dans les états-majors témoignent d’une fragmentation inédite. L’ombre de Gaël Perdriau, dont l’incarcération au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse le 7 janvier dernier a agi comme une guillotine symbolique sur l’ère passée, continue de hanter les courbes de popularité. Pour les sondeurs, le défi est de taille : comment mesurer l'intention de vote dans une cité où le dégoût pour la chose publique se dispute à une soif de renouveau quasi messianique ?

Les premières enquêtes d'opinion, notamment celle de l’IFOP publiée fin 2025, dessinaient déjà les contours d'une bataille qui ne se jouera pas au centre, mais sur la capacité à incarner une "rupture propre". Dino Cinieri, le député LR qui a réussi à agréger autour de lui une coalition allant du MoDem aux déçus du macronisme (Renaissance), bénéficiait d'une image de "bon maire" potentiel pour 37 % des sondés. C’est un chiffre solide, mais trompeur : il reflète une prime à la notoriété plutôt qu'une adhésion massive à un projet. Sa liste, « Saint-Étienne Ensemble 2026 », est perçue par beaucoup comme une machine de guerre électorale parfaitement huilée, mais elle doit faire face au scepticisme d'une frange de la droite qui voit en lui un opportuniste venu profiter de la vacance du pouvoir.

Face à lui, Régis Juanico et son « Rassemblement pour Saint-Étienne » surfent sur une dynamique que les Écologistes, par la voix de Marine Tondelier il y a quelques jours, qualifient de "remontée historique". L’union de la gauche, longtemps considérée comme une chimère dans cette ville aux ego surdimensionnés, semble cette fois tenir bon. Selon les projections, ce bloc de gauche pourrait caracoler en tête au premier tour avec environ 28 % à 30 % des intentions de vote, porté par une volonté de "changement d'ère" et une thématique environnementale qui résonne fort dans les quartiers en pleine gentrification comme le Crêt de Roc. Juanico, avec son image de "notable intègre", agit comme un paratonnerre contre les critiques de radicalité souvent adressées à ses alliés plus à gauche.

Le véritable point d'interrogation, le "X" de l'équation stéphanoise, reste le score de la majorité sortante menée par Marc Chassaubéné. En février 2026, les prévisions le situent dans une zone de turbulences dangereuse, oscillant entre 12 % et 15 %. C'est une chute vertigineuse par rapport aux sommets de 2020. Le poids de la culpabilité par association est un boulet que Chassaubéné tente de transformer en preuve de résilience. "Nous avons géré la ville quand elle coulait, nous ne l'abandonnerons pas maintenant qu'elle se redresse", martèle-t-il dans ses meetings de quartier. Mais avec la concurrence directe de Siham Labich (7-9 %) et d'Eric Le Jaouen (4-5 %), l'électorat de droite est littéralement atomisé.

Cette pulvérisation des voix laisse entrevoir un second tour qui pourrait se transformer en une quadrangulaire explosive. Le Rassemblement National, représenté par Corentin Jousserand, maintient une base solide autour de 18 %, capitalisant sur une colère sourde qui n'a rien à voir avec les scandales de la mairie, mais tout avec le sentiment d'un déclassement économique persistant. Jousserand joue les arbitres, pariant sur un effondrement de la droite classique pour s'imposer comme le seul rempart face à une "gauche de rupture" menée par Juanico et Mercier.

Dans les états-majors, on commence déjà à sortir les calculatrices pour le soir du 15 mars. Si aucun candidat ne dépasse les 30 %, la clé du scrutin résidera dans les reports de voix de ces listes "citoyennes" ou dissidentes qui, cumulées, pèsent près d'un quart de l'électorat. À Saint-Étienne, le vote n'est pas seulement un acte politique, c'est une déclaration d'identité. Et pour l'instant, l'identité de la ville semble plus floue que jamais, entre l'envie de tourner la page et la peur de ce qui s'écrira sur la suivante.


Le sprint vers la rédemption : l'heure du choix final
À mesure que les jours s'égrainent vers ce dimanche 15 mars 2026, l'effervescence dans les traboules du Vieux Saint-Étienne et sous les arcades de l’Hôtel de Ville atteint son paroxysme. Ce n'est plus seulement une campagne électorale ; c’est une lutte pour la définition même de la citoyenneté dans une ville qui s’est sentie orpheline de sa dignité. Derrière les affiches déjà lacérées et les débats télévisés parfois acrimonieux, se joue une partie d’échecs dont les enjeux dépassent les frontières de la Loire. Saint-Étienne est devenue, malgré elle, le thermomètre de la moralisation de la vie publique française et du renouveau démocratique local.

Le dernier kilomètre de cette course de fond est marqué par une tension palpable entre deux visions du monde. D’un côté, le bloc de l’apaisement et de la compétence gestionnaire incarné par Dino Cinieri. Fort de son "Front Républicain" élargi, le député multiplie les opérations de séduction dans les zones pavillonnaires de Terrenoire et de Rochetaillée. Son message est martelé avec une régularité de métronome : « La ville ne peut plus se payer le luxe de l'instabilité ». Cinieri sait que sa victoire dépend de sa capacité à rassurer ceux qui craignent un virage à gauche trop marqué, tout en se présentant comme le garant d'une éthique irréprochable. Pour lui, l'entre-deux-tours sera le moment de vérité : réussira-t-il à absorber les restes de la liste de Marc Chassaubéné ? Ce dernier, bien que fragilisé, détient les clés d'un réservoir de voix crucial pour barrer la route à la gauche. Les négociations secrètes dans les arrière-salles des brasseries de la place Chavanelle témoignent de cette fébrilité : Chassaubéné vendra cher sa peau, mais le risque de disparaître totalement de la carte politique pourrait le pousser à un ralliement de raison sous la bannière de Cinieri.

À l’opposé, Régis Juanico et son union de la gauche croient plus que jamais en leur "Grand Soir" municipal. La dynamique est là, nourrie par une jeunesse stéphanoise qui s'est massivement mobilisée lors des derniers meetings au Zénith. Juanico ne se contente pas de critiquer le passé ; il propose une "révolution du quotidien". Sa force réside dans sa capacité à maintenir une cohésion inédite entre des écologistes exigeants et des socialistes pragmatiques. Pourtant, l'ombre du second tour soulève une question épineuse : celle de la fusion avec la liste de Valentine Mercier. Si l'insoumise dépasse les 10 %, elle sera en position de force pour exiger des infléchissements radicaux dans le programme commun, notamment sur la gratuité totale des services publics ou le moratoire sur certains projets d'aménagement. Pour Juanico, le défi sera de trouver le point d'équilibre sans effrayer l'électorat modéré qui constitue son socle de conquête.

Pendant ce temps, dans les quartiers populaires où le taux d'abstention est scruté comme le lait sur le feu, le Rassemblement National joue sa partition. Corentin Jousserand parie sur un "vote de colère" qui pourrait dynamiter les projections classiques. Si le RN parvient à se maintenir au second tour dans une triangulaire ou une quadrangulaire, il pourrait agir comme une force centrifuge, empêchant toute majorité claire de se dégager. C’est le scénario cauchemar pour les deux camps dominants : une ville ingouvernable au sortir d'une crise qui l'a déjà tant affaiblie.

Au-delà des calculs d’appareils, ce que les Stéphanois s’apprêtent à voter, c’est une fin de cycle. L'incarcération de Gaël Perdriau a laissé une plaie béante, mais elle a aussi agi comme une purge nécessaire. Aujourd'hui, que ce soit à la terrasse des cafés ou lors des marchés de la place Bellevue, on sent une volonté de passer à autre chose. Les électeurs réclament un maire qui soit, avant tout, un serviteur de l'intérêt général, loin des jeux de pouvoir courtisans qui ont terni l'image de la ville à l'échelle nationale. Le 15 mars, et plus encore le 22 mars, Saint-Étienne ne choisira pas seulement un nom sur un bulletin ; elle choisira son visage pour les six prochaines années. Un visage que tout le monde espère enfin apaisé, tourné vers l'avenir, et fidèle à cette devise qui a fait sa force à travers les siècles : « Je sers et je brille ».

La cité minière a survécu aux fermetures de puits, aux crises industrielles et aux drames sociaux. Elle survivra à cette tourmente politique. Mais pour la première fois, elle a l’opportunité de décider souverainement de la forme que prendra sa renaissance.