BARBADE - LEGISLATIVES DU 11/02
Le pari risqué de Mia Mottley pour écraser une opposition renaissante

La Dame de Fer contre le transfuge
Dans la touffeur de ce mois de février 2026, l'atmosphère à Bridgetown est électrique, chargée d'une tension qui dépasse largement la simple routine démocratique d'une élection législative caribéenne. Alors que les drapeaux rouges du Parti Travailliste de la Barbade (BLP) et les étendards jaunes du Parti Démocratique Travailliste (DLP) claquent au vent le long des routes côtières, c'est tout l'échiquier politique de la plus jeune république du monde qui semble vaciller. La décision de la Première ministre Mia Amor Mottley, annoncée le 17 janvier dernier, de convoquer des élections anticipées moins d'un mois plus tard, a pris de court l'archipel. Si la manœuvre est légale — la constitution permet la dissolution du Parlement avant le terme des cinq ans — elle révèle une fébrilité insoupçonnée au sommet d'un pouvoir que l'on croyait hégémonique.
Pour comprendre la gravité de ce scrutin du 11 février, il faut remonter à la singularité politique qui caractérise la Barbade depuis 2018. Par deux fois, en 2018 puis en 2022, la "Dame de Fer" des Caraïbes a réalisé l'impensable : un "grand chelem" électoral, remportant la totalité des 30 sièges de l'Assemblée, laissant le Parlement sans opposition officielle. Une anomalie démocratique qui a conféré à Mia Mottley une aura de puissance absolue, mais qui a aussi nourri les germes de la contestation interne. Cette domination sans partage s'est fissurée en février 2024, lorsque Ralph Thorne, avocat éminent et député du Christ Church South, a claqué la porte du parti au pouvoir pour traverser l'allée et devenir, seul, le chef de l'opposition. Ce geste, qualifié de trahison par les loyalistes du BLP et d'acte de courage par ses nouveaux partisans du DLP, a redessiné la carte politique. Pour la première fois depuis huit ans, Mia Mottley ne court pas contre un fantôme, mais contre un ancien allié qui connaît tous ses secrets.
La stratégie de Mottley est claire : étouffer dans l'œuf cette renaissance de l'opposition avant qu'elle ne prenne trop d'ampleur. En appelant les électeurs aux urnes maintenant, elle espère capitaliser sur sa stature internationale et prendre de vitesse un DLP encore en pleine reconstruction. Mais le pari est audacieux. Ralph Thorne, galvanisé par sa nouvelle position, a mené une campagne agressive, non pas sur les grands thèmes diplomatiques chers à la Première ministre, mais sur le "terrain", là où le bât blesse. Il dépeint le gouvernement sortant comme une entité déconnectée, ivre de sa propre puissance, et présente le DLP comme le seul rempart contre une dérive autocratique. Le récit de cette élection n'est donc pas celui d'une simple alternance programmatique, mais celui d'un référendum sur la nature même de la démocratie barbadienne : le pays peut-il se permettre un troisième mandat de domination totale, ou doit-il restaurer l'équilibre des pouvoirs ?
Les observateurs politiques locaux, bien que donnant toujours le BLP favori, notent une fatigue perceptible dans l'électorat. La "Mottley-mania" de 2018 s'est émoussée au contact des réalités du pouvoir. Le visage de la campagne a changé : il ne s'agit plus seulement de célébrer la République naissante, mais de justifier un bilan. Face à la machine de guerre du BLP, qui sature l'espace médiatique et visuel, Ralph Thorne joue la carte de la proximité et de l'authenticité, martelant que "Barbados First" (La Barbade d'abord) n'est pas qu'un slogan, mais une nécessité vitale face à un gouvernement qu'il accuse d'avoir les yeux rivés sur l'étranger. Ce duel fratricide, entre deux avocats brillants qui ont partagé les mêmes bancs, donne à ce scrutin une dimension personnelle dramatique, transformant chaque meeting, chaque invective, en un règlement de comptes public où se joue l'avenir politique de l'île pour la décennie à venir.
"Quelque chose de pourri" : accusations de fraude et bataille pour les listes électorales
Si la campagne a débuté sur les chapeaux de roue, elle a rapidement viré à l'aigre, s'enlisant dans une polémique technique mais explosive concernant l'intégrité même du processus électoral. Au cœur de la tempête : la liste électorale. Dès les premiers jours suivant la dissolution du Parlement le 19 janvier, Ralph Thorne et l'état-major du DLP ont lancé une offensive médiatique virulente, affirmant que des "centaines d'électeurs éligibles" avaient été mystérieusement expurgés des registres. Utilisant une rhétorique shakespearienne qui a marqué les esprits, le chef de l'opposition a déclaré devant les caméras de la CBC : "Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Barbade aujourd'hui." Cette phrase, répétée en boucle sur les réseaux sociaux, a instillé le doute dans une partie de la population, déjà méfiante envers les institutions après des années de règne sans partage du BLP.
Les accusations sont graves. Le DLP soutient que le gouvernement a "précipité" le calendrier électoral précisément pour empêcher la Commission électorale et des frontières (Electoral and Boundaries Commission) de mettre à jour correctement les listes, privant ainsi une frange de l'électorat — potentiellement favorable à l'opposition — de son droit de vote. Thorne évoque des citoyens déplacés, des jeunes majeurs non inscrits à temps, et une "interférence" directe de l'exécutif dans le travail de la Commission. Ces allégations ont forcé Mia Mottley à sortir de sa réserve. Rejetant en bloc ce qu'elle qualifie de "bruit et de fureur" destinés à masquer l'impréparation de l'opposition, la Première ministre a contre-attaqué sur le terrain de la transparence internationale. Dans un mouvement destiné à couper court aux rumeurs, elle a officiellement invité des observateurs de la CARICOM et du Commonwealth à surveiller le scrutin, affirmant que cette décision visait à "protéger la réputation de la Barbade" contre les calomnies.
L'arrivée de ces observateurs internationaux, accueillie avec un mélange de soulagement et de scepticisme, n'a cependant pas totalement apaisé les tensions. La polémique s'est cristallisée autour de cas précis, relayés par la presse locale, d'électeurs ne trouvant pas leur nom sur les listes provisoires publiées fin janvier. Pour beaucoup d'analystes barbadien, cette guérilla juridique est une stratégie de la terre brûlée de la part du DLP : en cas de défaite, le narratif de l'élection volée est déjà prêt. Mais pour les partisans de Thorne, c'est la preuve que le "système Mottley" ne reculera devant rien pour conserver sa majorité absolue. La tension est montée d'un cran supplémentaire lors du jour des nominations, le 27 janvier, transformant les bureaux d'enregistrement en arènes de confrontation verbale.
Un autre épisode est venu troubler cette séquence déjà chaotique : le cas Michael Lashley. Ancien ministre sous les couleurs du DLP, cet avocat respecté a non seulement quitté son parti d'origine, mais a obtenu l'investiture du BLP pour la circonscription stratégique de la ville de Bridgetown. Ce transfuge spectaculaire, présenté par Mia Mottley comme la preuve de l'attractivité de son parti, a été vécu comme une provocation ultime par le camp adverse. Lashley, désormais candidat unique du BLP dans ce bastion, incarne à lui seul la confusion idéologique et la brutalité des manœuvres en coulisses qui ont émaillé cette campagne. Alors que les observateurs déploient leurs équipes dans les 30 circonscriptions, la question de la légitimité du résultat de mercredi est déjà posée. Si le BLP l'emporte, le DLP acceptera-t-il le verdict des urnes, ou la Barbade plongera-t-elle dans une crise post-électorale inédite dans son histoire paisible ? La confiance, pilier invisible de la démocratie bajane, semble aujourd'hui fissurée.
Gloire climatique contre vie chère : Le fossé grandissant entre l'image et la réalité
Au-delà des intrigues de palais, cette élection se joue sur un paradoxe douloureux que les Barbadien ressentent au quotidien. D'un côté, il y a Mia Mottley, la superstar mondiale. Celle qui tutoie le Secrétaire général de l'ONU, qui défie les grandes puissances à la COP, et qui a fait de la petite Barbade la voix morale des pays vulnérables face au changement climatique. Son "Initiative de Bridgetown" pour la réforme de la finance mondiale est saluée dans toutes les chancelleries. Mais de l'autre côté, il y a la réalité du panier de la ménagère à St. Michael ou à St. Lucy. Pour l'électeur moyen, la stature planétaire de sa Première ministre ne remplit pas le frigo. L'inflation, bien que ralentie par rapport aux pics post-Covid, reste une morsure quotidienne, et le coût de la vie est devenu le talon d'Achille du gouvernement sortant.
Le contraste est saisissant entre les louanges du FMI, qui félicite la gestion macroéconomique "résiliente" de l'île et ses excédents primaires, et le sentiment de déclassement d'une partie de la classe moyenne. Le parti de Ralph Thorne a su exploiter ce fossé avec une efficacité redoutable. Leurs meetings ne parlent pas de "finance climatique" ou de "dette souveraine", mais du prix du pain, de l'électricité et, surtout, de l'eau. La crise de l'eau est sans doute le dossier le plus explosif de cette élection. Malgré les promesses et les investissements annoncés — comme le projet HOPE lancé en 24 — des coupures fréquentes et une pression insuffisante continuent d'exaspérer les habitants, particulièrement dans les paroisses du nord et de l'est. Le changement climatique, ironiquement, assèche les aquifères de l'île, rendant la promesse de résilience de Mottley difficile à tenir à court terme.
La plateforme du DLP, articulée autour du slogan "Barbados First", joue sur cette corde nationaliste et protectionniste. Elle accuse le gouvernement d'avoir sacrifié le bien-être immédiat des Bajans sur l'autel d'une gloire diplomatique coûteuse. Les candidats de l'opposition dénoncent une fiscalité jugée écrasante (la TVA à 17,5 % reste un sujet de friction) et promettent une réorientation des dépenses publiques vers le social et les infrastructures de base. Face à cela, le BLP défend son bilan en soulignant que sans cette stature internationale, la Barbade n'aurait jamais pu négocier les "dettes contre nature" (debt-for-nature swaps) qui ont libéré des millions pour la conservation, ni attirer les investissements nécessaires à la modernisation du pays. C'est un dialogue de sourds entre deux visions du développement : l'une long-termiste et globalisée, l'autre immédiate et centrée sur le terroir.
Cependant, le gouvernement n'est pas resté inactif face à ces critiques. Dans la dernière ligne droite, Mia Mottley a multiplié les annonces ciblées : augmentations salariales pour les fonctionnaires, subventions énergétiques, accélération des travaux de voirie. Ces mesures, qualifiées de "cadeaux électoraux" par l'opposition, témoignent de la conscience aiguë qu'a le BLP du danger. Le parti au pouvoir sait que son bilan économique est son point faible. En tentant de transformer l'élection en un choix entre "l'expérience compétente" et "l'aventure populiste", Mottley espère convaincre les indécis que les difficultés actuelles sont conjoncturelles et mondiales, et non le fruit de sa politique. Mais dans les "rum shops" et sur les marchés, la patience s'effrite. La question qui hante les stratèges du BLP est simple : les électeurs voteront-ils avec leur fierté nationale d'avoir une leader mondiale, ou avec leur portefeuille ?
L'apathie ou le plébiscite ?
À quarante-huit heures de l'ouverture des bureaux de vote, la "fièvre électorale" décrite par les médias locaux comme la CBC et Nation News semble enfin s'être emparée de l'île, après un démarrage poussif. Les derniers jours ont vu une débauche d'énergie spectaculaire : motorcades géantes bloquant la circulation, meetings nocturnes, concerts improvisés où la politique se mêle au calypso. Le Parti Travailliste a déployé sa puissance logistique, inondant les ondes et les réseaux sociaux, tandis que le DLP, avec moins de moyens, a misé sur le porte-à-porte intensif et des rassemblements plus modestes mais fervents. Pourtant, derrière ce tapage, une menace sourde plane sur le scrutin : l'abstention. En 2022, la participation avait chuté à un niveau historiquement bas de 43 %, un signal d'alarme pour une démocratie habituée à des taux bien plus élevés.
Les analystes comme Peter Wickham, omniprésent dans les colonnes de la presse locale, préviennent que l'issue du scrutin dépendra largement de la capacité de chaque camp à mobiliser sa base. Pour le BLP, le danger est l'excès de confiance. Après deux victoires à 30-0, beaucoup de leurs électeurs pourraient juger l'élection gagnée d'avance et rester chez eux. Pour le DLP, le défi est de transformer la colère diffuse en bulletins de vote concrets, une tâche ardue face à la machine électorale bien huilée du parti au pouvoir. L'apparition de petits partis tiers, comme "Friends of Democracy" ou "Reform Barbados", ajoute une couche d'incertitude, bien que leurs chances de remporter un siège soient jugées minimes. Ils pourraient cependant jouer les trouble-fêtes dans des circonscriptions serrées, dispersant les voix de l'opposition.
L'Église anglicane, par la voix de l'évêque Michael Maxwell, a senti la montée des périls et a lancé un appel solennel à la paix et à la retenue le 5 février dernier. Cet appel n'est pas anodin dans une société profondément religieuse où la politique peut parfois diviser les familles. Les incidents verbaux violents et la tension palpable lors des nominations ont fait craindre des dérapages. Les forces de police royales de la Barbade sont en état d'alerte maximale pour sécuriser le vote. L'enjeu est de maintenir l'image de la Barbade comme un havre de stabilité politique dans la région, une image que Mia Mottley a soigneusement polie pendant huit ans.
Quel que soit le résultat mercredi soir, le paysage politique barbadien en sortira transformé. Si Mia Mottley l'emporte, elle aura réussi son pari et cimenté sa légende, s'offrant un mandat clair pour poursuivre ses réformes jusqu'en 2031. Si Ralph Thorne parvient ne serait-ce qu'à briser l'hégémonie du 30-0 et à faire entrer une opposition significative au Parlement, il aura réussi son pari de restaurer le pluralisme. Mais si, contre toute attente, la vague du mécontentement submerge le gouvernement, ce serait un séisme politique d'une magnitude jamais vue dans les Caraïbes anglophones modernes. Pour l'heure, les sondages informels et l'ambiance des derniers meetings — notamment celui de Tweedside Road pour le BLP et les rassemblements du DLP à St. Michael — suggèrent que le BLP garde l'avantage. Mais en politique, comme le rappelait récemment un éditorialiste du Barbados Today, une semaine est une éternité, et une campagne éclair de 25 jours est un sprint où la moindre chute est fatale. Les dés sont jetés, et la Barbade retient son souffle.