BANGLADESH - LEGISLATIVES ET REFERENDUM 12/02
Le Bangladesh au bord du gouffre : une république redéfinie

Le spectre des absents et la menace souterraine
Dhaka offre le visage paradoxal d'une ville en état de siège et d'une capitale en fête. À trois jours d'un scrutin historique qui doit clore dix-huit mois de transition sous la houlette du Professeur Muhammad Yunus, les artères habituellement congestionnées de la mégalopole sont quadrillées par des véhicules blindés légers. L'armée, déployée depuis l'aube en vertu de l'article sur l'aide au pouvoir civil, patrouille devant les principaux bureaux de vote. Pourtant, ce qui frappe l'observateur averti en parcourant les colonnes du Daily Star ou en écoutant les reportages de Somoy TV, c'est une absence assourdissante : celle de la Ligue Awami. Pour la première fois depuis l'indépendance du pays, le parti qui revendique la paternité de la nation est non seulement écarté du pouvoir, mais effacé du paysage électoral. Sur les bulletins de vote fraîchement imprimés, le symbole du "Bateau" a disparu, conséquence directe des amendements à la loi sur la représentation populaire passés l'an dernier et des décisions de justice liées aux massacres de 2024.
Cette absence ne signifie pas pour autant la paix. Au contraire, elle nourrit une paranoïa sécuritaire palpable dans chaque conversation de rue. Les services de renseignement, cités par plusieurs éditorialistes de Prothom Alo ce matin, craignent que la base militante de l'ancien régime, contrainte à la clandestinité, ne choisisse la voie du sabotage. Dans les districts du sud-ouest, bastions historiques de l'ex-Première ministre, des incidents sporadiques ont été signalés : incendies de bureaux électoraux locaux et tentatives de déraillement de trains. Ces actes, qualifiés de terrorisme politique par le Conseiller à l'Intérieur du gouvernement intérimaire, rappellent les heures sombres des grèves générales de 2013 et 2023. Mais la menace a changé de nature. Privée de structure centrale publique, la violence est devenue asymétrique, diffuse, difficile à anticiper pour les soixante mille soldats déployés sur le terrain.
L'inquiétude est particulièrement vive dans les zones rurales, loin des caméras internationales concentrées à Gulshan et Banani. Les reportages des correspondants locaux décrivent des villages où le silence tient lieu de campagne électorale. Là-bas, la peur des représailles, qu'elles viennent des anciens caïds de la Ligue cherchant à maintenir leur fief ou des nouveaux maîtres de la rue imposant leur loi, paralyse une partie de l'électorat. Le spectre d'un boycott violent plane sur le scrutin. Des tracts anonymes, retrouvés dans les marchés de Chittagong et de Sylhet, appellent les citoyens à rester chez eux le 12 février, promettant des conséquences graves à ceux qui valideraient par leur vote ce qu'ils appellent une "farce illégale". Cette stratégie de la terreur vise à délégitimer le futur parlement en faisant chuter le taux de participation, un indicateur que la communauté internationale surveillera de près.
Face à ce risque, la Commission Électorale affiche une sérénité de façade, martelant que toutes les mesures sont prises pour garantir la sécurité des électeurs. Cependant, les analystes interrogés par la presse locale soulignent la fragilité du dispositif. La police, encore en pleine reconstruction après l'effondrement de sa chaîne de commandement en août 2024, peine à regagner la confiance du public. De nombreux citoyens voient encore en l'uniforme bleu un instrument d'oppression, ce qui complique considérablement le recueil de renseignement humain sur les potentiels fauteurs de troubles. Le vide laissé par la Ligue Awami a été comblé, dans certains quartiers, par des groupes opportunistes ou des factions radicales qui n'obéissent à aucune consigne nationale, ajoutant une couche d'imprévisibilité à la violence électorale traditionnelle.
L'enjeu de ces trois prochains jours est donc crucial : il s'agit de savoir si l'État peut affirmer son monopole de la violence légitime ou si le pays basculera dans des affrontements localisés mais sanglants. Le gouvernement intérimaire joue ici sa crédibilité finale. S'il échoue à sécuriser le vote, l'argument principal qui a justifié sa prolongation au pouvoir — la nécessité de nettoyer les institutions pour permettre des élections libres — s'effondrera. Dans les pages opinions des journaux de ce matin, une question revient en boucle : comment intégrer ou neutraliser durablement une force politique qui représente encore, malgré sa disgrâce, une part significative de la population ? L'exclusion totale, si elle satisfait la soif de justice des victimes de la révolution de juillet, risque de pousser définitivement une partie du pays dans l'insurrection. C'est ce dilemme sécuritaire et existentiel qui pèse lourdement sur les épaules des électeurs à l'approche du 12 février.
La bataille pour les urnes - BNP contre Jamaat
Avec la mise hors jeu de l'adversaire historique, la boussole politique du Bangladesh s'affole. La nature ayant horreur du vide, l'espace laissé vacant par la Ligue Awami est devenu le théâtre d'une lutte fratricide féroce entre les anciens alliés de l'opposition : le Parti Nationaliste du Bangladesh (BNP) et la Jamaat-e-Islami. Ce qui était autrefois une alliance tactique contre un ennemi commun s'est transformé, à la lecture des titres du Dhaka Tribune, en une compétition ouverte pour l'âme du futur gouvernement. Le BNP, fort de son ancrage national et de sa machine électorale revigorée, se voyait déjà grand vainqueur par défaut. C'était sans compter sur la résurgence spectaculaire de la Jamaat, qui, profitant de la levée de son interdiction et de l'atmosphère conservatrice post-révolutionnaire, mène une campagne de terrain d'une efficacité redoutable.
Les meetings du BNP, bien que massifs, trahissent une certaine nervosité. L'absence physique de Khaleda Zia, décédée fin 2025, a laissé un vide émotionnel que les discours vidéo de Tarique Rahman, toujours basé à Londres pour des raisons légales et sécuritaires complexes, peinent parfois à combler totalement auprès des générations les plus âgées. Le parti tente de capitaliser sur l'image de "parti de gouvernement" naturel, promettant stabilité et redressement économique. Leurs manifestes, relayés par la presse, insistent sur la réconciliation nationale et le développement, cherchant à séduire les classes moyennes urbaines et les milieux d'affaires inquiets de l'instabilité. Cependant, sur le terrain, leurs candidats font face à une critique inattendue : celle d'être "la même chose, mais en vert différent", une accusation portée par une jeunesse désabusée par les vieux partis dynastiques.
De son côté, la Jamaat-e-Islami opère une mue stratégique qui fascine et inquiète les observateurs du New Age. Loin de la rhétorique incendiaire du passé, le parti islamiste axe sa campagne sur la justice sociale, la lutte contre la corruption et l'intégrité morale, des thèmes qui résonnent puissamment après quinze années de kleptocratie. Dans les zones rurales et périurbaines, leurs militants sont omniprésents, distribuant de l'aide, organisant des cliniques mobiles et promettant un État-providence basé sur des principes éthiques religieux. Cette stratégie de "l'islam social" leur permet de grignoter l'électorat traditionnel du BNP, mais aussi de séduire une partie des déçus de la politique conventionnelle qui voient en eux la seule force n'ayant pas exercé le pouvoir exécutif suprême depuis des décennies.
La dynamique est d'autant plus complexe qu'une troisième force tente d'émerger : les candidats issus du mouvement étudiant et citoyen de la "Révolution de Juillet". Refusant pour beaucoup de s'inféoder aux vieux partis, ils se présentent en indépendants ou sous la bannière de nouvelles formations citoyennes. Bien que leurs chances de remporter une majorité soient minces face aux machines du BNP et de la Jamaat, ils jouent les troubles-fête dans de nombreuses circonscriptions clés, notamment à Dhaka et Chittagong. Ils accusent le BNP de vouloir simplement remplacer une tyrannie par une autre et la Jamaat de cacher un agenda théocratique. Leurs débats télévisés, vifs et sans concession, forcent les deux géants à clarifier leurs positions, transformant ce scrutin bipolaire en une élection à trois têtes dans les centres urbains.
La presse bangladaise note également une montée des tensions verbales et physiques entre les militants du BNP et de la Jamaat. Plusieurs échauffourées ont éclaté lors de rassemblements concurrents, signe que le pacte de non-agression tacite a volé en éclats. Le BNP accuse la Jamaat de diviser le vote nationaliste au profit de forces obscures, tandis que la Jamaat reproche au BNP son arrogance et son refus de partager le pouvoir. Cette division pourrait paradoxalement conduire à un parlement fragmenté, obligeant le futur Premier ministre à des coalitions instables. Pour l'électeur moyen, le choix est cornélien : voter utile pour le BNP afin d'assurer une majorité stable, ou voter par conviction pour la Jamaat ou les indépendants au risque de fragiliser le futur exécutif.
C'est une élection de clarification idéologique. Pour la première fois, le clivage ne se fait plus sur la ligne "pro-libération" contre "anti-libération" telle que définie par la Ligue Awami, mais sur la définition même de l'identité nationale bangladaise et du rôle de la religion dans l'espace public. Les résultats de jeudi soir ne donneront pas seulement le nom du vainqueur, ils dessineront la nouvelle carte mentale du pays. Le BNP joue sa survie en tant que grand parti de rassemblement, tandis que la Jamaat joue sa normalisation politique définitive. Entre les deux, l'électeur bangladais observe, hésite, et s'apprête à trancher dans un contexte où chaque voix comptera pour définir l'équilibre des forces de la prochaine décennie.
La « Charte de juillet » - Réécrire l'âme de la nation
Au-delà du choix des députés, c'est le second bulletin de vote qui retient l'attention des constitutionnalistes et des historiens : le référendum sur la "Charte de Juillet". Ce texte, fruit de longs mois de consultations menées par la commission de réforme constitutionnelle, ne propose rien de moins qu'une refondation de l'État. Il s'agit de tourner définitivement la page de la constitution de 1972, jugée par les promoteurs de la réforme comme trop concentrée sur la personne du chef de l'exécutif et ayant permis la dérive autoritaire de la dernière décennie. Les journaux comme The Business Standard ont publié in extenso les points clés de ce projet qui vise à transformer la "République Populaire" en une structure étatique aux pouvoirs plus équilibrés, voire à changer la dénomination de la nationalité.
Le cœur de la réforme repose sur l'introduction d'un bicamérisme effectif. La création d'une chambre haute, représentant les districts et les professions, vise à briser le monopole de l'Assemblée Nationale (Jatiya Sangsad) qui, dans l'histoire du pays, a souvent agi comme une simple chambre d'enregistrement pour le Premier ministre. Cette mesure est présentée par le gouvernement intérimaire comme le seul garde-fou capable d'empêcher l'émergence d'un nouveau dictateur. De plus, la Charte propose une limitation stricte à deux mandats pour le chef du gouvernement, une révolution culturelle dans un pays habitué aux règnes interminables. Le texte introduit également la proportionnelle intégrale pour une partie des sièges, afin de garantir la représentation des minorités et des petits partis, brisant ainsi le système du "winner-takes-all" qui a tant polarisé la politique nationale.
Mais le point le plus explosif, débattu passionnément dans les colonnes opinions des quotidiens en bengali, concerne l'identité nationale. La Charte propose de sceller le passage du nationalisme "Bengali" (linguistique et ethnique, cher à la Ligue Awami) au nationalisme "Bangladeshi" (territorial et citoyen, incluant la composante religieuse majoritaire tout en respectant les minorités). Ce changement sémantique est lourd de sens. Il acte la fin de l'idéologie séculière stricte telle qu'interprétée par l'ancien régime, pour embrasser une identité plus composite, où l'Islam joue un rôle culturel central sans pour autant instaurer une théocratie. Pour les intellectuels laïcs de gauche, c'est une trahison de l'esprit de 1971. Pour les partisans de la réforme, c'est une reconnaissance nécessaire de la réalité sociologique du pays et une réparation de l'aliénation ressentie par la majorité pieuse sous le règne précédent.
La "Charte de Juillet" prévoit également une autonomie renforcée pour le pouvoir judiciaire et la commission électorale, les soustrayant à l'influence de l'exécutif par des mécanismes de nomination verrouillés par un conseil constitutionnel indépendant. Les médias locaux rapportent que ces aspects techniques sont largement soutenus par la population, traumatisée par la politisation de la justice ces dernières années. Cependant, le débat sur la forme du régime reste vif. Certains craignent que le bicamérisme ne ralentisse le processus législatif et ne crée des blocages institutionnels préjudiciables au développement économique. D'autres y voient au contraire une opportunité de ralentir la machine législative pour produire des lois de meilleure qualité et plus consensuelles.
Ce référendum est un pari risqué. Il demande aux électeurs de valider un texte complexe, technique, aux ramifications profondes, le même jour où ils doivent choisir leurs représentants. La campagne d'explication a été courte, et beaucoup craignent que le vote ne se transforme en un plébiscite pour ou contre la révolution de 2024 plutôt que sur le contenu du texte. Si le "Oui" l'emporte, le Bangladesh entrera dans une nouvelle ère, celle de la "Troisième République" de facto, rompant les amarres avec l'héritage institutionnel des pères fondateurs pour construire un modèle adapté aux défis du XXIe siècle. Si le "Non" gagne, ce sera un désaveu cinglant pour le mouvement étudiant et le gouvernement Yunus, plongeant le pays dans une incertitude juridique totale. C'est donc l'âme même de la nation, son contrat social fondamental, qui est sur la table ce jeudi 12 février.
Le Gambit du Réformateur - L'acte final de Yunus
Alors que le rideau s'apprête à tomber sur l'administration intérimaire, l'heure est au bilan pour le Professeur Muhammad Yunus et son équipe de technocrates et d'anciens leaders étudiants. Arrivé au pouvoir dans le chaos d'août 2024, porté par une jeunesse exigeant la "réparation de l'État", le Prix Nobel de la Paix a mené une course contre la montre dont l'issue se jouera dans les urnes ce jeudi. Les éditoriaux de la presse internationale et locale s'accordent à dire que la tâche était herculéenne : redresser une économie au bord de la banqueroute, assainir un secteur bancaire pillé par les oligarques de l'ancien régime, et restaurer l'état de droit, le tout sans mandat électoral direct.
Le bilan économique, disséqué par les analystes financiers du Business Standard, est mitigé mais courageux. L'inflation, bien que toujours douloureuse pour les ménages les plus modestes, a été stabilisée grâce à une politique monétaire rigoureuse et à la révision des mégaprojets d'infrastructure jugés trop coûteux et sources de corruption. Les réserves de change, qui fondaient dangereusement en 2024, ont été reconstituées grâce au soutien du FMI et des bailleurs internationaux, rassurés par la probité de l'équipe Yunus. Cependant, le coût social de ces ajustements a été élevé. La suppression des subventions sur l'énergie et la hausse des taux d'intérêt ont freiné la croissance, créant un mécontentement que l'opposition n'a pas manqué d'exploiter durant la campagne. Le gouvernement intérimaire a dû naviguer entre la nécessité de mesures impopulaires à long terme et l'urgence de soulager la souffrance immédiate de la population.
Sur le plan institutionnel, la "réforme de l'État" a avancé à marche forcée. La dépolitisation de la police et de l'administration civile a été entamée, avec des vagues de transferts et de mises à la retraite d'office des fonctionnaires jugés trop proches de l'ancien régime. Si cette épuration était réclamée par la rue, elle a aussi désorganisé les services publics et créé un climat de peur au sein de l'administration, ralentissant la prise de décision. La Commission Anti-Corruption, dotée de nouveaux pouvoirs, a lancé des enquêtes spectaculaires, mais ses critiques l'accusent parfois de cibler sélectivement, reproduisant involontairement les schémas du passé. Néanmoins, le simple fait que ces élections se tiennent avec une commission électorale dont l'indépendance est saluée par tous les observateurs est en soi une victoire majeure du gouvernement Yunus.
Le plus grand défi du Professeur a sans doute été de gérer les attentes démesurées de la "Génération Z" qui l'a porté au pouvoir. Pour ces jeunes, la chute de Hasina ne devait être que le début d'une transformation radicale de la société. Or, la réalité du pouvoir, la lourdeur de la bureaucratie et les compromis nécessaires avec les forces politiques traditionnelles comme le BNP ont parfois donné l'impression d'un renoncement. Yunus a dû agir comme un funambule, maintenant l'équilibre entre la soif de justice révolutionnaire et le besoin de stabilité étatique. Ce jeudi, il remettra les clés du pays. Son héritage ne sera pas jugé sur sa popularité, mais sur la solidité des fondations qu'il laisse derrière lui. A-t-il réussi à "réinitialiser" le système, ou n'a-t-il été qu'une parenthèse vertueuse avant le retour du "business as usual" ?
L'histoire retiendra peut-être que son plus grand succès aura été de rendre ces élections possibles, même imparfaites, même tendues. En insistant pour coupler les législatives au référendum constitutionnel, il tente de verrouiller les réformes pour qu'elles survivent à son départ. C'est un pari sur l'avenir, un "gambit" réformiste visant à contraindre les futurs élus à opérer dans un cadre renouvelé. Quel que soit le vainqueur du scrutin, il héritera d'un Bangladesh différent de celui de 2024 : un pays plus conscient de ses droits, plus exigeant envers ses dirigeants, et doté, si le "Oui" l'emporte, d'une nouvelle architecture démocratique. Le 12 février 2026 ne marque pas seulement la fin de l'intérim, mais le véritable début du test pour le "Nouveau Bangladesh" rêvé par ses enfants.