MEMOIRE D URNES

Le sacre inattendu du mathématicien de Bangui et les illusions perdues de la république centrafricaine

L'histoire politique du continent africain offre parfois des séquences d'une intensité dramatique rare, où le destin de toute une nation semble suspendu au fil fragile d'un bulletin de vote. Le second tour de l'élection présidentielle en République centrafricaine, organisé au milieu du mois de février 2016, appartient indiscutablement à cette catégorie. Pour comprendre l'ampleur de l'événement, il est impératif de se replonger dans l'abîme d'où tentait alors de s'extraire ce pays, un territoire immense, enclavé au cœur de l'Afrique centrale, riche de ses diamants et de son or, mais chroniquement ravagé par une instabilité institutionnelle endémique. Ce scrutin ne relevait pas d'une simple alternance démocratique de routine, il constituait l'ultime planche de salut, le point d'orgue d'une transition politique douloureuse censée clore l'un des chapitres les plus sanglants de l'histoire contemporaine du pays.

Tout commence véritablement en mars deux mille treize, lorsque la coalition rebelle de la Séléka, une alliance hétéroclite de mouvements armés venus principalement du nord-est du pays et à dominante musulmane, s'empare de la capitale, Bangui. Le président François Bozizé, lui-même arrivé au pouvoir par la force une décennie plus tôt, est contraint de fuir précipitamment. La chute du régime ouvre alors les portes d'un chaos indescriptible. Les combattants de la Séléka, une fois maîtres de l'appareil d'État, se livrent à des exactions massives contre les populations civiles, provoquant en réaction l'émergence des milices d'autodéfense appelées anti-balaka. Ces dernières, majoritairement chrétiennes et animistes, lancent une sanglante chasse aux musulmans. Le pays bascule dans une spirale de violences intercommunautaires inouïes, poussant des centaines de milliers de civils sur les routes de l'exil et menaçant l'existence même de l'État centrafricain, alors qualifié par la communauté internationale de fantôme institutionnel.

Face à la menace imminente d'un génocide, la communauté internationale se mobilise dans l'urgence. La France, ancienne puissance coloniale, déclenche fin deux mille treize l'opération militaire Sangaris pour tenter d'enrayer les massacres dans les rues de Bangui et sur les principaux axes du pays. Cette intervention est rapidement suivie par le déploiement d'une vaste mission de maintien de la paix des Nations unies, qui prend le relais sécuritaire. Sur le plan politique, une transition laborieuse est mise en place sous l'égide des pays de la région, confiant les rênes du pouvoir à une personnalité consensuelle de la société civile, Catherine Samba-Panza. Sa mission, redoutable et souvent critiquée, consiste à maintenir l'État sous perfusion, à tenter de recoudre un tissu social en lambeaux et, surtout, à organiser des élections générales pour restaurer la légalité constitutionnelle. C'est dans ce climat de violence latente, de désespoir populaire et de tutelle internationale que s'ouvre la longue et périlleuse campagne électorale de deux mille quinze et 2016.

L'ambiance de la campagne est marquée par un mélange de ferveur populaire et d'appréhension sécuritaire. Dans un pays où des pans entiers du territoire échappent encore au contrôle du gouvernement central et se trouvent sous la coupe réglée des seigneurs de la guerre de l'ex-Séléka et des milices anti-balaka, organiser un vote relève du défi logistique absolu. L'Autorité nationale des élections doit jongler avec l'enrôlement des électeurs déplacés, la distribution du matériel électoral par voie aérienne et les menaces d'intimidation. Pourtant, les Centrafricains, épuisés par trois années de guerre civile, manifestent une soif de paix qui se traduit par une mobilisation électorale exceptionnelle. Ils voient dans ce scrutin l'unique moyen de tourner la page des armes pour revenir à la politique civile.

Le premier tour de l'élection présidentielle se tient le trente décembre deux mille quinze, couplé à des élections législatives qui seront d'ailleurs annulées par la suite en raison de nombreuses irrégularités. Trente candidats sont sur la ligne de départ, parmi lesquels d'anciens Premiers ministres, des technocrates et des personnalités politiques de longue date, à l'exception notable de l'ancien président François Bozizé, dont la candidature a été invalidée par la Cour constitutionnelle, provoquant l'ire de ses partisans. À l'issue de ce premier tour, les résultats déjouent en partie les pronostics initiaux et dessinent une nouvelle configuration politique. Anicet-Georges Dologuélé, ancien chef du gouvernement et banquier de profession, arrive en tête avec plus de vingt-trois pour cent des suffrages. Derrière lui, Faustin-Archange Touadéra, un autre ancien Premier ministre mais au profil de technocrate discret, crée la surprise en se hissant à la deuxième place avec un peu plus de dix-neuf pour cent des voix. Les autres figures de la classe politique, telles que Désiré Kolingba et Martin Ziguélé, sont éliminées, recueillant respectivement douze et onze pour cent des suffrages.

L'affiche du second tour propose un duel entre deux hommes ayant tous deux dirigé le gouvernement, mais dont les profils, les soutiens et les tempéraments s'opposent radicalement. D'un côté, Anicet-Georges Dologuélé, perçu comme le candidat des milieux d'affaires, de la finance internationale et d'une certaine élite banguissoise. Son programme insiste sur la relance économique, l'orthodoxie financière et la reconstruction des infrastructures. Entre les deux tours, il réussit un coup politique majeur en obtenant le ralliement officiel du parti de François Bozizé, un soutien qui lui assure théoriquement un vaste réservoir de voix dans l'ouest et le centre du pays, mais qui l'associe également à l'ancien régime discrédité. De l'autre côté, Faustin-Archange Touadéra, docteur en mathématiques et ancien recteur de l'université de Bangui. Homme de peu de mots, souvent jugé effacé, il cultive une image de probité et d'écoute. Il s'appuie sur une campagne de proximité, refusant les grandes alliances d'appareil pour s'adresser directement à la base, notamment aux jeunes et aux classes populaires qui gardent le souvenir de son action à la primature, lorsqu'il veillait au paiement régulier des salaires des fonctionnaires, un exploit dans l'administration centrafricaine.

Le jour du second tour, à la mi-février 2016, se déroule dans un calme surprenant qui détonne avec les sombres présages des experts internationaux. Les forces onusiennes sécurisent les bureaux de vote, tandis que les citoyens patientent sous un soleil de plomb pour accomplir leur devoir civique. L'enjeu est colossal, il s'agit de doter la nation d'un chef légitime capable d'incarner la réconciliation et de rétablir l'autorité de l'État sur ses provinces sécessionnistes. Dans les quartiers de Bangui comme dans les provinces de l'arrière-pays, le vote prend des allures de plébiscite pour la paix.

À l'heure du dépouillement et de la consolidation des résultats, la dynamique de terrain donne tort aux arithmétiques partisanes. Faustin-Archange Touadéra remporte une victoire écrasante avec près de soixante-trois pour cent des suffrages, reléguant Anicet-Georges Dologuélé à trente-sept pour cent. La stratégie de l'homme providentiel de la base, perçu comme vierge des compromissions sécuritaires récentes, a triomphé des calculs d'appareils politiques. Dans un geste de maturité politique extrêmement rare en Afrique centrale à cette époque, le candidat vaincu reconnaît immédiatement sa défaite et félicite son adversaire, épargnant au pays une crise post-électorale qui aurait pu s'avérer fatale. Une brise d'espoir inespérée souffle alors sur la République centrafricaine, donnant l'illusion que le fond du gouffre a été touché et que la remontée peut commencer.

Cependant, au lendemain de l'investiture de Faustin-Archange Touadéra à la fin du mois de mars 2016, la réalité crue d'un État effondré rattrape le nouveau locataire du palais de la Renaissance. Son élection, bien que brillante et incontestable, ne résout en rien l'équation fondamentale du pays. Le président élu, bien que légitime par les urnes, est un chef sans armée, un capitaine sur un navire dont la coque est percée de toutes parts. L'administration ne fonctionne que dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de la capitale. Les trois quarts du territoire national restent sous le contrôle de groupes armés florissants, qui pillent les ressources minières, prélèvent des taxes illégales sur les routes et imposent leur loi aux populations locales.

Le contexte post-électoral exige donc du président Touadéra des talents d'équilibriste. Il tente d'abord de privilégier le dialogue politique avec les factions rebelles pour entamer un processus de désarmement, de démobilisation et de réinsertion. Ces efforts, bien que soutenus par la communauté internationale, se heurtent rapidement au cynisme des seigneurs de la guerre, peu enclins à renoncer à leurs prébendes lucratives au profit d'un pouvoir central démuni. Face à l'impuissance de l'armée nationale, soumise à un embargo sur les armes, et à la passivité perçue des casques bleus, le pouvoir banguissois commence à chercher des alternatives sécuritaires, amorçant un tournant géopolitique dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui.

Pour bien mesurer l'évolution de la situation, il est crucial de comparer cette élection de 2016 avec la réalité que connaît la République centrafricaine en cette année deux mille vingt-six. Le contraste est saisissant et témoigne de la tragédie d'une démocratie confisquée. Le professeur de mathématiques, perçu en 2016 comme le président de la paix et de la transition démocratique apaisée, s'est progressivement métamorphosé en un autocrate concentrant les pouvoirs pour assurer sa propre survie politique. Dès la fin de son premier mandat, face à une nouvelle coalition rebelle qui menaçait de renverser son régime, le pouvoir centrafricain a fait appel à de nouveaux alliés sécuritaires, rompant de manière spectaculaire avec le parapluie traditionnel de la France et des Occidentaux.

C'est ainsi que des mercenaires russes ont débarqué à Bangui, s'imposant comme la véritable garde prétorienne du régime. En échange de concessions minières juteuses et d'une influence diplomatique totale, ces instructeurs étrangers ont repoussé les rebelles et stabilisé militairement le pouvoir, mais au prix d'une souveraineté nationale largement hypothéquée. En deux mille vingt-six, le paysage politique est méconnaissable par rapport à l'espoir de 2016. La France a totalement retiré ses forces militaires et son influence diplomatique a été réduite à néant. L'espace civique s'est considérablement restreint.

Pire encore pour l'idéal démocratique, le président Faustin-Archange Touadéra a organisé en deux mille vingt-trois un référendum constitutionnel très contesté, visant précisément à faire sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels. Grâce à cette manœuvre juridique dénoncée par l'opposition et la société civile, il a pu se présenter de nouveau et décrocher, fin deux mille vingt-cinq et début deux mille vingt-six, un troisième mandat consécutif lors d'un scrutin aux allures de formalité, bien éloigné de l'effervescence et de la sincérité de l'élection qui l'avait porté au pouvoir dix ans plus tôt. Aujourd'hui, bien que l'État contrôle une plus grande part du territoire qu'en 2016, cette reconquête militaire repose presque exclusivement sur une milice étrangère controversée, transformant le pays en un laboratoire de la nouvelle guerre d'influence mondiale en Afrique.

L'élection de la mi-février 2016 restera donc dans l'historiographie politique africaine comme un moment de grâce éphémère. Elle avait cristallisé la résilience d'un peuple prêt à braver l'insécurité pour s'offrir un destin républicain, consacrant la victoire de l'humilité apparente sur l'arrogance des appareils partisans. Mais l'histoire a cruellement démontré que l'onction des urnes ne suffit pas à bâtir un État de droit lorsque les fondations mêmes de la nation ont été détruites. Le destin contrarié de cette présidence illustre tragiquement l'impossibilité de gouverner par la seule vertu démocratique face à la brutalité des intérêts géopolitiques et de l'économie prédatrice des armes, laissant aujourd'hui les citoyens centrafricains spectateurs d'une nouvelle ère d'autoritarisme sous perfusion étrangère.