MEMOIRE D URNES
Le grand vertige de la jeune république en Espagne

Alors que l'Europe contemporaine observe avec une attention mêlée d'inquiétude les soubresauts de ses propres institutions démocratiques, il convient de se tourner vers un passé dont les échos résonnent encore avec une puissance redoutable. Il y a quatre-vingt-dix ans presque jour pour jour, le 16 février 1936, l'Espagne basculait dans une élection générale qui allait sceller son destin tragique. Ce scrutin, qui vit la victoire étriquée mais décisive de la coalition des gauches réunie sous la bannière du Front populaire, ne fut pas une simple consultation électorale. Il constitua l'acmé d'une crise systémique, le point de rupture d'une nation déchirée par des fractures séculaires que la jeune Seconde République n'avait su ni apaiser ni transcender. Pour comprendre la portée de ce moment charnière, il est indispensable de plonger dans les tréfonds de l'histoire politique espagnole et d'en disséquer les dynamiques mortifères, avant de mettre en perspective cet héritage avec la réalité de la péninsule ibérique d'aujourd'hui.
La proclamation de la Seconde République espagnole, au printemps 1931, avait suscité une immense vague d'espérance parmi les classes populaires et la bourgeoisie intellectuelle libérale. Après l'effondrement de la dictature de Miguel Primo de Rivera et la fuite du roi Alphonse treize, le nouveau régime ambitionnait de moderniser un pays perçu comme arriéré, dominé par une oligarchie terrienne, une armée pléthorique et une Église catholique toute-puissante. Le premier biennat de la République, souvent qualifié de réformiste, fut marqué par l'action de Manuel Azaña. Ce dernier tenta de résoudre simultanément les quatre grands problèmes structurels de l'Espagne. Il s'attaqua à la question agraire par des lois de redistribution des terres pour soulager la misère des paysans sans terre du sud du pays. Il tenta de réformer l'armée en réduisant drastiquement le nombre d'officiers et en exigeant un serment de fidélité au nouveau régime. Il affronta la question religieuse en séparant l'Église de l'État, en interdisant l'enseignement aux ordres religieux et en instaurant le divorce. Enfin, il tenta d'apaiser les tensions territoriales en accordant un statut d'autonomie à la Catalogne.
Cependant, ces réformes menées au pas de charge heurtèrent de front les intérêts établis et blessèrent les sensibilités conservatrices, tout en paraissant trop timides et trop lentes aux yeux des masses ouvrières et paysannes séduites par l'anarchisme de la confédération nationale du travail et par les franges radicales du socialisme. L'échec relatif de ces politiques engendra une immense frustration qui se traduisit, lors des élections de 1933, par la victoire des partis de droite et de centre-droit, unis et bénéficiant du vote des femmes qui s'exprimaient pour la première fois. Ce second biennat, qualifié de noir par les gauches, fut dominé par la figure de José María Gil-Robles et son parti, la confédération espagnole des droites autonomes. Ce gouvernement s'attacha à détricoter systématiquement l'œuvre réformiste de ses prédécesseurs. La tension sociale atteignit son paroxysme en octobre 1934, lorsque l'entrée de ministres conservateurs au gouvernement provoqua une insurrection ouvrière massive, particulièrement dans la région minière des Asturies. Cette commune asturienne fut écrasée dans le sang par l'armée d'Afrique, commandée par le général Francisco Franco, laissant un bilan de milliers de morts et des dizaines de milliers de prisonniers politiques.
C'est dans ce climat de haine inexpiable et de terreur mutuelle que s'ouvrit la campagne pour les élections anticipées de février 1936. L'Espagne n'était plus une communauté de citoyens débattant de l'avenir du pays, mais deux camps retranchés se percevant mutuellement comme une menace existentielle. La gauche, traumatisée par la répression de 1934 et par la destruction des démocraties en Allemagne et en Autriche, comprit que la désunion lui serait fatale. Sous l'impulsion de Manuel Azaña et avec l'aval de l'Internationale communiste qui prônait désormais l'alliance avec les bourgeoisies progressistes contre la menace fasciste, le Front populaire vit le jour. Cette coalition hétéroclite rassemblait les républicains de gauche, les socialistes, les communistes et les régionalistes. Leurs dissensions idéologiques étaient profondes, mais leur programme électoral était axé sur un dénominateur commun impérieux : l'amnistie générale pour les prisonniers politiques des Asturies, la réintégration des fonctionnaires révoqués, la reprise de la réforme agraire et la défense des institutions républicaines. Un événement décisif vint modifier l'équilibre des forces : les anarchistes, qui avaient prôné l'abstentionnisme militant en 1933, décidèrent cette fois-ci de laisser leurs sympathisants voter, motivés par la promesse de libération de leurs camarades incarcérés.
Face à cette union des gauches, la droite espagnole se présenta divisée dans ses structures mais unie dans sa rhétorique apocalyptique. Le front national contre-révolutionnaire peina à intégrer harmonieusement les conservateurs modérés, les monarchistes de rénovation espagnole, les carlistes traditionalistes et les fascistes de la phalange de José Antonio Primo de Rivera. Le discours de la droite ne portait plus sur la gestion du pays, mais sur la sauvegarde de la civilisation chrétienne et de l'unité nationale face au péril bolchevique et séparatiste. Gil-Robles mena une campagne agressive, utilisant des techniques de propagande modernes, des affiches monumentales et des rassemblements de masse, exigeant tout le pouvoir pour instaurer un ordre nouveau. La campagne électorale fut marquée par une violence endémique. Les meetings se transformaient régulièrement en affrontements armés, les assassinats politiques se multipliaient et la presse des deux camps attisait quotidiennement les braises de la guerre civile. La peur de l'autre était devenue le seul moteur politique de la nation.
Le système électoral espagnol de l'époque, conçu pour garantir des majorités stables, accordait une prime massive à la coalition arrivant en tête dans chaque circonscription provinciale, lui attribuant environ quatre-vingts pour cent des sièges, indépendamment de son avance réelle en voix. Le 16 février 1936, les électeurs se rendirent aux urnes dans une atmosphère de mobilisation générale, avec un taux de participation exceptionnel avoisinant les soixante-treize pour cent. Le dépouillement des votes révéla une nation scindée exactement en deux. En termes de suffrages populaires, le Front populaire et les forces de droite firent presque jeu égal, avec un infime avantage de moins de deux pour cent pour la coalition de gauche. Cependant, grâce à la mécanique implacable de la loi électorale et à une meilleure stratégie d'alliances locales, cette très courte avance se transforma en une majorité parlementaire écrasante pour le Front populaire, qui remporta plus de deux cent soixante sièges contre environ cent trente pour la droite.
L'annonce de ces résultats provoqua une onde de choc immédiate. Avant même la formation du nouveau gouvernement, des foules immenses prirent d'assaut les prisons pour libérer les détenus politiques, refusant d'attendre l'amnistie parlementaire. Manuel Azaña fut appelé en urgence pour former un gouvernement composé exclusivement de républicains bourgeois, les socialistes ayant refusé d'y participer sous la pression de leur aile radicale dirigée par Francisco Largo Caballero, surnommé le Lénine espagnol. Ce nouveau cabinet se révéla dramatiquement faible, pris en étau entre une droite qui considérait le pouvoir comme illégitime et une base ouvrière et paysanne qui exigeait l'instauration immédiate d'une révolution sociale. Le printemps 1936 fut le théâtre d'une désintégration accélérée de l'autorité de l'État. Dans les campagnes d'Andalousie et d'Estrémadure, les journaliers agricoles s'emparèrent illégalement des immenses domaines aristocratiques, forçant le gouvernement à légaliser ces occupations a posteriori par crainte d'une rébellion généralisée.
Dans les villes, les grèves sauvages paralysaient l'économie, tandis que les milices armées des syndicats et de la phalange s'affrontaient ouvertement dans les rues. L'incendie de couvents et d'églises, perpétré par des éléments anticéricaux incontrôlés, renforça la conviction des conservateurs que la République était devenue l'antichambre du communisme. Face à ce vide du pouvoir, une fraction importante de l'armée commença à conspirer activement pour renverser la République. Sous la direction du général Emilio Mola, une trame clandestine complexe se mit en place, ralliant des officiers frustrés, des politiciens conservateurs vaincus dans les urnes et des groupes paramilitaires d'extrême droite. Le gouvernement d'Azaña, pourtant informé des rumeurs de coup d'État, choisit une politique d'apaisement illusoire, se contentant de muter les généraux suspects vers des postes éloignés, envoyant par exemple Franco aux îles Canaries.
L'engrenage fatal de la violence politique culmina en juillet 1936 avec les assassinats croisés du lieutenant José Castillo, proche des socialistes, et de José Calvo Sotelo, figure emblématique de l'opposition monarchiste au parlement. La mort de ce dernier servit de détonateur et de justification morale au soulèvement militaire du dix-huit juillet 1936. Le coup d'État, initialement conçu comme une opération rapide pour restaurer l'ordre, échoua dans les grandes villes industrielles et à Madrid, se heurtant à la résistance acharnée des milices ouvrières auxquelles le gouvernement, dans un ultime geste de désespoir, avait fini par distribuer des armes. L'échec partiel de ce pronunciamiento divisa l'Espagne en deux zones antagonistes et plongea le pays dans une guerre civile d'une sauvagerie inouïe qui durerait trois longues années.
Ce drame intérieur espagnol prit immédiatement une dimension internationale vertigineuse, devenant le terrain d'affrontement par procuration des grandes idéologies du vingtième siècle. L'Allemagne nazie et l'Italie fasciste apportèrent un soutien militaire massif et décisif aux rebelles nationalistes, expérimentant leurs nouvelles tactiques de bombardement sur des populations civiles. L'Union soviétique fournit des armes et des conseillers à la République, tout en s'efforçant de liquider impitoyablement les éléments révolutionnaires dissidents, tels que les trotskistes du parti ouvrier d'unification marxiste. Pendant ce temps, les grandes démocraties occidentales, paralysées par le pacifisme de leurs opinions publiques et par la crainte d'un embrasement continental, se réfugièrent dans une politique de non-intervention hypocrite et suicidaire, condamnant de fait la République espagnole à l'asphyxie et à l'écrasement.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, l'Espagne contemporaine, bien qu'ancrée dans la modernité européenne, reste hantée par les spectres de ce passé non résolu. La comparaison entre la situation politique de l'époque et celle d'aujourd'hui, sans céder à la facilité de l'anachronisme, révèle des continuités troublantes. L'Espagne moderne, après des décennies de stabilité politique fondée sur l'alternance bipartisane issue de la transition démocratique de 1978, a vu réapparaître une forte polarisation de sa vie publique. L'émergence de nouveaux mouvements politiques aux extrêmes de l'échiquier a fragmenté le parlement et rendu la formation des gouvernements complexe et ardue. D'un côté, des coalitions gouvernementales rassemblant la gauche modérée, la gauche radicale et les partis indépendantistes régionaux réveillent chez les conservateurs le vocabulaire de la trahison nationale et du démembrement de la patrie. De l'autre, la résurgence d'une droite nationale-populiste qui n'hésite pas à réhabiliter certains aspects du régime franquiste et à s'opposer farouchement aux lois mémorielles alimente les craintes d'un retour de l'autoritarisme.
La question territoriale, en particulier le conflit autour de l'indépendantisme catalan, demeure l'une des lignes de fracture les plus vives du pays, rappelant les débats houleux sur les statuts d'autonomie des années trente. La bataille culturelle autour de la mémoire historique, de l'exhumation des victimes de la guerre civile enfouies dans des fosses communes anonymes jusqu'à la redéfinition de l'espace public par le retrait des symboles dictatoriaux, montre que les plaies ouvertes par le coup d'État de 1936 ne sont pas encore totalement cicatrisées. Néanmoins, la grande et fondamentale différence réside dans la solidité de l'ancrage institutionnel actuel de l'Espagne. Contrairement à la jeune et fragile république des années trente, l'Espagne du vingt et unième siècle est intégrée dans l'Union européenne et dans les structures de sécurité atlantiques. Ses forces armées sont fermement subordonnées au pouvoir civil démocratique et l'économie du pays a connu un développement sans précédent, créant une classe moyenne solide qui constitue le meilleur rempart contre les aventuriers politiques. La violence politique meurtrière a disparu des rues espagnoles et les conflits, aussi âpres soient-ils, se règlent désormais exclusivement dans les prétoires et dans les urnes.
L'élection de février 1936 demeure une leçon magistrale et douloureuse sur la vulnérabilité des systèmes démocratiques. Elle démontre avec une clarté effrayante comment la dégradation du discours politique, le refus de reconnaître la légitimité de l'adversaire et l'incapacité à forger des compromis sur les questions structurelles fondamentales peuvent précipiter une nation dans le chaos. Le scrutin qui porta le Front populaire au pouvoir ne fut pas la cause de la guerre civile, mais il en fut le catalyseur dramatique, révélant au grand jour des divisions sociales et idéologiques que le cadre institutionnel n'était plus en mesure de contenir. Se souvenir de ces journées d'hiver 1936, c'est comprendre que la démocratie n'est jamais un état de nature définitivement acquis, mais une construction fragile qui exige chaque jour modération, respect de l'altérité et vigilance citoyenne.