MEMOIRE D URNES

Le sacre andin de Rafael Correa et l'illusion d'une hégémonie perpétuelle

Alors que la géopolitique sud-américaine traverse une nouvelle phase de profondes incertitudes et de violences endémiques, se pencher sur le passé récent de l'Équateur relève de l'exercice indispensable pour quiconque souhaite comprendre la fragilité des constructions étatiques. L'élection présidentielle du 17 février 2013 ne fut pas un simple scrutin de routine dans le calendrier démocratique de ce petit pays andin. Ce fut le moment de cristallisation absolue d'un pouvoir, le triomphe écrasant d'un homme et de son mouvement, et le point culminant d'une ère que l'on appelait alors la révolution citoyenne. En remportant plus de 57 % des suffrages dès le premier tour, le président sortant Rafael Correa n'a pas seulement écrasé une opposition fragmentée, il a redessiné l'architecture institutionnelle, économique et diplomatique de sa nation, s'imposant comme la figure de proue d'une gauche latino-américaine orpheline de ses pères fondateurs.

Pour saisir l'ampleur de ce triomphe électoral, il est impératif de replonger dans le contexte tumultueux qui a précédé l'avènement du corréisme. Pendant la décennie qui a précédé son élection initiale en 2006, l'Équateur était souvent décrit avec condescendance comme la république bananière par excellence, un laboratoire de l'instabilité politique où les présidents étaient renversés au rythme des soulèvements populaires et des intrigues parlementaires. La crise financière dévastatrice de 1999, ayant entraîné la faillite du système bancaire national et l'adoption radicale du dollar américain comme monnaie officielle, avait laissé une société exsangue, poussant des millions d'Équatoriens sur les routes de l'exil vers l'Espagne, l'Italie ou les États-Unis. Des figures politiques comme Abdalá Bucaram, Jamil Mahuad ou Lucio Gutiérrez avaient tous été chassés du palais de Carondelet par la rue. C'est sur ces ruines institutionnelles et ce désespoir social qu'un jeune économiste charismatique, éduqué en Europe et aux États-Unis, s'est imposé. Avec la promesse de balayer la partidocracia, cette oligarchie politique traditionnelle accusée de tous les maux, Rafael Correa a instauré dès 2007 un pouvoir fort, centralisé, soutenu par une nouvelle constitution adoptée à Montecristi en 2008.

Le contexte précédant immédiatement l'élection de 2013 était celui d'une euphorie économique et d'une souveraineté retrouvée. Porté par un cours du baril de pétrole exceptionnellement élevé et par l'afflux massif de capitaux chinois en échange d'un accès privilégié aux ressources naturelles du pays, le gouvernement avait lancé de vastes programmes de travaux publics. Des routes flambant neuves déchiraient la cordillère des Andes, de nouveaux hôpitaux voyaient le jour, et le système éducatif connaissait une refonte ambitieuse. La pauvreté reculait de manière significative, et la classe moyenne s'élargissait. Sur le plan diplomatique, le président avait consolidé sa stature de leader anti-impérialiste en refusant de renouveler le bail de la base militaire américaine de Manta et, fait marquant quelques mois seulement avant l'élection, en accordant l'asile politique au fondateur de WikiLeaks dans l'ambassade équatorienne à Londres. Ce coup d'éclat diplomatique, défiant ouvertement Washington et Londres, a galvanisé sa base électorale et flatté le nationalisme d'une population habituée à courber l'échine face aux puissances du Nord.

L'ambiance de la campagne électorale de 2013 fut donc marquée par une asymétrie monumentale. D'un côté, la machine d'État, fonctionnant à plein régime sous la bannière vert pomme du mouvement Alianza PAIS. Le président sortant était omniprésent, utilisant les chaînes de télévision publiques et les fameuses liaisons citoyennes hebdomadaires pour dicter l'agenda médiatique. Face à lui, l'opposition apparaissait non seulement divisée, mais idéologiquement exsangue. Le principal adversaire, Guillermo Lasso, un ancien banquier de la ville côtière de Guayaquil représentant le mouvement CREO, peinait à se défaire de l'image de l'oligarchie financière responsable de la crise de la fin des années 1990. Ses appels à la réduction des impôts, à l'attraction des investissements étrangers et à la libéralisation de l'économie résonnaient faiblement auprès d'un électorat majoritairement satisfait des largesses de l'État providence corréiste.

Les autres candidats semblaient relégués au rôle de figurants dans une pièce dont la fin était déjà écrite. L'ancien président déchu Lucio Gutiérrez tentait un retour improbable, capitalisant sur quelques bastions amazoniens, mais son discours populiste de droite manquait de crédibilité. Le magnat de la banane Álvaro Noboa menait sa énième campagne présidentielle, distribuant des cadeaux lors de ses meetings dans une approche clientéliste d'un autre âge. Plus intéressante sur le plan idéologique fut la candidature d'Alberto Acosta, ancien allié et ami de Rafael Correa, devenu son critique le plus acerbe sur sa gauche. Acosta, représentant une coalition de mouvements indigènes et écologistes, accusait le gouvernement d'avoir trahi les principes de la constitution en poursuivant une politique extractiviste agressive, détruisant l'Amazonie pour financer les programmes sociaux. Cependant, cette critique écologique et décoloniale, bien que philosophiquement riche, n'a pas réussi à entamer la popularité d'un président perçu comme le garant de la stabilité et de la consommation de masse.

Les enjeux de ce scrutin dépassaient largement la simple reconduction d'un mandat. Il s'agissait, pour le pouvoir en place, de s'assurer une majorité absolue, voire qualifiée, à l'Assemblée nationale, condition indispensable pour contourner toute opposition législative et approfondir ce qu'il nommait le socialisme du 21e siècle. Les programmes s'affrontaient sur deux visions irréconciliables du développement. Celui du gouvernement s'articulait autour du concept de Buen Vivir, ou Sumak Kawsay en langue kichwa, une planification centralisée et un interventionnisme étatique assumé pour modifier la matrice productive du pays, c'est-à-dire passer d'une économie d'exportation de matières premières primaires à une société de la connaissance et de la technologie. À l'opposé, les partis conservateurs proposaient un retour à l'orthodoxie libérale, arguant que le modèle de surchauffe économique basé sur l'endettement public et les revenus pétroliers n'était pas soutenable à long terme.

Le déroulé de la journée électorale confirma les prévisions les plus triomphales. Dans un climat de paix civile et de forte participation, rendue obligatoire par la loi équatorienne, le peuple conféra à Rafael Correa une légitimité démocratique incontestable. Avec plus de 57 % des voix, il devança son plus proche rival, Guillermo Lasso, de près de 35 points. Plus crucial encore, son parti s'empara de 100 des 137 sièges de l'Assemblée nationale. Cette victoire totale fut célébrée comme le couronnement de la souveraineté populaire, mais elle portait en elle les germes d'une dérive hégémonique. L'analyse fine de ces résultats montrait que le président avait réussi à faire l'unanimité géographique, s'imposant aussi bien dans les hauts plateaux andins, traditionnellement plus rétifs, que sur la côte pacifique, berceau de l'opposition marchande.

Le contexte après l'élection fut marqué par l'exercice d'un pouvoir sans entraves. Doté de cette supermajorité, le gouvernement durcit le ton. Des lois controversées sur la communication furent adoptées pour museler la presse privée, qualifiée d'ennemie du peuple. Les mouvements indigènes et syndicaux, qui avaient autrefois marché aux côtés de l'homme fort de Quito, subirent une répression judiciaire sévère lorsqu'ils s'opposèrent aux concessions minières. L'illusion de prospérité infinie commença à se dissiper dès la fin de l'année 2014, lorsque la chute brutale des cours mondiaux du brut mit à nu les vulnérabilités du modèle économique corréiste. Le pays, incapable d'imprimer de la monnaie du fait de la dollarisation, fut contraint de recourir à un endettement extérieur massif, aux conditions souvent opaques, auprès de ses créanciers asiatiques. L'ère de l'abondance cédait la place à celle de l'ajustement fiscal, ternissant l'aura de la révolution citoyenne lors des dernières années du mandat, ouvrant la voie à la victoire étriquée de son dauphin, Lenín Moreno, en 2017, et à la rupture retentissante qui s'ensuivit.

Il est particulièrement vertigineux de comparer l'Équateur de février 2013, cette nation sûre d'elle-même, perçue comme un îlot de paix et de dynamisme en Amérique du Sud, avec la situation tragique que connaît le pays aujourd'hui, en ce début d'année 2026. Le contraste est d'une violence inouïe. En l'espace d'une décennie, l'État fort, presque omnipotent de l'ère corréiste, s'est effondré sous le poids de la corruption, du démantèlement institutionnel et, surtout, de l'assaut sans précédent de la criminalité transnationale organisée. L'Équateur est devenu le champ de bataille sanglant des cartels de la drogue mexicains, albanais et locaux. Les villes côtières, autrefois fleurons du commerce pacifique, vivent au rythme des assassinats ciblés, des extorsions et des attentats à la voiture piégée. Le système pénitentiaire, jadis présenté comme un modèle de réhabilitation moderne, est devenu le quartier général de gangs ultra-violents, théâtres de massacres réguliers d'une sauvagerie innommable.

Cette descente aux enfers suscite un débat intellectuel et politique enflammé qui déchire encore la société. Pour les partisans de l'ancien président, aujourd'hui exilé en Belgique et condamné par contumace pour corruption, ce chaos est le résultat direct des politiques néolibérales imposées par ses successeurs, de l'affaiblissement délibéré de l'appareil sécuritaire et de l'État social, dicté par les exigences du Fonds monétaire international. Ils soutiennent que la misère recréée a jeté la jeunesse dans les bras du narcotrafic. À l'inverse, ses détracteurs affirment que les racines du mal narco-terroriste actuel ont été plantées durant l'âge d'or corréiste, pointant du doigt la complaisance passée envers certaines organisations criminelles pour acheter la paix sociale, la fermeture de la base américaine qui facilitait l'interception des cargaisons maritimes de cocaïne, et un système de justice corrompu jusqu'à l'os par les nominations partisanes.

Quoi qu'il en soit, l'élection de 2013 demeure ce miroir nostalgique d'une époque révolue. Elle fut l'expression paroxystique d'un césarisme démocratique latino-américain, où l'incarnation du pouvoir se substituait à la pérennité des institutions. Ce moment d'histoire nous rappelle avec une cruelle acuité que les victoires politiques les plus triomphales et les redressements économiques les plus spectaculaires peuvent se révéler n'être que des mirages temporaires si les fondations de l'État de droit ne sont pas sanctuarisées. Le pays de la ligne équinoxiale, hier laboratoire d'un post-capitalisme tropical clamant avoir trouvé la recette du bien-être citoyen, se bat aujourd'hui simplement pour sa survie en tant que nation souveraine, face à la dictature impitoyable des cartels de la drogue. C'est toute la tragédie de l'histoire moderne de l'Amérique latine qui se résume dans cet arc temporel si bref et pourtant si définitif.

L'étude de la conjoncture de 2013 ne s'arrête pas à la simple analyse électorale ; elle est une leçon géopolitique magistrale. À cette époque, le continent tentait de s'affranchir de l'hégémonie historique du voisin nord-américain à travers des mécanismes d'intégration régionale tels que l'UNASUR ou la CELAC. L'Équateur jouait un rôle pivot dans cette architecture, accueillant même le siège de l'Union des nations sud-américaines près de sa capitale, un bâtiment monumental financé à grands frais, aujourd'hui largement abandonné, symbole de la désintégration de ces rêves d'unité continentale. L'effondrement ultérieur de ces alliances, couplé à la mort d'Hugo Chávez quelques semaines seulement après l'élection équatorienne, a marqué la fin de cette vague rose. La stabilité dont se prévalait le gouvernement équatorien reposait en réalité sur des fondations macroéconomiques d'une grande fragilité et sur une conjoncture internationale favorable qui ne demandait qu'à se retourner. La transition d'une démocratie d'adhésion massive à une société fragmentée, militarisée et terrorisée par les mafias, démontre de manière implacable comment les choix institutionnels, la concentration des pouvoirs et la complaisance face à la corruption finissent toujours par rattraper les ambitions des dirigeants, transformant les rêves d'une génération en un cauchemar pour la suivante.

Treize années plus tard force à regarder au-delà des statistiques de la croissance ou des pourcentages électoraux. Elle convoque la compréhension profonde des ressorts de l'âme politique latino-américaine, éternellement tiraillée entre l'attrait pour le caudillo protecteur et le désir d'émancipation démocratique, entre la souveraineté ombrageuse et la réalité brutale d'une économie dépendante. Le 17 février 2013, les citoyens ont voté pour la promesse d'une grandeur durable. Ils ont obtenu, à la place, une décennie de bouleversements qui les ont conduits au bord du précipice étatique contemporain.