MEMOIRE D URNES
Le premier souffle démocratique du Japon impérial et ses illusions perdues

Le 20 février 1928, l'empire du Japon s'engageait dans un processus électoral de nature à redéfinir intégralement sa trajectoire nationale et, par extension, celle de tout le continent asiatique. Il s'agissait en effet des toutes premières élections législatives organisées sous le régime du suffrage universel masculin, une réforme longuement débattue et arrachée de haute lutte au sein de la Diète impériale. Jusqu'à cette date charnière, la participation à la vie politique nationale nippone était sévèrement conditionnée par le versement d'un impôt conséquent, le cens, ce qui limitait de fait l'électorat à une infime minorité de la population, principalement constituée de propriétaires terriens influents et de membres de la haute bourgeoisie industrielle et marchande. En abolissant enfin cette barrière financière élitiste, la nouvelle loi électorale a soudainement fait bondir le corps électoral de 3 millions à un peu plus de 12 millions d'hommes, intégrant brusquement les ouvriers des grands centres urbains, les paysans sans terre des provinces reculées, les petits employés de bureau et les artisans au cœur de l'arène publique. Cet événement institutionnel majeur venait couronner la période foisonnante que l'historiographie a coutume de nommer la démocratie de Taisho, une époque de bouillonnement intellectuel intense, de libéralisation progressive des mœurs et d'émergence d'une véritable culture de masse dans les grandes métropoles japonaises telles que Tokyo, Osaka et Yokohama. Néanmoins, l'observation fine de ce scrutin historique et de ses rouages internes révèle d'emblée les failles béantes d'un système hybride qui, tout en concédant une façade de plus en plus démocratique et représentative, maintenait jalousement et fermement des structures autoritaires redoutables, prêtes à broyer la moindre contestation remettant en cause l'essence de l'empire.
Le contexte précédant ces élections d'une importance capitale s'avère singulièrement tendu et saturé de contradictions politiques, économiques et sociales majeures. L'empire du Japon sortait alors d'une décennie de transformations d'une fulgurance et d'une brutalité inouïes. La Première Guerre mondiale avait initialement dopé les exportations japonaises vers les marchés occidentaux et asiatiques, favorisant un boom économique sans précédent et l'enrichissement vertigineux des immenses conglomérats financiers et industriels, connus sous le nom de zaibatsus. Mais cette prospérité artificielle et fragile s'était rapidement évaporée au début des années 1920, laissant place à une inflation galopante, à la chute vertigineuse des prix agricoles et à l'apparition d'une misère prolétarienne urbaine que les terribles émeutes du riz de 1918 avaient violemment mise en lumière devant des autorités stupéfaites. La classe dirigeante oligarchique, terrifiée par la révolution russe toute proche et craignant une contagion bolchevique au sein des îles japonaises, avait compris qu'il fallait impérativement lâcher du lest pour éviter l'explosion sociale. C'est dans cet esprit de concession calculée que fut adopté le suffrage universel en 1925. Cependant, le législateur conservateur, obéissant à la volonté des cercles militaires et du Conseil privé de l'empereur, prit soin de faire voter, à peine quelques semaines plus tard, la funeste loi de préservation de la paix. Ce texte répressif draconien punissait de peines de travaux forcés, pouvant aller jusqu'à l'exécution capitale, quiconque organiserait ou rejoindrait une association ou un mouvement politique visant à altérer le système impérial sacré, la structure spirituelle de la nation, ou à abolir le système de la propriété privée. Ainsi, d'une main, l'État concédait le droit de vote aux masses populaires laborieuses, de l'autre, il confiait à la redoutable police spéciale chargée de la haute trahison un pouvoir purement arbitraire permettant d'écraser l'extrême gauche et les syndicats radicaux. Ce climat d'ouverture politique sévèrement entravée fut encore assombri par la très grave crise financière du printemps 1927, qui provoqua une panique bancaire nationale, ruina de nombreux petits épargnants ruraux et consolida, de manière cynique, le pouvoir monopolistique des banques liées aux zaibatsus. C'est sur ces cendres économiques fumantes et dans une atmosphère de grande anxiété sociale que le général Tanaka Giichi, figure tutélaire de l'aile dure et chef du grand parti conservateur, fut appelé à prendre les rênes du gouvernement, déterminé à imposer l'ordre à l'intérieur et la puissance nippone à l'extérieur.
(Cette irruption soudaine de millions de nouveaux électeurs dans l'espace public urbain, avec ses affiches et ses harangues, a profondément bouleversé le visage politique du pays).
La campagne électorale de ce glacial hiver 1928 se déroula par conséquent dans une atmosphère de ferveur populaire inouïe, mêlée à une répression policière absolument implacable. Les enjeux de ce premier test électoral de masse étaient véritablement titanesques, car il ne s'agissait pas seulement d'élire des députés pour expédier les affaires courantes locales, mais bien de déterminer l'orientation macroéconomique fondamentale du pays et, surtout, de trancher sur sa doctrine diplomatique et militaire face à une République de Chine en pleine ébullition nationaliste et révolutionnaire. Le Japon entier fut saisi par une fièvre politique sans commune mesure avec les pratiques étriquées du passé. Les grandes artères commerçantes étaient littéralement tapissées de manifestes et d'affiches aux slogans percutants, tandis que les journaux multipliaient les éditions spéciales pour analyser les programmes. Les orateurs des différents camps s'époumonaient dans les parcs publics, devant les grilles des usines textiles ou sur les places de villages, tentant d'éduquer et de séduire politiquement des millions d'hommes qui n'avaient encore jamais glissé le moindre bulletin dans une urne de toute leur existence. Cependant, le gouvernement en place dirigé par Tanaka Giichi, parfaitement conscient de la menace létale que représentait cette nouvelle masse électorale imprévisible pour la pérennité de son pouvoir, mit en œuvre des manœuvres frauduleuses à une échelle presque industrielle. Sous l'égide de son impitoyable ministre de l'Intérieur, l'appareil d'État bureaucratique fut entièrement mobilisé au service exclusif du parti gouvernemental. Les gouverneurs de préfecture et les hauts fonctionnaires de police jugés trop modérés ou simplement légalistes furent limogés massivement lors d'une gigantesque purge administrative. Ils furent remplacés par des exécutants zélés et dociles, dont la seule mission consistait à intimider les opposants et à canaliser les votes ruraux par la corruption et le chantage. Les forces de l'ordre confisquaient systématiquement le matériel de campagne des candidats de gauche, interdisaient leurs discours en plein air sous le prétexte constant de trouble à l'ordre public, et harcelaient économiquement les imprimeurs qui osaient publier leurs tracts subversifs. Malgré ce déploiement spectaculaire d'un redoutable arsenal d'intimidations étatiques, les électeurs affluèrent en masse vers les bureaux de vote, prouvant de manière éclatante que l'appétence pour la chose publique et la démocratie représentative était devenue une réalité puissante, enracinée dans la société civile de l'archipel nippon.
Le paysage partisan qui s'affrontait lors de ces joutes électorales fondatrices s'articulait autour d'une bipolarisation classique entre deux mastodontes institutionnels, bousculée toutefois par l'irruption fracassante de forces radicalement nouvelles issues du monde ouvrier. La formation au pouvoir, le Rikken Seiyukai, incarnait les intérêts conservateurs des grands propriétaires ruraux, de la riche bourgeoisie d'affaires et des franges les plus agressives et impérialistes de l'armée impériale. Son chef, le Premier ministre Tanaka, proposait un programme de relance par les dépenses publiques et défendait farouchement une intervention militaire préventive et musclée sur le continent asiatique. Il jugeait vital de protéger les innombrables intérêts ferroviaires et industriels du Japon en Mandchourie face à l'avancée perçue comme menaçante de l'armée nationale révolutionnaire chinoise. Son grand rival institutionnel, le Rikken Minseito, conduit avec autorité par un leader modéré et intègre, attirait quant à lui la bourgeoisie urbaine, les cadres de la fonction publique, la presse libérale et les cercles intellectuels. Ce parti d'opposition plaidait vigoureusement pour l'orthodoxie financière, la nécessaire reprise de l'étalon-or, la réduction drastique des dépenses somptuaires de l'État, et une diplomatie nettement plus pacifique, basée sur les traités internationaux, la non-ingérence militaire et l'esprit de coopération prôné par la Société des Nations. Mais à l'ombre imposante de ces deux colosses lourdement financés par les zaibatsus, apparurent dans la lumière des urnes les nouveaux partis prolétariens, nés dans la douleur du mouvement syndical émergent et de la colère sourde des campagnes appauvries. Divisés entre les sociaux-démocrates réformistes, regroupés au sein du Parti socialiste du peuple, et des mouvances beaucoup plus radicales proches du communisme clandestin abritées par le Parti des ouvriers et des paysans, ces candidats de gauche portaient des revendications novatrices et avant-gardistes pour l'époque. Ils réclamaient avec audace l'instauration d'un salaire minimum décent, la légalisation véritable et inconditionnelle des syndicats ouvriers, la protection juridique pour les femmes travailleuses, une réforme agraire profonde pour soulager les fermiers locataires écrasés par les dettes usurières, et s'opposaient avec la plus grande fermeté à l'impérialisme militaire qui siphonnait inutilement les maigres ressources de la nation au profit de l'oligarchie.
Le verdict implacable des urnes, rendu et dépouillé au lendemain de ce 20 février historique, fut le théâtre d'une immense surprise géopolitique interne et constitua un camouflet retentissant pour le bloc conservateur au pouvoir. La participation civique atteignit le chiffre vertigineux de plus de 80 % des inscrits, témoignant incontestablement de la soif démocratique immense d'une population désireuse de prendre son destin en main. À la stupeur générale de la classe politique traditionnelle, le scrutin déboucha sur un parlement minoritaire extrêmement fragmenté, suspendu dans un équilibre arithmétique d'une grande précarité. Le parti du gouvernement, pourtant favori, ne réussit à grappiller que 217 sièges à l'issue d'une lutte acharnée, tandis que l'opposition libérale en décrochait très exactement 216. En dépit de l'usage déhonté des deniers publics, de l'utilisation massive de l'appareil sécuritaire, de la corruption électorale généralisée dans les provinces et de l'intimidation policière constante, le général Tanaka échouait misérablement à obtenir la majorité absolue indispensable pour gouverner seul la Chambre des représentants. Plus fascinant encore pour l'observateur politique, la gauche prolétarienne japonaise, luttant quotidiennement contre l'étouffoir administratif et le risque de prison, réussit l'immense exploit d'envoyer 8 députés siéger à la Diète impériale. Ce chiffre pouvait paraître dérisoire sur un total dépassant les 460 chaises de l'hémicycle, mais il eut l'effet d'une secousse sismique terrifiante sur les élites traditionnelles qui virent là le spectre terrifiant de la lutte des classes s'inviter au parlement. L'analyse fine de la géographie électorale démontra une fracture territoriale profonde et révélatrice. Les campagnes isolées, solidement quadrillées par les réseaux d'influence patriarcaux des notables locaux, votèrent logiquement et massivement pour le parti de l'ordre, obéissant aux vieilles structures de subordination. En revanche, les grands centres urbains modernes, plus éduqués, plus anonymes et directement frappés par les affres de l'inflation et du chômage, privilégièrent ouvertement les candidats libéraux modérés et accordèrent leurs suffrages rebelles aux voix de la gauche naissante. Faute d'une majorité nette et indiscutable, le maintien du gouvernement conservateur fut dès lors soumis au bon vouloir capricieux d'une petite poignée de députés indépendants, instaurant de fait une paralysie décisionnelle de l'exécutif civil qui allait s'avérer mortelle pour la démocratie japonaise dans les mois et les années à venir.
Le contexte géopolitique et domestique qui succéda immédiatement à cette consultation électorale prit très rapidement des allures de tragédie funeste et annoncée. Piqué au vif par cette demi-défaite vécue comme une humiliation personnelle impardonnable et littéralement terrifié par la percée, même marginale, des élus prolétariens, le gouvernement de Tanaka choisit la pire des voies, celle de la fuite en avant autoritaire et répressive. À peine un mois après la proclamation des résultats électoraux, au petit matin du 15 mars 1928, la redoutable police spéciale lança une gigantesque opération de rafles simultanées dans tout le pays. Plus de 1 600 militants de la gauche radicale, intellectuels pacifistes, étudiants idéalistes et leaders syndicaux furent brutalement tirés de leur lit et jetés en détention préventive. Dans la foulée de ce coup de filet d'une ampleur inédite, le parti des ouvriers et des paysans fut purement et simplement déclaré illégal et dissous, tandis que le gouvernement forçait un durcissement par décret impérial de la loi de préservation de la paix pour y inclure formellement l'application systématique de la peine capitale. La mince fenêtre démocratique, ouverte un matin de février, venait d'être claquée avec une violence inouïe. Plus grave encore pour la pérennité de l'État de droit, la fragilité institutionnelle du gouvernement civil élu apparut crûment au grand jour face à la machine militaire qui agissait désormais en totale autonomie. Au mois de juin de cette même année chaotique, des officiers ultra-nationalistes appartenant à l'armée du Guandong, agissant de leur propre initiative sans aucune consultation préalable de Tokyo, assassinèrent le puissant seigneur de la guerre chinois régnant sur la Mandchourie, dans l'espoir malsain de provoquer un chaos total qui légitimerait l'annexion territoriale directe de la province par l'empire. Face à cet acte de terrorisme d'État délibéré qui risquait d'embraser l'Asie, le Premier ministre exigea des sanctions disciplinaires sévères, mais il se heurta au mur méprisant de l'état-major de l'armée et à la passivité complice des conseillers du trône. Complètement discrédité, rabaissé dans ses prérogatives et incapable de faire respecter l'autorité primordiale de l'État sur ses propres troupes insurgées, le gouvernement tomba en disgrâce et dut démissionner l'année suivante. Dès lors, le Japon entama sa descente lente mais inexorable vers la dictature militaire, rythmée par les assassinats d'hommes politiques libéraux. La souveraineté populaire, si brièvement et fièrement exercée dans l'enthousiasme de 1928, fut confisquée par une clique d'officiers pour mener l'Asie vers l'abîme.
En projetant notre regard depuis ces événements historiques fondateurs vers la réalité sociopolitique du Japon de 2026, la comparaison géopolitique s'avère profondément troublante et terriblement éclairante, tissant des liens inattendus entre les angoisses du passé impérial et les défis du présent démocratique. Le Japon contemporain est devenu, au fil des décennies d'après-guerre, l'une des démocraties libérales les plus matures, pacifiques et prospères du monde asiatique, ayant solidement sanctuarisé ses institutions civiles sous l'égide protectrice de sa constitution pacifiste. Toutefois, cette louable stabilité macroéconomique et sociale masque une forme de sclérose institutionnelle qui contraste de manière très violente avec la vibrante ébullition citoyenne de 1928. Aujourd'hui, l'apathie électorale s'est malheureusement installée de manière endémique. La ferveur combative de jadis a été totalement remplacée par un désintérêt poli et résigné, tout particulièrement chez les jeunes générations touchées par la précarité de l'emploi et profondément inquiètes face au déclin démographique sans précédent qui vide inexorablement les campagnes nippones de leurs forces productives vitales. L'échiquier politique contemporain apparaît figé, dominé sans véritable partage par une seule et même formation conservatrice hégémonique qui se perpétue au pouvoir presque sans la moindre discontinuité depuis les premiers temps de la guerre froide, réduisant trop souvent les élections nationales à de simples formalités rituelles destinées à entériner les subtils équilibres de pouvoir entre les factions internes du parti dominant. La féroce et brillante rivalité intellectuelle entre conservateurs expansionnistes et libéraux modérés de l'ère Taisho a cédé la place à une bureaucratie gestionnaire qui administre le déclin plus qu'elle ne forge un projet de société audacieux. Pourtant, malgré cet engourdissement de la vie civique, les immenses angoisses géostratégiques de jadis ressurgissent sous des formes d'une troublante modernité. Il y a un siècle, l'élite nippone de 1928 redoutait viscéralement l'instabilité chronique de la Chine morcelée et l'ombre grandissante de la menace soviétique, justifiant son fatal repli autoritaire et militariste par un impératif d'absolue survie nationale de l'empire. De nos jours, face à l'affirmation hégémonique agressive de la puissance chinoise moderne dans les eaux disputées de la région indopacifique et face aux imprévisibles provocations nucléaires sur la péninsule coréenne, l'archipel insulaire se sent à nouveau mortellement cerné par un voisinage hostile. La révision spectaculaire de sa doctrine de sécurité nationale, l'augmentation massive et sans précédent des budgets alloués à l'armement technologique, ainsi que les débats récurrents et passionnés autour de l'amendement du fameux article 9 de la constitution traduisent la lente remilitarisation des esprits, assumée publiquement par les dirigeants au nom exclusif de la sécurité vitale de l'État. Si le totalitarisme aveugle des sinistres années 1930 est fort heureusement une relique du passé, le Japon moderne de cette décennie reste dramatiquement confronté à un défi structurel de même nature qu'en 1928. La nation doit impérativement formuler une réponse géopolitique stratégique d'une grande robustesse pour endiguer les périls asiatiques actuels, tout en préservant scrupuleusement le fragile dynamisme de ses libertés civiles intérieures. L'enjeu fondamental est d'éviter à tout prix que la silencieuse apathie de la société civile japonaise ne finisse par offrir un blanc-seing au retour insidieux d'un nationalisme d'État décomplexé qui, jadis, en étouffant les promesses des urnes, précipita la nation entière vers une catastrophe militaire absolue.