MEMOIRE D URNES

L'hiver électoral iranien et le crépuscule d'une illusion politique

L'histoire contemporaine du Moyen-Orient est traversée de failles sismiques et de moments de bascule, mais les élections législatives iraniennes du 21 février 2020 représentent une rupture paradigmatique dont les ondes de choc continuent de façonner la trajectoire de la nation. Ce scrutin, bien loin d'être un simple exercice civique de renouvellement parlementaire, a constitué une véritable radiographie de la pathologie étatique de l'Iran. Il s'agit du moment précis où l'ingénierie politique, d'ordinaire dissimulée sous des apparences républicaines, s'est exhibée dans toute sa nudité coercitive. La république islamique, entité politique hybride fondée sur la difficile coexistence entre la légitimité divine incarnée par le guide suprême et une forme de souveraineté populaire, a sciemment décidé ce jour-là d'amputer sa composante démocratique pour assurer la pérennité de son appareil idéologique. Ce choix n'a pas été le fruit du hasard, mais l'aboutissement logique d'une angoisse existentielle de survie de la part des élites dirigeantes, confrontées à une crise de légitimité sans précédent. En refermant le système sur son noyau le plus dur, le pouvoir a acté la mort de son propre modèle hybride, transformant l'élection en une mécanique de sélection interne exclusive.

Pour appréhender l'ampleur de ce séisme électoral, il est indispensable de replonger dans l'abîme économique et social des années qui l'ont précédé. A partir de mai 2018, la décision de l'administration américaine de se retirer unilatéralement de l'accord sur le programme nucléaire iranien a plongé le pays dans une tempête parfaite. Le rétablissement d'une architecture de sanctions financières et pétrolières d'une sévérité inédite a tari les ressources de l'Etat et étranglé le secteur privé. La monnaie nationale s'est effondrée, déclenchant une hyperinflation qui a laminé le pouvoir d'achat de la population. Les classes moyennes, traditionnellement motrices des revendications réformatrices et de l'ouverture politique, ont subi une prolétarisation brutale. C'est dans ce climat de désespérance matérielle que la crise a muté en colère incandescente. En novembre 2019, l'annonce nocturne d'une augmentation vertigineuse des prix des carburants a embrasé la géographie nationale. Des centaines de villes de province, souvent des bastions conservateurs paupérisés, se sont soulevées. La répression étatique fut foudroyante et sanglante, instaurant une coupure totale du réseau internet pour occulter un massacre qui coûta la vie à de très nombreux manifestants. Ce bain de sang a brisé le dernier fil de confiance qui pouvait encore lier les citoyens aux institutions, semant les graines d'une désaffection électorale majeure.

L'année 2020 s'est ouverte sur des événements dramatiques qui ont achevé de traumatiser le psychisme national et d'empoisonner le climat politique à quelques semaines du scrutin. Au tout début du mois de janvier, une frappe ciblée sur le sol irakien a éliminé le général Qassem Soleimani, architecte charismatique de la stratégie régionale de l'Iran. Les funérailles grandioses de ce haut gradé ont d'abord offert au régime une illusion d'unité nationale, rassemblant des millions d'Iraniens dans les rues. Cependant, cette cohésion artificielle s'est désintégrée en quelques heures. Dans la nuit du 8 janvier, les défenses antiaériennes du corps des gardiens de la révolution ont abattu par erreur un avion de ligne ukrainien décollant de l'aéroport de Téhéran, anéantissant l'ensemble des passagers. Le mensonge d'Etat qui a suivi, les autorités civiles et militaires niant farouchement toute implication pendant 3 jours avant de capituler face à l'évidence, a constitué une humiliation suprême et une faute morale irréparable aux yeux de la société civile. Les manifestations étudiantes qui ont éclaté par la suite ont scandé des slogans d'une radicalité inouïe, visant directement la légitimité des plus hautes instances dirigeantes et l'intégrité du système théocratique.

C'est donc un corps électoral blessé, cynique et meurtri qui a été convoqué aux urnes le 21 février. Les autorités, conscientes de la toxicité du climat social, auraient pu choisir la voie de l'apaisement en favorisant une compétition électorale plurielle. Elles ont fait exactement le choix inverse. Le conseil des gardiens de la constitution, instance non élue et dominée par les dignitaires ultraconservateurs, a mis en place un processus d'invalidation de masse sans précédent dans l'histoire du régime. Sur les milliers de candidatures déposées, la quasi-totalité des figures du camp réformateur, les partisans du gouvernement modéré, et même des députés sortants jugés insuffisamment serviles, ont été balayées sous des prétextes d'infidélité aux principes fondamentaux du système. Cette purge institutionnelle préventive visait à transformer l'élection en une simple chambre d'enregistrement pour les factions dures du régime, éliminant par décret toute possibilité d'un débat politique véritable. Le processus électoral s'est ainsi transformé en un exercice de cartellisation du pouvoir, destiné à prévenir toute dissension interne face aux immenses défis à venir.

Sur le papier, la campagne électorale devait opposer différentes visions de l'avenir du pays. Dans la réalité, le champ politique se résumait à une lutte intestine au sein de la seule famille conservatrice. La coalition des forces de la révolution islamique, dominée par l'ancien maire de Téhéran Mohammad Bagher Ghalibaf, a mené la danse, proposant une approche technocratique mais fermement ancrée dans la ligne dure. Face à cette mouvance, le front de la persévérance, représentant la frange la plus dogmatique et réactionnaire du spectre politique, a imposé son agenda idéologique ultra-rigoriste. Les partis réformateurs, décimés par les disqualifications préalables, se sont divisés face à un cruel dilemme existentiel. Certains ont appelé à soutenir les rares figures modérées ayant survécu au filtre institutionnel, craignant qu'une abstention totale ne consolide le monopole des extrémistes. D'autres, plus en phase avec le mécontentement général, ont plaidé pour une politique de boycott, refusant de légitimer une consultation vidée de son sens. En conséquence, l'ambiance de la campagne fut fantomatique, se réduisant à des surenchères verbales déconnectées de l'effondrement du tissu productif national.

Il convient de souligner que cette atonie électorale ne fut pas l'apanage de la seule capitale ou des grandes métropoles, mais qu'elle a profondément touché les provinces périphériques, d'ordinaire plus sensibles aux logiques de clientélisme local. Dans les régions reculées ou frontalières, souvent minées par la pauvreté et les discriminations à l'encontre de certaines minorités, le désintérêt pour le scrutin fut le reflet d'un abandon étatique insupportable. Historiquement, ces populations utilisaient les élections législatives pour marchander le vote contre des promesses de développement d'infrastructures. Or, la banqueroute financière de l'Etat central a vidé ces promesses de toute substance matérielle. La dégradation alarmante de l'environnement, marquée par l'assèchement des ressources hydriques et la destruction des terres arables, a provoqué des migrations internes massives, déstructurant les réseaux sociaux traditionnels sur lesquels s'appuyaient les candidats du système. Les urnes de ces provinces sont restées tout aussi délaissées que celles des quartiers aisés des grandes métropoles, témoignant d'une convergence des ressentiments entre des classes sociales aux réalités pourtant très différentes.

La tragédie sanitaire est venue s'ajouter au désastre politique dans les ultimes jours de la campagne électorale. Les premiers foyers de ce qui allait devenir une pandémie dévastatrice se sont déclarés dans une grande ville sainte du centre du pays. Par un calcul politique d'un cynisme effrayant, les hautes sphères décisionnelles ont délibérément occulté la propagation de la maladie pour ne pas décourager la participation citoyenne. La santé publique a été reléguée au second plan derrière l'impératif de sauvegarder l'apparence de la légitimité politique. Le jour du vote, les bureaux sont restés désespérément vides, offrant l'image glaçante d'un peuple qui tournait ostensiblement le dos à ses dirigeants. Les autorités ont prolongé l'ouverture des urnes jusqu'au milieu de la nuit dans de nombreuses circonscriptions, espérant miraculeusement relancer la dynamique électorale. L'apathie des citoyens fut l'expression d'un rejet silencieux mais retentissant d'un système incapable d'offrir une alternative. Le taux de participation officiel, historiquement bas et frôlant les 42 % au niveau national, cachait des désaveux locaux encore plus spectaculaires.

Les résultats ont logiquement consacré le triomphe hégémonique des courants conservateurs et de la ligne dure. Mohammad Bagher Ghalibaf s'est arrogé la présidence de cette assemblée, transformant l'hémicycle en un bastion législatif entièrement dévoué aux orientations les plus intransigeantes. Le programme politique de cette nouvelle majorité n'était pas de redresser le tissu social, mais de paralyser systématiquement les ultimes initiatives diplomatiques de l'exécutif sortant. Au niveau international, cette reconfiguration a envoyé un signal de défiance extrême aux chancelleries occidentales. En légiférant rapidement pour forcer l'accélération du programme nucléaire et limiter les inspections internationales, le nouveau parlement a délibérément détruit toute perspective d'apaisement. Cette stratégie de la tension visait à créer des faits accomplis irréversibles, liant le sort de l'économie nationale à une diplomatie de la ligne dure, ce qui a eu pour effet d'isoler encore davantage le pays des flux commerciaux mondiaux et d'aggraver la détresse de la population.

L'importance cruciale de cette séquence de 2020 ne peut être pleinement saisie qu'en analysant ses prolongements jusqu'à la situation actuelle de l'Iran. Le verrouillage législatif de cette élection a servi de répétition générale pour l'élection présidentielle de l'année suivante, qui a vu l'ascension sans véritable concurrence de figures ultraconservatrices à la magistrature suprême. En plaçant l'ensemble des leviers du pouvoir entre les mains d'une seule et même faction, l'Etat pensait s'immuniser contre les critiques internes. Cette architecture monolithique a cependant prouvé son inefficacité dramatique. Privée de représentation politique formelle, la société a déplacé son champ d'expression vers la rue, donnant naissance aux soulèvements spectaculaires de la fin de l'année 2022. La révolte de la jeunesse et des femmes a constitué la réponse directe à l'autisme d'un appareil qui, par pure idéologie, avait légiféré pour durcir sans cesse le contrôle social et la répression des mœurs. La fermeture institutionnelle de 2020 a été le véritable incubateur de cette explosion de colère.

Aujourd'hui, alors que nous sommes au début de l'année 2026, le paysage politique iranien porte encore les cicatrices indélébiles de cette erreur stratégique majeure. Les événements successifs, incluant des décès au plus haut niveau de l'Etat et des réorganisations internes complexes, n'ont pas permis de refermer la fracture béante ouverte par l'ingénierie électorale d'il y a 6 ans. Les scrutins qui ont suivi ont reproduit à l'identique cette matrice d'exclusion, enregistrant des taux de participation tout aussi dérisoires et confirmant que le divorce entre les gouvernants et les gouvernés est devenu structurel. L'économie demeure engluée dans un marasme accablant, la gestion catastrophique des ressources naturelles s'aggravant pour générer une crise écologique d'une ampleur terrifiante. Les instances décisionnelles, peuplées par les héritiers directs de cette purge, s'obstinent à promouvoir une économie centralisée et militarisée, sourdes à la détresse d'une population exsangue. Le système se trouve dans une impasse historique terrifiante, incapable de formuler une réponse adaptée à une société qui a définitivement muté sur le plan sociologique et culturel.

L'élection législative du 21 février 2020 demeurera dans l'historiographie régionale comme le moment symbolique de la mort de l'idéal républicain en Iran. En choisissant la voie de la coercition institutionnelle pure, l'appareil d'Etat a délibérément rompu le pacte implicite avec sa population, substituant à la quête de légitimité une logique de verrouillage sécuritaire. Cet événement a inauguré une ère de glaciation politique, où les institutions se sont amputées de leurs propres mécanismes d'adaptation. La réalité de la société iranienne en 2026 démontre de manière implacable que cette stratégie de la forteresse assiégée constitue un échec dramatique à long terme. L'histoire politique de la nation s'écrit désormais très loin des urnes officielles, dans la résistance quotidienne, les espaces de désobéissance civile et le courage d'une population qui refuse obstinément de s'effacer devant un dogmatisme sclérosé. La résolution de cette immense crise existentielle demeure la grande inconnue de la géopolitique du Moyen-Orient, mais ses fondations profondes trouvent indubitablement leur origine dans l'hiver électoral de 2020.