UN JOUR, UN PAYS
Mozambique, les braises d'une démocratie gazière

Dans les rues poussiéreuses de Maputo, la capitale aux jacarandas fatigués, l'air porte encore, en ce début d'année deux mille vingt-six, les effluves âcres de la contestation et du gaz lacrymogène. Le Mozambique traverse l'une des phases les plus périlleuses de sa jeune et tumultueuse histoire. Au sommet de l'Etat, Daniel Chapo, investi président un an plus tôt sous les couleurs du Front de libération du Mozambique, tente de consolider un pouvoir né d'un scrutin présidentiel massivement contesté. Ce parti, véritable pachyderme politique qui régente le pays d'une main de fer depuis l'indépendance, a cru pouvoir perpétuer son hégémonie par la seule force de l'habitude, du clientélisme et de l'intimidation étatique. Pourtant, les élections d'octobre deux mille vingt-quatre ont fracturé le vernis institutionnel d'une manière irréversible. Face à la machine gouvernementale s'est dressé Venancio Mondlane, figure de proue d'une jeunesse urbaine désœuvrée, qui a refusé de courber l'échine face à des résultats perçus et dénoncés comme grossièrement falsifiés par une myriade d'observateurs. La répression qui s'en est suivie, sanglante, aveugle et impitoyable, a laissé sur le macadam des centaines de cadavres de manifestants, révélant la nature profondément coercitive d'un régime aux abois face à une société civile qui s'émancipe de la peur. Le dialogue politique n'est plus qu'une incantation de façade, tandis que l'opposition, systématiquement criminalisée et traquée, tente de survivre dans la clandestinité ou un exil forcé en Afrique du Sud, illustrant le gouffre béant qui sépare désormais l'élite au pouvoir d'une population qui, étouffée par la misère, n'a plus rien à perdre.
Pour saisir la genèse de cette sclérose autoritaire et de cette confiscation de l'espace public, il convient de replonger dans les affres de la naissance de la nation mozambicaine. Contrairement à de nombreuses colonies d'Afrique francophone ou anglophone, le Mozambique n'a pas connu de transition négociée ou pacifique vers la souveraineté. Le joug impérial portugais, brutal et d'un anachronisme obstiné sous la dictature salazariste, a contraint les nationalistes à opter pour la voie de la lutte armée. Le Front de libération du Mozambique, d'inspiration résolument marxiste, a forgé son identité dans le maquis des provinces du nord, par le sang, les embuscades et le feu, jusqu'à l'indépendance arrachée de haute lutte en mille neuf cent soixante-quinze. Sous la houlette de son leader charismatique Samora Machel, le nouvel Etat a ardemment rêvé de forger un homme nouveau, collectivisant brutalement les terres, nationalisant les secteurs clés de l'économie et instaurant un système de parti unique qui n'a jamais toléré l'expression de la moindre dissidence politique ou syndicale. Cette matrice originelle, celle d'une avant-garde armée et éclairée qui se confond intimement avec les rouages de l'Etat, explique en grande partie l'incapacité viscérale du mouvement au pouvoir à concevoir et à accepter la véritable alternance démocratique. Le parti se considère, aujourd'hui encore, comme le propriétaire exclusif et légitime du pays, non pas par la grâce aléatoire du verdict des urnes, mais par le droit inaliénable du sang versé lors de la glorieuse guerre de libération nationale.
Ce rêve d'un socialisme tropical triomphant s'est cependant rapidement fracassé sur les réalités implacables de la guerre froide et des ingérences destructrices de ses voisins régionaux. Le Mozambique post-indépendance est tragiquement devenu l'échiquier ensanglanté sur lequel s'affrontaient, par procuration, les superpuissances mondiales et les régimes ségrégationnistes d'Afrique australe. L'Afrique du Sud de l'apartheid et la Rhodésie voisine, terrorisées par l'idée de voir prospérer à leurs frontières un voisin marxiste soutenant activement les mouvements de libération noirs, ont copieusement financé, armé et encadré une rébellion d'une férocité inouïe, baptisée la Résistance nationale mozambicaine. S'en est suivie une guerre civile d'une barbarie insoutenable, rythmée par les mutilations et les massacres de civils innocents, qui a duré près de seize interminables années, ravagé les infrastructures embryonnaires de la nation, fait s'élever le bilan macabre à près d'un million de morts et jeté des millions d'autres citoyens terrifiés sur les routes rocailleuses de l'exode et dans les camps de réfugiés des pays frontaliers. Le Mozambique est alors devenu le synonyme tragique de la désolation absolue, un champ de ruines géant où l'idéologie révolutionnaire s'est progressivement diluée dans le pillage organisé et la survie quotidienne.
L'accord de paix général de Rome, paraphé en mille neuf cent quatre-vingt-douze grâce à la médiation patiente de la communauté Sant Egidio, a enfin sonné le glas des hostilités militaires et inauguré officiellement l'ère du multipartisme et de l'économie de marché. La sanguinaire rébellion s'est docilement transformée en un parti politique légal, et le pays exsangue est miraculeusement devenu le chouchou des bailleurs de fonds internationaux, l'archétype adulé de la reconstruction réussie et de la résilience africaine. Cependant, cette séduisante vitrine démocratique masquait habilement des tares structurelles profondes et pernicieuses. Le pouvoir central en place n'a jamais véritablement démantelé son appareil sécuritaire et administratif de domination globale ; il l'a simplement maquillé et adapté aux exigences sémantiques et cosmétiques de la vertueuse communauté internationale. Au fil des décennies post-conflit, la vieille garde rebelle s'est inéluctablement étiolée, incapable de se renouveler idéologiquement ou politiquement, confinée dans son rôle d'opposition institutionnelle stérile et parfois cyniquement ramenée au silence par des concessions financières opaques accordées à ses chefs vieillissants. Dans ce vide politique abyssal, la corruption s'est érigée en un véritable système institutionnalisé de gouvernance, métastasant dans toutes les strates de l'administration publique, des douanes jusqu'aux ministères régaliens. Le scandale retentissant de la dette cachée, révélé au grand jour au milieu des années deux mille dix, où d'astronomiques milliards de dollars ont été contractés secrètement auprès de banques internationales pour financer des flottes thonières fantômes et des équipements militaires maritimes lourdement surfacturés, a mis en lumière l'ampleur effarante de la prédation orchestrée au plus haut niveau par les caciques intouchables du régime, plongeant brutalement l'économie nationale dans une crise macroéconomique dont elle peine encore à se relever.
C'est très précisément sur ce terreau fertile de misère endémique, de frustration sociale accumulée et de faillite morale de l'Etat central qu'a soudainement surgi un nouveau mirage redoutable, celui qui allait précipiter la vertigineuse descente aux enfers d'une partie septentrionale du territoire. Au tournant des années deux mille dix, des réserves faramineuses de gaz naturel ont été providentiellement découvertes dans les eaux profondes et turquoises du bassin de la Rovuma, au large de la province déshéritée de Cabo Delgado. Du jour au lendemain, cette nation classée avec persistance parmi les plus pauvres de la planète s'est mise à rêver d'un destin doré à la qatarie, abreuvée par les prévisions vertigineuses de croissance du produit intérieur brut. Les mastodontes occidentaux de l'énergie, de la France à l'Italie en passant par les Etats-Unis, ont accouru avec fébrilité, signant en grande pompe des méga-contrats d'investissements chiffrés en dizaines de milliards de dollars. Mais plutôt que d'annoncer la prospérité tant espérée, la soudaine manne gazière a instantanément réveillé le vieux démon africain de la malédiction des ressources.
La lointaine province de Cabo Delgado, géographiquement isolée de la capitale Maputo par des milliers de kilomètres de routes cahoteuses et historiquement marginalisée par les politiques de développement national, est rapidement devenue l'épicentre incandescent d'un ressentiment social aux proportions explosives. Les populations locales autochtones, appartenant notamment à l'ethnie Makonde ou Mwani, majoritairement de confession musulmane et s'estimant depuis toujours négligées avec condescendance par l'arrogant pouvoir central sudiste, ont assisté avec une amertume grandissante à l'accaparement brutal de leurs terres ancestrales par les tentaculaires conglomérats étrangers. Elles ont vu affluer des nuées d'expatriés fortunés et de cadres nationaux, barricadés derrière les barbelés de bases logistiques ultra-sécurisées, tandis qu'elles-mêmes demeuraient cloîtrées dans un dénuement matériel absolu, sans accès à l'eau potable ni à l'électricité. Les grandiloquentes promesses de création massive d'emplois locaux et de développement communautaire se sont rapidement évaporées, cruellement remplacées par un sentiment aigu de dépossession et de mépris souverain. Ce redoutable cocktail d'injustice sociale criante, de spoliation foncière et d'absence totale de perspectives d'avenir a naturellement constitué le carburant psychologique idéal pour l'émergence d'une insurrection armée d'obédience jihadiste.
Dès l'automne de l'année deux mille dix-sept, un groupe d'illuminés obscurantistes, affilié par la suite à la sinistre organisation Etat islamique et surnommé localement les Shebabs bien qu'il n'entretienne pas de lien organique ou opérationnel direct avec les milices homonymes somaliennes, a commencé à semer la terreur nocturne dans les hameaux isolés. Les attaques de ces insurgés, d'abord rudimentaires et menées à la machette, ont tragiquement gagné en sophistication tactique et en atrocité insoutenable au fil des mois. Les effroyables décapitations publiques, les enlèvements systématiques de jeunes femmes réduites en esclavage et d'enfants enrôlés de force, ainsi que la destruction méthodique et incendiaire des villages, des centres de santé et des édifices étatiques ont rapidement contraint plus d'un million de personnes paniquées à fuir leurs foyers en abandonnant tout derrière elles, engendrant dans l'indifférence quasi générale l'une des pires et des plus silencieuses crises humanitaires du continent africain. Face à cette guérilla fanatique, insaisissable et hautement mobile, qui prospérait cyniquement sur le terreau de la rancœur populaire envers les élites prédatrices, l'armée nationale mozambicaine a cruellement exposé au grand jour son impréparation chronique, sa déliquescence morale et son flagrant manque de motivation. Les forces régulières, sous-payées, mal équipées et d'ailleurs souvent perçues par les habitants terrorisés comme une force d'occupation aussi brutale et prédatrice que les insurgés eux-mêmes, se sont honteusement effondrées lors des premiers affrontements sérieux, abandonnant dans leur débandade d'importantes bourgades stratégiques et des arsenaux entiers aux mains stupéfaites des terroristes victorieux.
Pour tenter de sauver ce qui restait de son autorité souveraine et, surtout, pour sécuriser à tout prix les colossaux investissements gaziers étrangers jugés indispensables à sa stricte survie politique et financière, le gouvernement affolé a d'abord fait secrètement appel à de sulfureuses sociétés militaires privées, recrutant des mercenaires russes issus du groupe Wagner, puis des vétérans sud-africains. Cette démarche hasardeuse et désespérée s'est tragiquement soldée par des échecs tactiques cuisants et de lourdes pertes dans la jungle touffue du nord. L'humiliation nationale a définitivement atteint son paroxysme inavouable lorsque la défense de la souveraineté territoriale a dû être officiellement sous-traitée à des contingents d'Etats africains tiers. C'est l'armée rwandaise, déployée en force et avec une redoutable discipline grâce à un accord bilatéral opaque négocié au sommet, qui a finalement endossé avec efficacité le rôle ingrat de pompier de service, épaulée de manière beaucoup plus laborieuse et molle par les troupes hétéroclites de la communauté de développement de l'Afrique australe. Les prétoriens surentraînés de Kigali ont effectivement réussi à repousser temporairement les insurgés barbus des zones côtières névralgiques et à sanctuariser efficacement le périmètre du mirifique méga-projet gazier, transformant de facto une partie de la province de Cabo Delgado en une enclave hautement militarisée et impénétrable pour le citoyen ordinaire.
Aujourd'hui, en cette aube de l'année deux mille vingt-six, la très médiatique relance des vastes chantiers gaziers illustre de manière particulièrement éclatante le cynisme inhérent à la géopolitique mondiale de l'énergie. Sous la pression constante et implacable de la demande énergétique mondiale, elle-même exacerbée par les incessants soubresauts géopolitiques internationaux et la guerre en Europe, les puissants opérateurs économiques annoncent avec un enthousiasme feint le retour complet et la normalisation de leurs lucratives activités industrielles sur la presqu'île fortifiée d'Afungi. Ce spectaculaire redémarrage, bruyamment célébré par les plus hautes autorités officielles dans les salons climatisés de Maputo, occulte de manière très opportune une réalité de terrain infiniment plus sombre et mouvante. L'insurrection islamiste, bien qu'incontestablement fragmentée, affaiblie et chassée de ses principaux bastions urbains, est encore fort loin d'être totalement éradiquée de la carte. Elle a simplement muté par nécessité de survie, adoptant désormais des tactiques purement asymétriques de guérilla forestière, frappant de manière sporadique mais toujours atrocement mortelle les convois militaires ou les civils isolés, et tentant pernicieusement d'étendre son pernicieux rayon d'action idéologique et criminel vers les provinces méridionales voisines. L'approche exclusivement sécuritaire et militaire si ardemment privilégiée par l'exécutif mozambicain a magistralement démontré ses dramatiques limites structurelles. Sans un véritable règlement pacifique des causes profondes et socio-économiques du conflit, sans une politique audacieuse de redistribution équitable des richesses nationales et sans l'inclusion sincère et urgente des communautés locales brimées dans les hautes instances de décision, la paix durable dans le nord du pays restera une tragique chimère, artificiellement maintenue sous la perfusion onéreuse des baïonnettes rwandaises.
Les perspectives politiques à moyen terme du Mozambique apparaissent dès lors extrêmement assombries et lourdes de périls mortels. Le jeune gouvernement du président Daniel Chapo se retrouve coincé dans un étau mortel, tiraillé entre des impératifs radicalement contradictoires et potentiellement explosifs. D'un côté, il doit à tout prix rassurer les frileux investisseurs internationaux, garantir la sécurité absolue du personnel expatrié et assurer la rentabilité financière des gigantesques installations extractives qui conditionnent les hypothétiques revenus futurs du budget de l'Etat et le remboursement d'une dette souveraine colossale. De l'autre côté de ce précipice, il fait douloureusement face à une contestation sociale et politique intérieure totalement inédite, tant par son ampleur géographique que par la farouche détermination de ses acteurs de la rue. La frange la plus jeune de la population, qui représente pourtant l'écrasante majorité de la démographie bouillonnante de la nation, ne croit absolument plus aux vieilles rhétoriques lénifiantes de la libération nationale sans cesse rabâchées par des caciques politiques octogénaires agrippés à leurs privilèges de nomenklatura. Cette jeunesse désenchantée exige avec une colère légitime une véritable transparence dans la gestion des affaires publiques, une équité minimale face à l'emploi, et par-dessus tout, le droit élémentaire à un avenir décent qui ne se limite pas à l'exil ou au chômage endémique. L'opposition radicale, même temporairement décapitée, muselée ou stratégiquement contrainte au repli hors des frontières par la terreur policière, a néanmoins planté au cœur des quartiers défavorisés des graines tenaces de rébellion civique qui germeront avec la force de l'évidence lors des prochaines inéluctables échéances électorales ou crises frumentaires.
Sur le grand échiquier diplomatique africain, la capitale Maputo navigue continuellement à vue, cherchant un salut incertain dans le louvoiement permanent. Ses relations bilatérales avec l'Afrique du Sud, le géant économique voisin et partenaire commercial de premier plan, demeurent durablement teintées d'une méfiance réciproque et de frictions frontalières récurrentes. Pretoria redoute en effet par-dessus tout que l'instabilité politique chronique et le chaos sécuritaire nordique de son voisin mozambicain ne débordent de ses poreuses frontières orientales et ne provoquent, sur son propre sol déjà tourmenté par les tensions xénophobes, de nouvelles vagues incontrôlables de migrations désespérées. Par ailleurs, le recours massif et décomplexé à la redoutable armée rwandaise, bien que jugé militairement très efficace et salvateur à très court terme face aux jihadistes, place pernicieusement le Mozambique souverain dans une relation de dépendance diplomatique et sécuritaire particulièrement humiliante envers le président de Kigali, dont les ambitions continentales grandissantes et les méthodes expéditives inquiètent souvent les autres chancelleries de la région d'Afrique australe. Quant aux grandes puissances occidentales et à la bureaucratie de l'Union européenne, leur sempiternelle posture diplomatique relève avec éclat d'une cynique schizophrénie habituelle : elles se contentent de dénoncer du bout des lèvres, dans des communiqués lisses et aseptisés, les innombrables irrégularités électorales mortifères et la dérive autoritaire évidente du régime frelimiste, tout en multipliant sans vergogne les discrets soutiens sécuritaires, la fourniture d'équipements anti-émeutes et les milliards de financements bilatéraux, le tout dans le seul et unique but de protéger obstinément leurs immenses intérêts énergétiques vitaux dans un impitoyable contexte de compétition géopolitique mondiale de plus en plus acharnée.
L'urgence humanitaire dramatique qui sévit silencieusement dans la moitié nord et une partie du centre du pays constitue assurément une autre puissante bombe à retardement que les autorités autistes de Maputo peinent tragiquement à désamorcer, préférant souvent l'ignorer. Les centaines de milliers de déplacés internes traumatisés, parqués comme du bétail dans des camps de fortune balayés par les moussons ou survivant misérablement grâce à la seule solidarité précaire de familles d'accueil locales elles-mêmes totalement exsangues et au bord de la famine, incarnent physiquement le désastreux naufrage absolu de la politique de développement et de cohésion nationale. Ces populations brutalement déracinées de leurs champs, psychologiquement détruites par le spectacle barbare des exactions des milices jihadistes et, il faut le souligner, parfois sauvagement maltraitées par leurs propres forces armées nationales censées les protéger, constituent malheureusement une génération totalement perdue pour l'essor du pays. Les innombrables enfants errants, privés du moindre accès à la scolarité de base depuis des années entières de conflit ininterrompu, représentent un vivier inépuisable et autant de recrues potentielles désespérées pour les futurs marchands d'illusions extrémistes qui promettent le paradis à ceux qui n'ont d'autre horizon que l'enfer terrestre. Les courageuses organisations non gouvernementales internationales et les bureaucraties des agences onusiennes s'épuisent financièrement et humainement à colmater dérisoirement les brèches béantes d'une crise humanitaire structurellement sous-financée par les donateurs de la planète, une tragédie commodément oubliée des fastueux sommets internationaux de l'énergie où l'on préfère de loin sabler le champagne pour célébrer les incroyables prouesses techniques de l'ingénierie d'extraction offshore. Le retour tant espéré mais purement hypothétique de ces masses de déplacés hébétés dans leurs pittoresques villages d'origine se heurte violemment à l'anéantissement total du fragile tissu social communautaire et à la destruction méthodique des moindres infrastructures de base, rendant la mirobolante promesse gouvernementale d'une rapide normalisation régionale totalement illusoire et trompeuse à court et même à moyen terme. Le gouvernement central frelimiste, narcissiquement accaparé par son obsessionnelle survie électorale à tout prix et par l'incessante distribution clientéliste des juteuses prébendes de l'Etat à ses fidèles partisans, semble évoluer dans une bulle étanche, totalement déconnecté de cette détresse indicible qui ronge silencieusement la chair de la nation.
A cette sombre tragédie humaine vient inexorablement s'ajouter une périlleuse équation environnementale et climatique que les cyniques décideurs du monde entier s'efforcent d'ignorer avec constance. Alors que le monde entier clame l'absolue nécessité de s'engager résolument dans une vaste transition énergétique mondiale destinée à limiter les futurs effets dévastateurs du réchauffement climatique global de l'atmosphère, la transformation effrénée du Mozambique en un nouvel eldorado majeur de l'exploitation gazière relève d'une cruelle ironie de l'histoire. Le pays, étiré de tout son long sur les rivages capricieux de l'océan Indien, figure paradoxalement et de manière accablante parmi les Etats les plus intrinsèquement vulnérables de toute la planète face à la multiplication exponentielle des phénomènes météorologiques destructeurs et extrêmes. Les tempêtes et cyclones tropicaux d'une ampleur et d'une violence totalement inédites, qui s'abattent désormais avec une régularité morbide pour ravager entièrement les provinces côtières, noyant les fragiles récoltes nourricières et engloutissant sous les flots boueux des villes entières de centaines de milliers d'habitants, sont incontestablement les stigmates évidents et meurtriers de ce dérèglement aveugle. En misant quasi exclusivement l'intégralité de son modèle de développement à venir sur l'extraction forcenée et l'exportation massive des polluants hydrocarbures marins, le régime aveugle de Maputo participe activement, à sa propre échelle, au grand emballement du système global qui condamne inéluctablement son propre territoire physique à subir des catastrophes climatiques récurrentes de plus en plus cataclysmiques. Les courageuses voix dissonantes de l'embryonnaire société civile environnementaliste, qui s'élèvent timidement pour dénoncer publiquement cette irresponsable fuite en avant aux allures d'écocide assumé et pour briser le mirage d'un illusoire développement harmonieux fondé sur les archaïques énergies fossiles, sont méthodiquement et judiciairement étouffées, accusées de haute trahison économique, de faire le jeu d'obscurs intérêts étrangers jaloux ou de freiner délibérément la sainte marche vers l'émergence économique de la glorieuse nation. Ce terrifiant déni institutionnel de la réalité écologique scientifique, funestement combiné à l'habituelle cécité politique de court terme et à la vertigineuse faillite morale des élites gouvernantes, parachève avec une noirceur désespérante le funeste tableau d'un Etat souverain pris stupidement au piège inexorable de ses propres contradictions destructrices.
Le Mozambique contemporain ressemble aujourd'hui à s'y méprendre à un frêle navire ivre, lourdement chargé de richesses fabuleuses dans ses soutes, que son propre équipage mutiné s'apprête cyniquement à piller jusqu'à la dernière once, naviguant au hasard sur une mer houleuse de colère sociale rentrée vers des récifs et des tempêtes inévitables. Si le cap de la gouvernance nationale n'est pas rapidement et radicalement modifié dans les mois qui viennent, si l'architecture sclérosée et autoritaire de l'actuel pouvoir frelimiste ne cède pas pacifiquement sa place à une administration authentiquement démocratique, transparente, responsable et soucieuse de politiques véritablement redistributives en faveur des plus démunis, la belle nation mozambicaine risque fort de sombrer définitivement dans les sanglants abysses de ses innombrables propres promesses trahies depuis l'indépendance. L'histoire politique contemporaine de ce fascinant et cruel continent africain regorge malheureusement de ces innombrables drames effroyables où l'éclat de l'or noir, des diamants ou la manne des hydrocarbures gazeux se métamorphosent inévitablement en un poison mortel, qui vient corrompre les âmes, détruire les institutions et anéantir les peuples, et la capitale Maputo semble tristement s'engager avec une obstination suicidaire et funeste sur ce dangereux sentier maintes fois balisé par la tragédie, ignorant avec superbe les hurlements d'alarme de sa propre jeunesse abandonnée sur le bord de la route du progrès.