UN JOUR, UN PAYS

Le grand jeu himalayen, du royaume des Shah à la république incertaine du Népal

A l'heure où s'ouvre l'année deux mille vingt-six, la capitale népalaise, Katmandou, retient son souffle, plongée dans une atmosphère de veillée d'armes politique. Le pays se trouve à l'aube d'élections générales anticipées, fixées au cinq mars prochain, qui doivent clore l'un des chapitres les plus tumultueux de sa jeune histoire républicaine. En septembre deux mille vingt-cinq, une vague de contestation d'une ampleur inédite, menée principalement par une jeunesse urbaine et connectée, a balayé le gouvernement du Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli. Cette révolution citoyenne, dépourvue de drapeau partisan ou de figure tutélaire charismatique, s'est cristallisée autour de l'exaspération populaire face à la corruption endémique, au népotisme des élites et à la censure des réseaux sociaux. La rue a forcé le pouvoir à plier, imposant la formation d'un cabinet intérimaire placé sous l'autorité mesurée de l'ancienne présidente de la Cour suprême, Sushila Karki. Cette transition particulièrement fragile illustre de manière éclatante la crise de représentativité abyssale qui frappe aujourd'hui la nation himalayenne. Les élites politiques traditionnelles, qui tiraient jusqu'alors leur légitimité des luttes démocratiques et des maquis révolutionnaires des décennies précédentes, se retrouvent soudainement frappées d'une obsolescence brutale. Elles font face à une génération qui ne réclame plus de grandes fresques idéologiques, mais qui exige avec intransigeance de la bonne gouvernance, de la transparence institutionnelle et des perspectives économiques viables sur son propre territoire national.

Pour appréhender la nature de cette instabilité chronique qui semble hélas consubstantielle à l'édifice étatique népalais, il est impératif de se tourner vers la longue marche de son histoire et d'en scruter les soubassements. La matrice géopolitique fondamentale du Népal a été définie avec une acuité visionnaire dès la seconde moitié du dix-huitième siècle par son père fondateur, le grand roi Prithvi Narayan Shah. En unifiant par le fer et par le sang une mosaïque complexe de petites principautés montagnardes pour contrer l'avancée inexorable de la Compagnie britannique des Indes orientales, ce monarque guerrier a forgé de toutes pièces un Etat tampon souverain. Il a lui-même qualifié avec esprit son nouveau royaume d'igname coincée entre deux lourds rochers, une métaphore botanique et stratégique particulièrement brillante qui résume aujourd'hui encore la fatalité géographique incontournable du pays, pris dans un étau permanent entre l'immensité de la plaine indienne et la puissance continentale chinoise. Cette conscience aiguë d'une vulnérabilité existentielle face aux empires voisins a dicté aux dirigeants de Katmandou, pendant plus d'un siècle, une politique stricte de repli autarcique et de méfiance viscérale envers l'étranger.

Tout au long du dix-neuvième siècle et jusqu'au beau milieu du vingtième, le destin de la nation a été confisqué de main de maître par la redoutable dynastie des Rana. Cette oligarchie clanique de Premiers ministres héréditaires a su maintenir les rois légitimes de la dynastie Shah dans l'isolement d'une cage dorée, tout en exerçant un pouvoir absolu sur le pays. Les Rana ont réussi l'exploit de préserver l'indépendance formelle du Népal en offrant astucieusement à l'hégémonique Empire britannique un vivier inépuisable et précieux de soldats d'élite, les légendaires Gurkhas, dont la bravoure sur les champs de bataille mondiaux n'a d'égale que la fidélité. En contrepartie de cette alliance militaire tacite, les maîtres de Katmandou ont pu fermer hermétiquement les frontières du royaume à toute influence extérieure, à l'éducation moderne, aux idées libérales et au progrès technique qui transformaient alors le reste du globe. Cette longue nuit d'isolement diplomatique et intellectuel a profondément figé le pays dans des structures socio-économiques de nature féodale, creusant un retard de développement dramatique dont les stigmates et les conséquences humaines se font encore cruellement sentir aujourd'hui dans les vallées les plus reculées de la haute montagne himalayenne.

Le réveil douloureux de la conscience nationale ne s'est véritablement amorcé qu'au tournant de l'année mille neuf cent cinquante et un, lorsque le roi Tribhuvan, secrètement appuyé par une Inde nouvellement affranchie du joug colonial et par les tout premiers intellectuels et partis politiques népalais, a réussi à renverser le régime anachronique des Rana. Cette première aube démocratique, riche d'immenses espoirs populaires, fut cependant d'une brièveté déconcertante. L'illusion d'une monarchie constitutionnelle à l'occidentale s'est violemment fracassée en mille neuf cent soixante sur les ambitions autocratiques de son successeur, le roi Mahendra. Prétextant avec habileté l'immaturité politique supposée de la nation face aux défis du développement, le souverain a purement et simplement dissous le parlement élu, emprisonné les principaux dirigeants démocrates et instauré de force le système dit du Panchayat. Cette architecture institutionnelle se voulait une démocratie guidée et ancrée dans les traditions locales, mais elle dissimulait en réalité une autocratie stricte, dépourvue de partis politiques libres. Pendant trente longues années, la monarchie a joué avec une indéniable virtuosité des tensions de la guerre froide et de la rivalité grandissante sino-indienne pour asseoir son autorité incontestée, recevant de l'aide financière et matérielle de tous les camps géopolitiques tout en muselant de manière implacable toute forme de dissidence interne.

Il a fallu attendre la fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin et l'élan démocratique mondial de l'année mille neuf cent quatre-vingt-dix pour que le peuple népalais rassemble le courage de redescendre massivement dans la rue. Le grand mouvement populaire a finalement contraint le roi Birendra à céder sous la pression et à restaurer le système du multipartisme. Pourtant, cette greffe institutionnelle de la démocratie parlementaire a pris très difficilement sur un corps social népalais profondément fracturé par la rigidité du système des castes, par la diversité des ethnies négligées et par une pauvreté matérielle abyssale qui frappait l'immense majorité des ruraux. Les élites de Katmandou, rapidement obnubilées par les jeux politiciens de couloirs et le partage des prébendes, ont tragiquement négligé le développement des provinces et des campagnes lointaines. C'est précisément sur ce terreau fertile de frustrations agraires, de misère paysanne et d'injustices sociales séculaires qu'a pu germer et prospérer la terrible insurrection maoïste à partir de mille neuf cent quatre-vingt-seize. Pendant dix ans, une guerre civile d'une rare férocité a déchiré le tissu national, causant la perte de plus de treize mille vies humaines et opposant sans merci les guérilleros d'extrême gauche, solidement retranchés dans les collines accidentées de l'ouest du pays, aux forces régulières de l'armée royale.

Le point de bascule psychologique et politique de cette décennie de tragédie nationale est survenu de manière totalement inattendue en juin deux mille un, dans des circonstances sanglantes. Le massacre de la quasi-totalité de la famille royale, perpétré lors d'un dîner par le propre prince héritier, a laissé la nation entière en état de choc et de sidération. Ce régicide a propulsé sur le trône le roi Gyanendra, frère du monarque défunt, une figure notoirement impopulaire qui a commis l'erreur fatale de vouloir restaurer l'absolutisme royal en s'octroyant les pleins pouvoirs face à la rébellion. Cette décision funeste a eu pour effet immédiat de pousser les partis politiques démocratiques traditionnels, pourtant affaiblis, à sceller une alliance de circonstance avec leurs anciens ennemis mortels, les rebelles maoïstes. Sous l'égide diplomatique pressante de l'Inde, voisine et inquiète, un accord de paix global a finalement été signé en novembre deux mille six, mettant un terme définitif à la guerre civile et scellant par la même occasion le sort de l'institution monarchique hindoue, vieille de deux cent quarante ans, qui fut officiellement et légalement abolie au printemps deux mille huit.

La transition ultérieure vers une véritable république fédérale, démocratique et laïque s'est apparentée à un véritable chemin de croix institutionnel. L'élaboration complexe de la nouvelle constitution a nécessité près de sept longues années de débats constitutionnels houleux, régulièrement paralysés par les revendications identitaires parfois irréconciliables et les incessantes manœuvres politiciennes de partis en quête d'hégémonie. Promulguée en septembre deux mille quinze dans la douleur et la controverse, quelques mois seulement après le tremblement de terre dévastateur qui a ravagé le patrimoine et les infrastructures du pays, cette loi fondamentale a redessiné la carte administrative pour accorder, sur le papier, davantage d'autonomie politique et économique aux différentes provinces. Toutefois, ce redécoupage a également déclenché la colère des minorités du sud, notamment dans la région du Terai frontalier de l'Inde, qui s'estimaient marginalisées. Cette contestation a conduit à un blocus officieux et paralysant à la frontière indienne, soutenu discrètement par New Delhi. Cet embargo de fait a provoqué une crise humanitaire majeure par la pénurie de carburants et de médicaments, et a ravivé de manière spectaculaire un puissant sentiment de nationalisme anti-indien, habilement exploité par la suite par des dirigeants politiques se posant en défenseurs de la souveraineté.

Depuis l'adoption de ce texte fondateur, la scène politique népalaise s'est tristement transformée en un ballet incessant de coalitions gouvernementales éphémères. Les mêmes figures historiques, issues des luttes démocratiques ou de la rébellion armée du passé, n'ont cessé d'échanger les portefeuilles ministériels au gré de trahisons et d'alliances hautement opportunistes, sans jamais parvenir à formuler ni à mettre en œuvre une vision stratégique à long terme pour le redressement de la nation. Cette stagnation désolante au sommet de l'Etat a nourri et alimenté un désenchantement profond au sein de la population, culminant de manière explosive lors du vaste soulèvement de la jeunesse à l'automne deux mille vingt-cinq. La nouvelle génération de citoyens ne se reconnaît plus du tout dans les récits héroïques de la guérilla ou dans la rhétorique usée de la lutte contre la monarchie ; elle exige avec vigueur la fin du règne de l'impunité, l'amélioration drastique des services publics défaillants et le droit fondamental de pouvoir construire un avenir digne sur sa propre terre, sans être continuellement contrainte à l'exil économique douloureux vers les immenses chantiers du golfe Persique ou vers les usines de la Malaisie lointaine.

Ce bouleversement interne majeur se déroule quotidiennement sur une toile de fond géopolitique d'une extrême complexité, où se joue une partie d'échecs à l'échelle continentale. Le Népal, par sa géographie, n'est plus seulement une zone d'influence exclusive et incontestée de son grand voisin indien. Si New Delhi reste de loin le partenaire commercial absolument incontournable, absorbant plus des deux tiers des exportations népalaises et fournissant la quasi-totalité de son approvisionnement énergétique, et s'il demeure le garant naturel des équilibres sécuritaires dans la sous-région, son hégémonie historique est de plus en plus ouvertement contestée. L'establishment politique de l'Inde observe avec une inquiétude non dissimulée la volatilité et l'instabilité qui règnent à Katmandou, craignant qu'un vide du pouvoir persistant ne favorise de dangereuses ingérences hostiles à ses portes. Le différend territorial frontalier épineux de la région de Lipulekh, exacerbé ces dernières années par la publication de nouvelles cartes politiques officielles de part et d'autre, demeure une plaie diplomatique ouverte qui entrave considérablement la restauration d'une pleine confiance mutuelle, et ce malgré les très récentes tentatives indiennes d'accroître substantiellement la connectivité ferroviaire, routière et énergétique pour tenter de regagner les cœurs et les esprits de la population népalaise.

Face à cette puissance indienne en questionnement, la République populaire de Chine a opéré au cours des deux dernières décennies un changement de paradigme diplomatique et économique véritablement spectaculaire. Longtemps perçu depuis Katmandou comme un voisin montagneux, lointain, mystérieux et concentré de manière presque exclusive sur la sécurisation militaire stricte de la frontière du Tibet, Pékin s'est progressivement mais sûrement imposé comme un acteur incontournable de premier plan sur la scène népalaise. A travers le grand projet stratégique de l'initiative des nouvelles routes de la soie, la diplomatie chinoise a habilement multiplié les promesses de prêts et les investissements massifs dans les infrastructures civiles, promettant solennellement de transformer ce pays enclavé et isolé en un pont de transit dynamique entre l'Asie du Sud et l'Asie centrale. La grave crise politique interne de l'année deux mille vingt-cinq a mis à rude épreuve cette fameuse diplomatie des infrastructures de la Chine. Bien que Pékin prône officiellement le strict respect de la non-ingérence dans les affaires intérieures et apprécie grandement l'attachement indéfectible de Katmandou au principe d'une seule Chine, le gouvernement chinois redoute fondamentalement qu'une fragmentation de l'échiquier politique népalais ne compromette la sécurité de ses nombreux investissements et, pire encore, n'ouvre grand la voie à l'influence grandissante de puissances lointaines et extra-régionales concurrentes.

Car la grande nouveauté géopolitique de la décennie actuelle réside sans conteste dans l'irruption remarquée et grandissante des Etats-Unis dans ce théâtre himalayen traditionnellement bipolaire. A travers la signature et la ratification politiquement très controversée du vaste programme d'assistance financière d'infrastructures, Washington a considérablement et visiblement accru son empreinte économique, diplomatique et stratégique au sein même du Népal. Ce qui n'était autrefois, dans l'esprit des géopoliticiens, qu'une simple balance délicate à maintenir entre deux puissants voisins asiatiques adjacents s'est métamorphosé sous nos yeux en un jeu de pouvoir complexe à trois dimensions. L'implication américaine renouvelée, souvent perçue par les observateurs comme une extension logique de la grande stratégie indo-pacifique visant à endiguer l'influence grandissante de la Chine, irrite profondément les dirigeants de Pékin et bouscule par la même occasion les équilibres traditionnels et familiers si chers à la diplomatie de New Delhi. La fameuse igname d'autrefois se voit désormais contrainte de devoir survivre de manière précaire non plus entre deux, mais bien entre trois énormes rochers stratégiques, ce qui réduit considérablement sa marge de manœuvre diplomatique et menace sa traditionnelle, bien que fragile, autonomie stratégique forgée par les siècles.

Les défis actuels immenses qui se dressent devant la jeune nation népalaise sont de nature purement titanesque et nécessiteraient une gouvernance sans faille. Sur le seul plan économique, le modèle de développement national reste dramatiquement et dangereusement dépendant des envois de fonds réguliers de la vaste diaspora travailleuse, qui constituent à eux seuls près du quart du produit intérieur brut du pays. Cette manne financière vitale, si elle a le mérite de maintenir le pays à flot au quotidien et de réduire artificiellement la pauvreté absolue des ménages, entretient en réalité une économie de rente pernicieuse et décourage la création d'industries locales productives. L'agriculture, secteur fondamental dont dépend encore la grande majorité de la population rurale, souffre d'un manque criant de modernisation, de formation et subit de plein fouet l'impact croissant et dévastateur du changement climatique global, qui perturbe gravement le régime régulier des moussons et menace la pérennité des immenses glaciers vitaux de la majestueuse chaîne himalayenne. De plus, le grand potentiel hydroélectrique national, très souvent présenté par les élites comme l'or blanc providentiel du Népal, peine grandement à être pleinement et efficacement exploité en raison des querelles politiques intestines interminables et des conditions parfois léonines imposées par les puissants investisseurs étrangers cherchant à s'accaparer cette ressource.

Dans ce contexte intérieur et extérieur éminemment volatil et incertain, les élections générales de ce mois de mars deux mille vingt-six revêtent une importance proprement historique et vitale pour l'avenir de l'Etat. Le gouvernement intérimaire en place a la très lourde tâche de garantir l'organisation d'un processus électoral totalement transparent, libre et sécurisé, dans un climat national pourtant très fortement marqué par la méfiance populaire et par la persistance de tensions politiques locales. L'enjeu profond de ce scrutin crucial ne se limite évidemment pas à la simple désignation d'un nouveau Premier ministre ou d'un nouveau gouvernement de coalition de circonstance ; il s'agit avant tout de parvenir à redonner une indispensable légitimité populaire et morale à des institutions démocratiques fortement ébranlées par les récents scandales et la paralysie complète de l'appareil d'Etat. Les grands partis traditionnels devront prouver de manière convaincante leur capacité à se renouveler, à purger leurs rangs et à intégrer sincèrement les aspirations profondes de la jeunesse indignée, sous peine d'être balayés impitoyablement par l'émergence rapide de nouvelles forces citoyennes et de partis politiques alternatifs nés directement de la contestation populaire de l'année précédente et portés par une soif de renouveau démocratique absolu.

Le destin politique ultime du Népal reste tragiquement suspendu à la capacité très incertaine de ses dirigeants actuels et futurs à transcender les petits calculs partisans et les égoïsmes personnels pour forger enfin un véritable projet national rassembleur et visionnaire. La démocratie népalaise, bien que notoirement chaotique, dysfonctionnelle et imparfaite, a paradoxalement fait preuve d'une résilience remarquable et insoupçonnée face aux crises majeures et successives de son histoire contemporaine. Mais le temps est désormais compté. Si la classe politique ne parvient pas à répondre de toute urgence à l'intense demande de justice économique et sociale de ses concitoyens, le pays risque fort de s'enfoncer durablement dans un cycle perpétuel et destructeur de révoltes urbaines et de transitions institutionnelles inachevées, offrant ainsi de facto un terrain d'action idéal et propice aux multiples ingérences des grandes puissances mondiales qui s'affrontent sans relâche sur le toit du monde. La fière nation himalayenne a courageusement survécu aux grandes ambitions coloniales du passé, à l'absolutisme royal féroce et aux violentes fureurs idéologiques du siècle dernier ; il lui appartient désormais de puiser dans son riche héritage culturel et civique pour survivre à ses propres démons internes et pour devenir, enfin, l'architecte véritablement souverain, pacifique et prospère de son avenir commun. La marche exigeante vers la stabilité politique et la prospérité économique est encore extrêmement longue, semée d'innombrables embûches et de chausse-trapes, et le regard attentif de la communauté internationale restera incontestablement braqué avec une grande acuité sur les somptueux contreforts de l'Himalaya, là même où se joue, dans un silence presque absolu, l'un des équilibres géopolitiques stratégiques les plus délicats et les plus déterminants de tout le continent asiatique du vingt-et-unième siècle naissant.