FRANCE - ANNIVERSAIRE

Alain Rousset ou l'esprit du territoire

C’est le 16 février 1951, dans les replis du Forez à Chazelles-sur-Lyon, qu’Alain Rousset voit le jour, s’inscrivant dès l’origine dans une France qui panse encore ses plaies tout en s’élançant vers les Trente Glorieuses. Issu d’un milieu ouvrier où le labeur se confond avec la dignité, il grandit au sein d’une famille marquée par l’industrie de la chapellerie, une activité alors florissante dans cette région de la Loire. Son père, militant de la Jeunesse ouvrière chrétienne, et sa famille, engagée dans la Résistance, lui transmettent une culture du catholicisme social et un gaullisme de conviction, forgeant ainsi les fondations d'une éthique où l'engagement public n'est pas une ambition mais un devoir. Cette enfance forézienne, entre les machines à feutre et les discussions politiques animées, installe chez le jeune Alain une conscience aiguë des structures sociales et de l'importance de l'ancrage local. Il fête aujourd'hui ses 75 ans.

Le départ pour Paris et l'entrée à l'Institut d'études politiques au début des années 1970 marquent une rupture géographique mais une continuité intellectuelle. Dans le bouillonnement de l'après Mai 68, il ne cède pas aux sirènes de l'utopie radicale, préférant l'analyse des mécanismes de l'État et la compréhension des rapports de force institutionnels. Diplômé de Sciences Po et titulaire d'études supérieures juridiques, il se prépare à une carrière de grand commis, mais c'est vers le terrain, et plus particulièrement vers le Sud-Ouest, que son destin va l'orienter. En 1980, il devient directeur de cabinet d'André Labarrère, alors président du Conseil régional d'Aquitaine, puis de Philippe Madrelle. Cette période est cruciale : elle correspond à la naissance des régions en tant que collectivités de plein exercice sous l'impulsion des lois de décentralisation de Gaston Defferre. Alain Rousset observe, apprend et participe à l'invention d'un nouveau pouvoir, celui des territoires qui entendent s'émanciper du tutorat jacobin.

Cependant, la trajectoire politique pure marque une pause au milieu des années 1980. De 1986 à 1998, Alain Rousset rejoint le groupe Elf Aquitaine pour une mission de haute importance : la reconversion industrielle du bassin de Lacq. Cette expérience dans le secteur privé, loin d'être une parenthèse, devient le socle de sa vision politique future. Confronté à la réalité économique d'un territoire en mutation, il comprend que la puissance publique doit être le catalyseur de l'innovation et le partenaire de l'industrie. Il y apprend le langage des ingénieurs, les contraintes de la production et la nécessité de l'anticipation technologique. C'est durant cette décennie qu'il affine sa doctrine du social-productivisme, convaincu que la protection sociale ne peut exister sans une base industrielle solide et souveraine.

Parallèlement à ses responsabilités professionnelles, l'ancrage électif se précise. En 1988, il est élu conseiller général de la Gironde dans le canton de Pessac-2, avant de conquérir la mairie de Pessac l'année suivante. Cette victoire en 1989 est fondatrice. À la tête de cette commune de la banlieue bordelaise, il met en pratique ses idées sur l'urbanisme, la culture et l'économie, créant notamment le Festival International du Film d'Histoire, témoin de sa passion pour la transmission et la compréhension du temps long. Maire bâtisseur et attentif à la vie quotidienne, il gagne une légitimité populaire qui ne se démentira plus, étant réélu dès le premier tour en 1995. Son ascension se poursuit au sein du département où il devient premier vice-président chargé de la solidarité en 1994, touchant ainsi du doigt la gestion des politiques sociales les plus sensibles.

Le tournant majeur de sa vie publique intervient en 1998. Dans un contexte national marqué par la cohabitation et des élections régionales sous haute tension, Alain Rousset mène la liste de la gauche en Aquitaine. Au terme d'un scrutin complexe, il accède à la présidence du Conseil régional, succédant à Jacques Valade. C'est le début d'un règne exceptionnel par sa longévité et sa cohérence. Sous sa direction, la Région Aquitaine change de dimension. Il en fait un laboratoire de l'intelligence territoriale, misant massivement sur la recherche, l'université et les filières d'excellence comme l'aéronautique, l'espace et les lasers. Son action se caractérise par une volonté constante de structurer l'économie régionale autour de pôles de compétitivité, refusant le déclin industriel au profit d'une montée en gamme technologique.

Son influence dépasse rapidement les frontières de l'Aquitaine. En 2004, il prend la tête de l'Association des Régions de France, poste qu'il occupera jusqu'en 2016. Il devient alors le porte-parole infatigable de la décentralisation, plaidant pour un véritable big bang institutionnel face à un État qu'il juge souvent trop centralisateur et déconnecté des réalités de terrain. En 2007, il ajoute une corde parlementaire à son arc en étant élu député de la septième circonscription de la Gironde. À l'Assemblée nationale, il se spécialise dans les questions de défense et d'industrie, portant la voix des territoires au cœur du pouvoir législatif. Durant ses deux mandats de député, il reste fidèle à ses convictions de gauche réformiste, alliant rigueur budgétaire et ambition sociale.

L'année 2016 marque une nouvelle étape historique avec la fusion des régions. L'Aquitaine, le Limousin et le Poitou-Charentes s'unissent pour former la Nouvelle-Aquitaine, un territoire vaste comme l'Autriche. Alain Rousset, fort de son expérience, est élu à la présidence de cette immense entité. Le défi est colossal : harmoniser les politiques, rassurer les territoires ruraux et maintenir une dynamique de croissance sur une zone géographique d'une diversité extrême. Il déploie alors une énergie considérable pour que cette grande région ne soit pas seulement une addition administrative mais une véritable communauté de destin. En 2019, il lance la feuille de route Néo Terra, affirmant sa volonté d'accélérer la transition écologique et énergétique, tout en refusant l'écologie de la contrainte pour privilégier l'accompagnement et l'innovation.

Sur le plan privé, Alain Rousset a su préserver un jardin secret malgré l'exposition médiatique. Père de famille et grand-père comblé, il trouve son équilibre dans des passions simples mais profondes : la pêche, le jardinage et l'équitation. Ces moments de retrait, souvent vécus dans sa propriété de la rive droite bordelaise, sont pour lui des respirations nécessaires face à la lourdeur des responsabilités. Homme de culture et de terroir, il cultive ses propres pommes de terre et s'adonne à la lecture des grands historiens, cherchant dans le passé des clés pour comprendre le présent. Cette vie privée, empreinte de sobriété et de fidélité aux racines, explique en partie sa capacité à durer en politique sans perdre son authenticité.

Ses mandats se succèdent avec une régularité impressionnante, témoignant d'une confiance renouvelée par les électeurs. Réélu en 2021 pour un cinquième mandat à la tête de la région, il bat des records de longévité, devenant l'une des figures les plus respectées et parfois les plus contestées de la vie politique française. On lui reproche parfois un exercice solitaire du pouvoir ou une vision trop centrée sur l'industrie lourde, mais personne ne peut nier sa connaissance intime des dossiers et son amour charnel pour ses terres d'Aquitaine. Il incarne cette figure de notable républicain, à la fois proche des réalités locales et capable de porter des projets d'envergure européenne.

Aujourd'hui Alain Rousset continue de marquer de son empreinte l'actualité régionale et nationale. En ce vendredi 13 février, son action est toujours guidée par l'obsession de la souveraineté industrielle et de la transition climatique. Il suit de près les derniers développements du secteur aéronautique, crucial pour l'économie bordelaise, tout en préparant les prochaines étapes de la décentralisation qu'il appelle de ses vœux. La Nouvelle-Aquitaine, sous son impulsion, reste un laboratoire d'innovations, qu'il s'agisse de la cybersécurité ou des transports de demain. Son regard, toujours tourné vers l'avenir, n'oublie jamais les leçons de l'histoire, celles qu'il a apprises enfant dans le Forez et celles qu'il a contribué à écrire tout au long de son parcours exceptionnel. Alors que les défis du XXIe siècle se font plus pressants, de la crise climatique aux tensions géopolitiques, Alain Rousset demeure ce pilote expérimenté, tenant fermement la barre d'une région qu'il a façonnée à son image : ambitieuse, solidaire et profondément enracinée. L'homme qui fête bientôt ses soixante-quinze ans semble posséder une énergie intacte, portée par une curiosité intellectuelle jamais rassasiée et une foi inébranlable dans la capacité des hommes à transformer leur territoire par l'action concertée et la vision à long terme. Sa vie, entre Loire et Garonne, entre privé et public, illustre une trajectoire de fidélité aux valeurs de la République et de passion pour la chose publique, faisant de lui l'un des derniers grands barons de la décentralisation française dont l'histoire retiendra la persévérance et l'audace au service du bien commun.