GAMBIE - ANNIVERSAIRE
Adama Barrow ou l'invention de la démocratie gambienne

Né le 16 février 1965 à Mankamang Kunda, un petit village niché dans la périphérie de Basse Santa Su, Adama Barrow voit le jour au moment précis où la Gambie accède à sa souveraineté internationale. Cette coïncidence temporelle n'est pas qu'une simple anecdote biographique car elle lie intimement le destin de l'homme à celui de la construction nationale. Issu d'une famille fula, l'enfant grandit dans un environnement rural où les structures traditionnelles et les solidarités communautaires dictent encore l'essentiel des rapports sociaux. Cette origine géographique, située loin de l'agitation cosmopolite de la capitale Banjul, forgera chez lui un tempérament discret et une capacité d'écoute qui deviendront, bien plus tard, ses meilleurs atouts politiques. Son éducation primaire se déroule à l'école de Koba Kunda, marquant le début d'une ascension sociale par le mérite scolaire, avant qu'il ne rejoigne la capitale pour poursuivre ses études à la Crab Island Secondary School. L'obtention d'une bourse pour la Muslim High School de Banjul constitue une étape décisive, lui permettant d'intégrer l'élite intellectuelle montante du pays tout en restant profondément ancré dans sa foi musulmane sunnite, une dimension spirituelle qui irriguera sa vision de la justice et de la concorde civile. Il fête aujourd'hui ses 61 ans.
La vie privée de cet homme se caractérise par une stabilité et une conformité aux mœurs de son milieu d'origine. Adama Barrow est le mari de deux épouses, Fatoumatta Bah et Sarjo Mballow, et le père de cinq enfants. Cette sphère intime, protégée des regards durant ses premières années, sera brutalement exposée à la tragédie nationale lors de la crise post-électorale de 2017, lorsque son fils Habib décédera des suites d'une attaque de chiens alors que le futur président était encore en exil sécuritaire au Sénégal. Ce drame personnel, survenu à l'aube de son investiture, souligne la dimension sacrificielle que revêt parfois l'engagement public dans des contextes de transition démocratique heurtée. Mais avant d'atteindre ces sommets de tension, sa carrière professionnelle l'amène à quitter les rives du fleuve Gambie pour les brumes de Londres au tournant des années deux mille. Cette période d'expatriation est fondamentale pour comprendre la psychologie de l'homme politique. Employé comme agent de sécurité pour l'enseigne Argos, il expérimente la rudesse de la condition d'immigré tout en étudiant le secteur de l'immobilier. Cette confrontation avec le modèle démocratique britannique et l'économie de marché libérale s'avère être un laboratoire intellectuel où il forge ses convictions sur la nécessaire efficacité administrative et l'indépendance économique.
De retour en Gambie en 2006, il fonde Majum Real Estate, une entreprise qui devient rapidement un acteur significatif du marché immobilier local. C'est durant cette décennie de gestion d'affaires qu'il affine sa pratique de la négociation et de la médiation, qualités indispensables dans un pays où la propriété foncière est souvent au cœur des conflits sociaux. Son entrée en politique ne se fait pas par une volonté de puissance brutale, mais par une lente imprégnation. Membre du United Democratic Party, il en devient le trésorier, occupant ainsi une fonction de confiance et de rigueur technique plutôt que de tribune. C'est le destin, ou plutôt l'effondrement des structures d'opposition sous la pression du régime de Yahya Jammeh, qui le propulse sur le devant de la scène en 2016. Désigné comme candidat de consensus par une coalition de sept partis, il incarne alors l'alternative tranquille face à une dictature devenue anachronique. Sa victoire électorale de décembre 2016, bien que d'abord reconnue par le pouvoir sortant, débouche sur une crise constitutionnelle majeure suite au revirement du président Jammeh. Contraint de prêter serment à l'ambassade de Gambie à Dakar le 19 janvier 2017, Adama Barrow devient alors le symbole d'une légitimité reconquise par le droit et par le soutien de la communauté internationale, particulièrement de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest.
Le premier mandat de ce président de transition se place sous le signe de la reconstruction institutionnelle. Il engage immédiatement la Gambie sur la voie d'une réintégration internationale, réintégrant le Commonwealth et la Cour pénale internationale, tout en lançant la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations. Cette instance, destinée à panser les plaies de vingt-deux années de régime autoritaire, illustre sa volonté de substituer la force de la loi à la loi de la force. Cependant, l'exercice du pouvoir révèle les complexités inhérentes à toute coalition politique. La promesse initiale de ne rester que trois ans au pouvoir, formulée durant la campagne, se heurte aux réalités d'une stabilité encore précaire et à l'ambition personnelle. La rupture avec son ancien mentor, Ousainou Darboe, et le Parti démocratique unifié marque un tournant majeur de sa présidence, conduisant à la création de sa propre formation, le National Peoples Party. Ce recentrage politique montre un homme qui, loin d'être la simple marionnette de la coalition, a su construire sa propre assise populaire, s'appuyant sur des projets d'infrastructure d'envergure, notamment dans les domaines de l'énergie et des transports, visant à désenclaver les régions rurales qui l'ont vu naître.
Sa réélection en décembre 2021 avec plus de cinquante-trois pour cent des suffrages vient valider, pour une partie de l'électorat, son style de gouvernance pragmatique, bien que critiqué par une frange de l'opposition qui l'accuse de reproduire certains schémas du passé par le biais d'alliances opportunistes. Son second mandat est marqué par une volonté de consolidation des acquis démocratiques, tout en faisant face aux défis économiques mondiaux et aux tensions sociales liées au coût de la vie. Adama Barrow s'efforce de maintenir un équilibre délicat entre les exigences de justice réclamées par les victimes de l'ancien régime et la nécessité de préserver la paix civile dans une société encore fragmentée. À l'échelle régionale, il se positionne comme un partenaire stable, évitant les sorties fracassantes au profit d'une diplomatie de bon voisinage, particulièrement avec le Sénégal qui encercle son territoire. Cette orientation diplomatique reflète une compréhension fine de la géopolitique sahélienne et côtière, où la sécurité nationale est intrinsèquement liée à la coopération transfrontalière.
Aujourd'hui la figure de ce président continue de diviser et de fasciner. Son actualité récente témoigne d'une activité politique qui ne faiblit pas, comme l'illustre l'inauguration, il y a peine quelques jours, du projet d'accès à l'électricité à Njongon dans la région de North Bank, marquant une étape supplémentaire dans sa promesse d'accès universel à l'énergie. Alors que le pays bruisse déjà des débats autour de la prochaine élection présidentielle prévue plus tard dans l'année, sa décision de solliciter un nouveau mandat suscite des interrogations sur la pérennité des cycles politiques en Afrique et sur la capacité d'un homme à se retirer au sommet de sa trajectoire. Son message de nouvelle année adressé à la nation en janvier dernier mettait l'accent sur le bilan d'une décennie de réformes et sur la nécessité de renforcer les institutions pour que le spectre de l'autoritarisme ne soit plus qu'un lointain souvenir. Entre l'image de l'ancien gardien de sécurité londonien et celle du chef d'État recevant les hommages diplomatiques à Banjul ou à Abuja, le parcours de cet homme incarne la métamorphose d'une nation qui, après avoir frôlé l'abîme, cherche son chemin vers une normalité démocratique durable. Sa vie, débutée dans l'anonymat d'un village de l'Est gambien au moment de l'indépendance, se poursuit aujourd'hui au cœur des enjeux du vingt et unième siècle, faisant de lui un acteur incontournable de l'histoire immédiate de son pays et du continent.