NORVEGE - ANNIVERSAIRE
Harald V, le monarque du peuple et des vents

Le 21 février 1937, au domaine royal de Skaugum, naissait celui qui allait devenir le troisième souverain d'une Norvège moderne ayant recouvré sa pleine souveraineté depuis peu de temps au regard de la longue histoire européenne. Harald, premier prince né sur le sol norvégien depuis plus de cinq siècles, venait au monde dans un contexte où les équilibres continentaux vacillaient déjà sous le poids des idéologies totalitaires. Son grand père, Haakon VII, avait été choisi par le peuple en 1905, fondant ainsi une légitimité démocratique singulière pour une institution par essence héréditaire. Le jeune prince Harald fut d'emblée le réceptacle des espoirs d'une nation qui voyait en lui la pérennité de son indépendance. Cependant, la tranquillité des premières années fut brutalement interrompue par l'irruption de la guerre. En avril 1940, l'invasion allemande força la famille royale à l'exil, un événement fondateur qui allait marquer la conscience du jeune enfant et forger son lien indéfectible avec la patrie. Tandis que son grand père et son père, le prince héritier Olav, gagnaient Londres pour organiser la résistance, Harald, ses deux sœurs et sa mère, la princesse Märtha, traversèrent l'Atlantique. Ce séjour aux Etats Unis, passé en partie sous la protection du président Franklin Roosevelt, offrit au futur roi une perspective internationale et une simplicité de mœurs que l'on retrouvera tout au long de son existence. Cet exil ne fut pas une parenthèse mais une école de la résilience où le prince apprit que la couronne ne valait que par le service rendu à une communauté nationale alors dispersée et opprimée. Il célèbre aujourd'hui ses 89 ans.
Le retour triomphal à Oslo en juin 1945 scella le pacte entre les Glücksbourg et les Norvégiens. Harald, alors âgé de huit ans, découvrit une ferveur populaire qui ne le quitterait plus. Son éducation fut celle d'un prince moderne, mêlant la rigueur des traditions militaires à l'ouverture des études civiles. Il fréquenta les écoles publiques de la capitale, une décision de ses parents qui visait à l'immerger dans la réalité sociale de ses futurs sujets. Cette immersion fut le socle de sa compréhension fine des évolutions de la société norvégienne, qui passait alors d'une économie de subsistance et de pêche à une prospérité industrielle et bientôt pétrolière. Après son service militaire et ses classes à l'académie militaire, il rejoignit l'université d'Oxford pour y étudier les sciences politiques, l'économie et l'histoire. C'est durant ces années britanniques que son goût pour la voile, déjà présent, se mua en une passion dévorante et compétitive. La voile devint pour lui un espace de liberté où le prince s'effaçait derrière l'athlète, soumis aux mêmes vents et aux mêmes courants que ses concurrents. Il représenta son pays à plusieurs reprises lors des Jeux olympiques, à Tokyo, Mexico et Munich, incarnant une forme de noblesse par l'effort et la discipline sportive. Cette image du prince régatier contribua puissamment à son aura nationale, offrant à la Norvège un champion qui ne se contentait pas de présider mais qui participait activement à la vie de la cité internationale.
La vie privée de Harald fut le théâtre d'une révolution silencieuse qui manqua de faire basculer l'institution monarchique dans une crise constitutionnelle majeure. En 1959, il fit la rencontre de Sonja Haraldsen, une jeune femme issue de la bourgeoisie commerçante d'Oslo. Pendant neuf longues années, le prince et la roturière durent vivre leur amour dans une discrétion absolue, car la loi et la tradition imposaient au futur souverain de contracter une alliance avec une personne de sang royal. Harald, avec une détermination calme mais inflexible, fit comprendre à son père, le roi Olav V, qu'il ne se marierait jamais s'il ne pouvait épouser Sonja. Cette impasse mettait en péril la succession même au trône, faute d'héritier. Le débat sortit des cercles de cour pour atteindre le gouvernement et le parlement. En 1968, après d'intenses consultations politiques, le roi donna enfin son consentement. Le mariage, célébré en août de cette année là, marqua l'entrée définitive de la monarchie norvégienne dans la modernité. En acceptant une reine issue du peuple, la couronne s'ancrait plus profondément dans la réalité sociologique du pays, évitant l'écueil de l'anachronisme. De cette union naquirent la princesse Märtha Louise en 1971 et le prince héritier Haakon en 1973, assurant ainsi la pérennité de la dynastie.
Le 17 janvier 1991, à la mort de son père, Harald devint le roi Harald V. Son accession au trône ne fut pas seulement une transition dynastique mais un changement de style. Là où Olav V était le roi du peuple guerrier et de la reconstruction, Harald V devint le roi de la parole et du réconfort. Sa consécration, selon le rite luthérien de la bénédiction, fut un moment de ferveur où le nouveau souverain demanda la protection divine pour accomplir ses fonctions de garant de l'unité nationale. Tout au long de ses mandats successifs, bien que ses fonctions soient essentiellement symboliques et protocolaires, il a su utiliser son magistère moral pour influencer le ton du débat public. Il a présidé les conseils d'état avec une assiduité remarquable, veillant au respect des institutions tout en restant à l'écoute des transformations culturelles. Sa capacité à s'adapter aux changements de mœurs a été sa plus grande force. En 2016, lors d'un discours resté célèbre prononcé dans les jardins du palais, il a redéfini l'identité norvégienne comme une mosaïque de diversités, incluant les immigrés, les personnes de toutes orientations sexuelles et de toutes croyances. Ce moment a illustré sa vision d'une monarchie inclusive, capable de fédérer une nation devenue multiculturelle sans renier ses racines.
Sur le plan politique international, Harald V a été un ambassadeur infatigable pour la Norvège. Ses visites d'état, de l'Asie aux Amériques, ont toujours visé à promouvoir les intérêts économiques et humanitaires de son pays. Il a souvent été le visage de la diplomatie de la paix, une spécificité norvégienne illustrée par les accords d'Oslo ou la remise du prix Nobel de la paix. Son règne a également coïncidé avec l'essor fantastique du fonds souverain norvégien, transformant la monarchie en un symbole de stabilité au sommet d'une puissance financière mondiale. Mais au delà des chiffres et de la géopolitique, c'est sa résilience face aux épreuves de santé qui a forcé l'admiration. Plusieurs fois hospitalisé pour des interventions cardiaques ou des problèmes respiratoires, il a toujours repris ses fonctions avec un humour teinté de modestie, refusant d'abdiquer au nom d'un serment de service qui ne s'achève qu'avec la vie. Sa relation avec la reine Sonja est demeurée un socle de stabilité, le couple royal apparaissant comme un duo complémentaire où l'art et la culture chers à la reine s'harmonisent avec le pragmatisme et le goût de la nature du roi.
Harald V continue d'incarner cette figure paternelle et bienveillante pour ses concitoyens. Malgré le poids des années et la fatigue physique qui l'éloigne parfois des obligations les plus lourdes, il reste le point fixe d'une Norvège confrontée aux tourmentes d'un monde en pleine mutation. En ce milieu de mois de février, les regards se tournent vers le souverain qui, malgré la fragilité apparente de sa condition, n'a rien perdu de la vivacité de son esprit ni de sa passion pour les siens. Les célébrations de son prochain anniversaire approchent, et avec elles, le renouvellement de cette affection réciproque entre un homme et son peuple. À une époque où les institutions sont souvent remises en cause, le maintien de la popularité de Harald V témoigne de la pertinence d'une monarchie qui a su se mettre au diapason de la démocratie. La Norvège de ce jour, entre ses fjords enneigés et ses villes tournées vers l'avenir, reconnaît en lui non seulement un chef d'état, mais l'histoire vivante d'un siècle de luttes, de victoires et de dignité. C'est dans ce présent continu, où la tradition dialogue avec l'innovation, que le roi Harald V poursuit son sillage, comme un marin expérimenté qui connaît la valeur de chaque vent et la nécessité de garder le cap vers l'unité.