FRANCE - MUNICIPALES 2026
Saint-Denis : Le test électoral d'un géant métropolitain redessiné

La chute d'un bastion historique et l'avènement de la commune nouvelle
A un mois précis du premier tour des élections municipales fixé au 15 mars, la configuration électorale de Saint-Denis est unique en France. La ville qui s'apprête à voter n'est, d'un point de vue administratif et démographique, plus la même que celle qui s'était rendue aux urnes six ans auparavant. Le 1er janvier 2025, un bouleversement territorial majeur a pris effet : la fusion officielle de Saint-Denis et de sa voisine, Pierrefitte-sur-Seine. Actée par un arrêté préfectoral en juin 2024 après une volonté conjointe des maires Mathieu Hanotin et Michel Fourcade initiée au printemps 2023, cette union a donné naissance à une « commune nouvelle ». Avec près de 148 000 habitants, Saint-Denis s'est ainsi hissée au rang de deuxième ville la plus peuplée d'Île-de-France, juste derrière Paris. C'est sur ce territoire vaste et composite, redessiné par l'ingénierie administrative, que les électeurs vont devoir juger l'équipe sortante.
Pour saisir la portée de ce scrutin de 2026, un retour sur le séisme politique de 2020 est indispensable. Pendant des décennies, Saint-Denis fut le symbole incandescent de la « Ceinture rouge » francilienne, une forteresse inexpugnable du Parti Communiste Français (PCF). Mais les élections de 2020 ont mis un terme brutal à cette longue hégémonie. Dans un contexte national paralysé par l'émergence de la pandémie de Covid-19, qui a provoqué une abstention massive et historique à travers tout le pays, l'électorat dionysien a choisi de tourner la page.
La dynamique de rupture a été incarnée par Mathieu Hanotin. À la tête d'une coalition rassemblant le Parti Socialiste (PS), Génération.s et le Parti animaliste, sous la bannière « Notre Saint-Denis, pour une ville équilibrée », l'ancien député a su capitaliser sur le désir de changement. Lors du second tour, organisé exceptionnellement le 28 juin 2020 après des mois de confinement, le duel a pris la forme d'un affrontement fratricide à gauche. À l'issue du dépouillement, la sanction des urnes fut sans appel pour l'équipe en place. Mathieu Hanotin a remporté l'élection municipale en rassemblant 8 604 voix. Face à lui, le maire communiste sortant, Laurent Russier, à la tête d'une liste unissant notamment le PCF et Europe Écologie Les Verts, n'a pu réunir que 5 969 suffrages.
Cette victoire nette a non seulement permis au Parti Socialiste de s'emparer de la mairie, mais elle a également ouvert la voie à l'élection de Mathieu Hanotin à la présidence de l'Établissement public territorial Plaine Commune, consolidant ainsi son assise sur ce territoire stratégique du nord parisien.
Aujourd'hui, l'enjeu de 2026 est double pour le maire sortant. Il ne s'agit plus seulement de défendre un bilan municipal classique, mais de justifier la pertinence d'une fusion territoriale menée au pas de charge. L'intégration des électeurs de l'ancienne commune de Pierrefitte-sur-Seine, qui disposait jusqu'alors de son propre conseil municipal, ajoute une inconnue majeure à l'équation électorale. Les mois qui viennent de s'écouler ont été marqués par le défi de l'harmonisation des services publics, de l'état civil aux crèches, en passant par la tarification des activités. À l'approche du 15 mars, la grande inconnue reste la réaction de ce nouveau corps électoral élargi : validera-t-il la création de ce mastodonte métropolitain ou l'opposition parviendra-t-elle à cristalliser les inquiétudes liées à cette transformation sans précédent ?
L'échiquier politique : les candidats et listes en lice
Le paysage politique de la nouvelle commune de Saint-Denis (fusionnée avec Pierrefitte-sur-Seine depuis le 1er janvier 2025) est officiellement structuré autour de plusieurs blocs clairement identifiés. La campagne se durcit, marquée par des affrontements directs sur le bilan sécuritaire et la méthode de l'équipe sortante.
Le maire sortant : Mathieu Hanotin (Parti Socialiste)
Maire sortant et président du territoire Plaine Commune, Mathieu Hanotin défend son bilan marqué par la création de la commune nouvelle et le renforcement de la sécurité locale (notamment le déploiement de la police municipale 24h/24 et 7j/7). Sa gouvernance, souvent qualifiée de « brutale » par ses opposants, est au cœur des débats. La tension de sa campagne s'est illustrée début février 2026, l'édile ayant dû publiquement démentir des rumeurs locales (qu'il a qualifiées de « boules puantes »), allant jusqu'à devoir nier l'annexion illégale du grenier de son immeuble.
L'union de la gauche radicale et communiste : Bally Bagayoko (LFI)
Contrairement à la division de 2020, une large coalition de gauche a été officialisée le 3 décembre 2025. Sous la bannière « Ensemble, retrouvons l'espoir », cette liste est menée par Bally Bagayoko (La France Insoumise). Elle rassemble LFI, le Parti Communiste Français (PCF) et le mouvement local Seine-Saint-Denis au cœur. La liste bénéficie du soutien actif des députés Éric Coquerel et Stéphane Peu.
Sur le fond, Bally Bagayoko s'oppose fermement à la politique sécuritaire de Mathieu Hanotin, estimant que l'ensemble de la police municipale n'a pas à être armée et que la lutte contre le narcotrafic incombe à la police nationale. Le climat entre les deux hommes est particulièrement délétère : début février 2026, Bally Bagayoko a annoncé avoir porté plainte pour diffamation contre le maire sortant, suite à des propos qu'il estime l'associer à la délinquance et au narcotrafic (Mathieu Hanotin s'est défendu en affirmant que les narcotrafiquants faisaient « campagne pour lui sur le terrain »).
L'extrême gauche : Elsa Marcel (Révolution Permanente)
Sur le flanc gauche de l'alliance LFI-PCF, le parti anticapitaliste Révolution Permanente a officialisé dès novembre 2025 la présentation d'une liste autonome. Celle-ci est menée par l'avocate Elsa Marcel.
Le centre et la droite : Quentin Gutierrez (« Agissons pour Saint-Denis »)
Une liste d'opposition transpartisane s'est constituée sous le nom « Agissons pour Saint-Denis ». Menée par Quentin Gutierrez, elle regroupe des citoyens locaux mais aussi des responsables politiques issus du centre et de la droite (LR, Horizons, parti présidentiel). Ce collectif, qui a commencé à tracter activement sur le terrain dès le premier trimestre 2025, axe sa campagne sur la dénonciation de la méthode d'imposition des politiques de l'équipe sortante, réclamant une nouvelle gouvernance pour la ville.
La mathématique de l'inconnu : abstention, finances et nouvelle carte électorale
À un mois de l'ouverture des bureaux de vote, quiconque prétendrait connaître l'issue de ce scrutin se livrerait à de la pure divination. Conformément à une réalité bien ancrée dans la vie politique française pour les élections locales, aucun institut national n'a publié de sondage mesurant les intentions de vote à Saint-Denis. Dans ce brouillard statistique, les états-majors politiques ne peuvent s'appuyer que sur des modèles démographiques et sur l'analyse des scrutins précédents. Or, la seule donnée historique qui hante véritablement les esprits est celle du vide : l'abstention. En 2020, lors d'un premier tour frappé par la sidération de la pandémie de Covid-19, 69,20 % des électeurs dionysiens avaient boudé les urnes. Au second tour, ce chiffre s'était figé à 67,47 %. Le vainqueur de 2026 ne sera donc pas nécessairement celui qui convaincra l'autre camp, mais celui qui parviendra à réveiller une majorité silencieuse dans une ville où la fracture civique est profonde.
À cette apathie électorale s'ajoute l'inconnue vertigineuse de la nouvelle carte démographique. Avec l'intégration de Pierrefitte-sur-Seine au 1er janvier 2025, la commune nouvelle compte désormais près de 148 900 habitants. Ce bouleversement modifie radicalement les équilibres mathématiques. Les électeurs issus de l'ancienne commune de Pierrefitte, qui votaient jusqu'alors pour leur propre maire et leur propre conseil municipal, se retrouvent fondus dans un corps électoral dominé numériquement par les résidents de la ville centre. Le comportement de ces dizaines de milliers de nouveaux votants est la grande énigme du 15 mars. Vont-ils se mobiliser massivement pour sanctionner une fusion décidée sans référendum, offrant ainsi un réservoir de voix inespéré à la coalition de gauche menée par Bally Bagayoko ? Ou, au contraire, l'éloignement du centre de décision politique va-t-il aggraver la démobilisation dans les quartiers nord du nouveau territoire ?
Au-delà de la bataille des urnes, le véritable enjeu qui dictera le prochain mandat est d'ordre strictement financier. Les candidats s'affrontent sur des promesses de services publics et de sécurité, mais le futur locataire de l'Hôtel de Ville fera face à un mur budgétaire. Le premier budget de la commune nouvelle, voté pour l'année 2025, s'élevait à un peu plus de 338 millions d'euros. Si ce montant illustre la puissance de frappe du nouveau mastodonte territorial, il masque une réalité beaucoup plus austère. Les collectivités locales françaises subissent de plein fouet les coupes budgétaires imposées par l'État pour réduire le déficit public national. Ces baisses drastiques des dotations étatiques limitent considérablement les marges de manœuvre. Que ce soit pour financer la promesse d'un "bouclier social" portée par la gauche unie, ou pour poursuivre les grands investissements urbains défendus par l'équipe de Mathieu Hanotin, le prochain maire devra jongler avec une équation financière extrêmement contrainte.
Cette réalité budgétaire s'étend au second enjeu majeur de cette élection : le contrôle de l'Établissement public territorial (EPT) Plaine Commune. Remporter Saint-Denis, c'est s'assurer une position hégémonique au sein de cette intercommunalité qui gère les déchets, l'aménagement urbain et l'espace public de neuf villes. L'équipe sortante y a d'ailleurs fait voter un budget 2025 fortement axé sur la "quotidienneté", sanctuarisant des millions d'euros pour la propreté et l'entretien post-Jeux Olympiques. L'opposition, de son côté, critique la gestion de cette instance, accusée de dévitaliser le pouvoir des mairies de proximité. La victoire à Saint-Denis est donc la clé de voûte pour diriger l'un des pôles économiques et territoriaux les plus stratégiques du Grand Paris.
Enfin, la mécanique électorale elle-même dictera les prévisions de victoire. Pour se maintenir au second tour prévu le 22 mars, une liste devra impérativement franchir la barre des 10 % des suffrages exprimés. Pour pouvoir fusionner avec une autre liste, le seuil est fixé à 5 %. La présence de la liste centriste et de droite, ainsi que celle de l'extrême gauche, fragmente l'électorat. Si le collectif "Agissons pour Saint-Denis" parvient à se maintenir, la ville s'orientera vers une triangulaire, une configuration mathématique qui favorise traditionnellement la liste arrivée en tête au premier tour. Dans ce laboratoire urbain sous tension, chaque bulletin de vote, chaque transfert de voix dans l'entre-deux-tours vaudra de l'or. La campagne entre désormais dans sa phase la plus critique : celle du porte-à-porte, pour tenter de vaincre le spectre de l'abstention.
L’épicentre d’une gauche fracturée : les enjeux nationaux du laboratoire séquano-dionysien
Au-delà des frontières du périphérique parisien, l'élection municipale de la commune nouvelle de Saint-Denis est scrutée avec une attention clinique par les états-majors politiques nationaux. En ce mois de février 2026, à l'approche des scrutins des 15 et 22 mars, la deuxième ville la plus peuplée d'Île-de-France (près de 150 000 habitants) s'est imposée comme le principal laboratoire politique du pays pour les partis de gauche. Ce qui s'y joue dépasse largement le cadre d'une gestion locale : c'est un test de viabilité pour deux lignes idéologiques qui se disputent l'hégémonie de l'électorat populaire dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027.
Pour le Parti Socialiste (PS), l'enjeu de conservation est vital. Lors de sa récente convention nationale de campagne baptisée « Batailles Communes », tenue au début du mois de février 2026, la direction du PS a réaffirmé que ces élections municipales devaient constituer la première étape d'une reconquête du pouvoir national. Le maintien de Mathieu Hanotin à la tête de Saint-Denis est, à ce titre, un impératif stratégique. Il s'agit pour la social-démocratie de démontrer sa capacité à conserver un ancrage dans les quartiers populaires de la petite couronne parisienne, face à la progression électorale de La France Insoumise lors des derniers scrutins nationaux (européennes et législatives de 2024). Le PS cherche à prouver que sa ligne de gestion municipale, axée sur les investissements urbains, la sécurité et l'intégration territoriale avec la création de la commune nouvelle, peut résister à la dynamique de la gauche radicale.
Face au PS, l'alliance scellée entre La France Insoumise (LFI) et le Parti Communiste Français (PCF) confère à cette élection une dimension de revanche historique. Dès le mois de décembre 2025, les deux formations ont officialisé un accord départemental en Seine-Saint-Denis, choisissant de faire front commun. Pour le PCF, l'objectif est clair : reconquérir la ville symbole de la « Ceinture rouge » francilienne, perdue en 2020 après près d'un siècle de domination ininterrompue. Pour La France Insoumise, le défi consiste à traduire son écrasante domination politique nationale dans le département (où elle détient la majorité des circonscriptions législatives) en victoires exécutives locales. Jusqu'à présent, LFI a souvent peiné à s'implanter durablement dans les mairies. La liste commune menée par Bally Bagayoko a donc pour mission de valider une stratégie de rupture, en démontrant que le rejet des politiques de l'équipe sortante peut mobiliser un électorat populaire traditionnellement abstentionniste lors des scrutins locaux.
Ce duel fratricide à gauche illustre, à l'échelle d'une métropole de 150 000 habitants, l'incapacité des forces progressistes à présenter un front uni lorsqu'il s'agit de gérer des exécutifs locaux, contrastant avec les alliances de circonstance nouées par le passé à l'Assemblée nationale.
L'élection dionysienne est un crash-test institutionnel observé par le ministère de l'Intérieur et les experts en aménagement du territoire. La fusion entre Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine, effective depuis le 1er janvier 2025, est l'une des plus importantes opérations de création de commune nouvelle en milieu urbain dense. Les élections de mars 2026 viendront valider, ou sanctionner, cette ingénierie administrative. Si l'abstention se maintient aux niveaux historiques de 2020 (près de 70 %), cela posera la question de la pertinence démocratique de ces fusions métropolitaines actées sans référendum, censées mutualiser les moyens mais accusées par leurs détracteurs d'éloigner les centres de décision des citoyens.
Au soir du 22 mars 2026, les résultats de Saint-Denis ne livreront pas seulement le nom du maire de la plus grande commune de Seine-Saint-Denis. Ils fourniront la première photographie réelle du rapport de force au sein de la gauche française, validant l'ancrage local de la social-démocratie ou sacrant la conquête territoriale de la gauche radicale.