FRANCE - MUNICIPALES 2026

Rennes : L'hégémonie socialiste à l'épreuve de la métropole

Sous le ciel gris de ce mois de février 2026, la capitale bretonne affiche les paradoxes de son insolent succès. Ville étudiante bouillonnante et pôle technologique de premier plan, Rennes est aujourd'hui une cité sous tension, tiraillée entre une croissance démographique frénétique et les injonctions de la transition écologique. Dans exactement un mois, le 15 mars prochain, les électeurs se rendront aux urnes pour le premier tour des élections municipales. À la tête de ce bastion inébranlable de la gauche depuis près de cinquante ans, la maire sortante Nathalie Appéré (Parti socialiste) brigue un troisième mandat, forte de l’implacable machine électorale qu’elle a su forger. En 2020, sa victoire avait des allures de plébiscite tactique. Dès le premier tour, elle dominait les débats avec 32,77 % des voix, devant son concurrent écologiste Matthieu Theurier (25,37 %). La fusion de leurs listes pour le second tour s'était transformée en un véritable rouleau compresseur : la coalition PS-EELV-PCF écrasait l'opposition avec 65,35 % des suffrages, reléguant très loin la candidate macroniste Carole Gandon (17,49 %) et le représentant de la droite Charles Compagnon (17,15 %, après avoir réuni 12,21 % au premier tour). Un triomphe éclatant qui dissimule pourtant, à l'aube de ce nouveau scrutin, une donne politique profondément reconfigurée.


Si l'union avait fait la force de Nathalie Appéré hier, la campagne de 2026 met en lumière une nouvelle effervescence. Sous la bannière « Rennes solidaire », la maire sortante défend un bilan axé sur les mobilités douces et la solidarité, mais elle voit poindre sur sa gauche une myriade de candidatures prêtes à capter la colère sociale. Ulysse Rabaté (Rennes Commune), Erell Duclos (Révolution Permanente), Sandra Chirazi (Lutte Ouvrière) et Victor Darcissac (NPA-R) fustigent une gestion locale jugée insuffisamment protectrice face à la précarité. De l'autre côté de l'échiquier, l'opposition a tiré les leçons cuisantes de ses divisions passées. Artisan de cette recomposition du centre-droit, Charles Compagnon a réussi un tour de force : il a unifié sous le nom « Vivre Rennes ! » le bloc central allant d'Horizons à Renaissance, en passant par l'UDI et le MoDem. Son ancienne rivale, Carole Gandon, lui a d'ailleurs cédé la place de numéro un. Cette alliance pilonne la municipalité sur l'explosion de l'insécurité — réclamant l'armement de la police municipale — et sur la congestion automobile. La droite traditionnelle (LR), menée par Thomas Rousseau avec « L'Espoir rennais », part de son côté en solitaire. Le parti Équinoxe s'est aussi invité dans la course mi-janvier avec Yan Mélan, tandis que le Rassemblement National, porté par Julien Masson, espère s'ancrer dans cette terre bretonne historiquement hostile.


Derrière la bataille pour le beffroi de la mairie se cache l'enjeu central de cette élection : l'intercommunalité. À Rennes, la gouvernance repose sur un pouvoir partagé, et c'est au sein de Rennes Métropole que résident les véritables leviers d'action et les budgets massifs. Si la dette strictement municipale est relativement contenue, l'opposition ne cesse de pointer l'envolée vertigineuse de la dette métropolitaine, propulsée par des investissements colossaux dans les transports et de vastes projets d'aménagement. Charles Compagnon fustige cette "densification à outrance" qui étouffe, selon lui, les habitants et paralyse la circulation. En retour, Nathalie Appéré assume pleinement cette dynamique de construction, indispensable à ses yeux pour répondre à la grave crise du logement qui frappe le bassin rennais. La maire sortante n'hésite d'ailleurs pas à renvoyer la balle à l'État, accusant le gouvernement d'asphyxier les bailleurs sociaux locaux par ses coupes budgétaires. L'équation est claire : celui ou celle qui remporte la ville prend les rênes de la métropole et, de fait, le contrôle de tout un pan de l'économie bretonne.


Dans cette dernière ligne droite vers le 15 mars, le suspense demeure entier. À ce jour, aucun sondage d'opinion n'a été publié pour la ville de Rennes, laissant les états-majors naviguer à vue, armés de leurs seules remontées de terrain. Sans chiffres officiels pour asseoir les certitudes, les prévisions de victoire se fondent sur la prime historique accordée au maire sortant et sur l'ADN structurellement ancré à gauche de la cité, plaçant mathématiquement Nathalie Appéré dans la position de grande favorite. Cependant, les observateurs estiment que l'issue de ce scrutin reposera sur deux inconnues majeures. D'une part, la capacité de l'union inédite de Charles Compagnon à mobiliser la classe moyenne et les abstentionnistes des quartiers périphériques, exaspérés par les problématiques de sécurité urbaine. D'autre part, la délicate alchimie de l'entre-deux-tours à gauche : la majorité sortante parviendra-t-elle à rassembler l'ensemble de ses alliés écologistes et de la gauche radicale sans signer de compromis qui effraieraient son électorat le plus modéré ? Les Rennais s'apprêtent à trancher entre la continuité d'un modèle social-démocrate assumé et le désir brûlant d'une alternance pragmatique.