BOSNIE HERZEGOVINE - NECROLOGIE

Borislav Paravac, de l'administration yougoslave à la présidence collégiale

Le 18 février 1943, alors que l'Europe est encore plongée dans les convulsions de la Seconde Guerre mondiale et que la Bosnie-Herzégovine se trouve au cœur de l'affrontement entre les forces de l'Axe, le régime des Oustachis et la résistance partisane, naît Borislav Paravac à Kostajnica, une petite localité située dans la municipalité de Doboj. Cette date inaugurale, qui marque son entrée dans l'existence, se confondra, par une singulière ironie du sort, avec celle de son décès, survenu quatre-vingt-trois ans plus tard, jour pour jour. Venir au monde dans cette région des Balkans au milieu du XXe siècle, c'est immédiatement s'inscrire dans une géographie complexe où les identités nationales, les appartenances confessionnelles et les idéologies politiques ne cessent de se recomposer, souvent dans la douleur. L'enfant grandit dans la Yougoslavie titiste en construction, un État qui tente de fédérer les Slaves du Sud sous la bannière du socialisme autogestionnaire et de la fraternité et unité, des concepts qui structureront sa formation intellectuelle avant que l'Histoire ne les balaye violemment.

Le parcours éducatif du jeune Borislav est celui d'une génération qui croit en la promotion sociale par l'étude et la technique. Après des études primaires et secondaires dans sa région natale, il prend la direction de Zagreb, capitale de la Croatie voisine, pour y suivre un cursus universitaire. En 1966, il obtient son diplôme de la Faculté d'économie de l'Université de Zagreb. Ce choix de l'économie n'est pas anodin ; il le place dans la catégorie des cadres techniques, ces gestionnaires dont le régime communiste a besoin pour faire tourner la machinerie administrative et industrielle du pays. Loin des cercles de la dissidence intellectuelle ou de la haute théorie marxiste, Paravac s'ancre dans le réel, dans la gestion des chiffres et des ressources. Il entame une carrière professionnelle qui le voit gravir les échelons de l'administration locale et des entreprises d'État, devenant un notable reconnu dans la région de Doboj, ce carrefour ferroviaire et stratégique du nord de la Bosnie.

Durant les décennies 1970 et 1980, alors que le système yougoslave commence à montrer des signes d'essoufflement, Borislav Paravac consolide sa position locale. Il incarne cette élite municipale, pragmatique, qui gère le quotidien tout en observant les tectoniques politiques qui s'opèrent à Belgrade ou Sarajevo. L'année 1990 marque une rupture fondamentale. Le multipartisme est introduit, le monopole de la Ligue des communistes s'effondre et les partis nationaux émergent avec une vigueur insoupçonnée. En Bosnie-Herzégovine, le Parti démocratique serbe, le SDS, fondé par Radovan Karadži?, capte l'électorat serbe en jouant sur la peur de la marginalisation dans une Bosnie indépendante. Paravac, fort de son ancrage local et de son expérience de gestionnaire, rejoint ce mouvement. Il devient maire de la municipalité de Doboj en 1990, une fonction qui, en temps de paix, relève de l'administration ordinaire, mais qui, à l'aube de la guerre, se transforme en un poste de commandement politique et logistique de première importance.

Lorsque le conflit éclate en 1992, la structure du pouvoir se militarise. Les institutions civiles s'effacent ou se muent en organes de guerre. C'est dans ce contexte que Borislav Paravac prend la tête du "Krizni štab", le Comité de crise de la municipalité de Doboj. Pour l'historien du politique, cette institution est fascinante car elle représente la cellule de base de la prise de décision dans un contexte d'état d'exception. Le Comité de crise n'est pas seulement un organe administratif ; il dispose d'un pouvoir quasi absolu sur le territoire qu'il contrôle, gérant l'approvisionnement, la sécurité, mais aussi, tragiquement, le sort des populations non serbes. La région de Doboj, ethniquement mixte, devient le théâtre de déplacements de populations, de détentions et de violences qui constitueront, des décennies plus tard, le cœur des accusations portées contre lui. Durant toute la guerre, Paravac reste un homme de l'appareil, un rouage essentiel de la République serbe de Bosnie autoproclamée, assurant la continuité du contrôle serbe sur ce nœud stratégique qui relie l'ouest et l'est de l'entité serbe.

La fin de la guerre en 1995, scellée par les accords de Dayton, ouvre une nouvelle page dans la biographie de cet homme politique. La Bosnie-Herzégovine devient un État complexe, une construction constitutionnelle inédite, mélange de fédéralisme et de confédéralisme, placée sous une stricte surveillance internationale. Borislav Paravac, loin de se retirer, s'adapte à cette nouvelle donne. Il troque l'uniforme administratif du temps de guerre pour le costume du parlementaire. Il est élu à la Chambre des peuples de Bosnie-Herzégovine, la chambre haute du parlement national, où il siège de 1998 à 2000. C'est une période de reconstruction lente, où les anciens belligérants doivent apprendre à cohabiter dans des institutions communes, souvent sous la pression du Haut Représentant international. En 2002, lors des élections générales, il obtient un siège à la Chambre des représentants, la chambre basse, confirmant son statut de poids lourd du SDS et de la politique bosno-serbe.

Cependant, c'est en 2003 que sa carrière atteint son sommet institutionnel, non par une élection directe à ce poste, mais par le jeu des mécanismes de sanction internationale. En effet, le Haut Représentant de l'époque, le Britannique Paddy Ashdown, figure tutélaire et autoritaire de la communauté internationale en Bosnie, décide de limoger Mirko Šarovi?, le membre serbe de la Présidence collégiale, soupçonné d'implication dans un scandale d'exportation d'armes vers l'Irak. Le poste étant vacant, c'est Borislav Paravac qui est désigné par le Parlement pour lui succéder le 10 avril 2003. Il accède ainsi à la magistrature suprême de l'État, ou du moins à l'un de ses trois fauteuils. La Présidence de la Bosnie-Herzégovine est une tête tricéphale, composée d'un Bosnien, d'un Croate et d'un Serbe, qui assurent une rotation de la présidence du collège tous les huit mois.

L'arrivée de Paravac à la Présidence est symptomatique des contradictions de la Bosnie d'après-guerre. D'un côté, la communauté internationale écarte les éléments jugés les plus obstructionnistes ; de l'autre, le système politique, verrouillé par les partis nationalistes, propulse au pouvoir des hommes issus du même moule idéologique. Paravac, perçu comme un "dur" du SDS, cohabite avec ses homologues bosniaque et croate, Sulejman Tihi? et Dragan ?ovi?, puis Ivo Miro Jovi?. Durant son mandat, qui s'étendra jusqu'en octobre 2006, il assure à deux reprises la présidence en exercice du collège : une première fois brièvement en 2003, puis une seconde fois d'octobre 2004 à juin 2005. Son passage à la tête de l'État est marqué par une gestion prudente, défendant âprement les prérogatives de la Republika Srpska face aux tentatives de centralisation poussées par Sarajevo et Bruxelles. Il incarne une ligne de résistance institutionnelle, utilisant les mécanismes de blocage constitutionnels pour préserver l'autonomie de son entité, tout en participant au jeu diplomatique nécessaire à l'intégration européenne, qui demeure l'horizon lointain et commun de tous les acteurs politiques de la région.

En 2006, il ne se représente pas ou n'est pas reconduit, laissant la place à Nebojša Radmanovi?, issu du SNSD, le parti de Milorad Dodik qui commence alors son ascension hégémonique sur la scène politique serbe de Bosnie, éclipsant progressivement le SDS historique. Paravac se retire alors progressivement de la première ligne, mais son passé le rattrape. La justice, ce temps long qui succède au temps politique, se met en marche. Alors que le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie à La Haye ferme ses portes, la justice locale bosnienne prend le relais pour traiter les dossiers restants. Le rôle de Paravac à la tête du Comité de crise de Doboj revient sur le devant de la scène. Il est inculpé pour crimes de guerre contre la population civile. L'accusation soutient qu'il a participé à une entreprise criminelle commune visant à l'épuration ethnique de la région de Doboj.

Commence alors pour l'ancien chef d'État un long tunnel judiciaire, une épreuve qui durera près d'une décennie. Le procès, qui s'ouvre devant la Cour de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo, est un processus lent, complexe, fait d'auditions de centaines de témoins et d'analyses de documents d'archives. Pour l'observateur de la vie politique, ce procès est un moment crucial : il s'agit de déterminer la responsabilité pénale des décideurs politiques civils, et non plus seulement des militaires, dans les atrocités de la guerre. Paravac, tout au long de la procédure, clame son innocence, affirmant n'avoir fait que gérer une situation administrative de crise sans avoir ordonné de crimes. Il reste en liberté durant le procès, une situation qui irrite les associations de victimes mais qui témoigne de la complexité juridique du dossier.

L'issue de ce combat judiciaire survient tout à fait à la fin de sa vie. Après un procès de neuf ans, l'un des plus longs de l'histoire judiciaire de la Bosnie-Herzégovine moderne, Borislav Paravac est acquitté en première instance, puis définitivement, vers la fin de l'année 2025 ou le tout début de 2026. La Cour estime que les preuves présentées ne permettent pas d'établir sa responsabilité directe ou sa participation à l'entreprise criminelle commune au-delà de tout doute raisonnable. Ce verdict, s'il provoque l'indignation des familles de victimes de Doboj, offre à l'homme politique une fin de vie juridiquement apaisée, bien que moralement controversée. Il illustre la difficulté, pour la justice transitionnelle, de trancher des décennies après les faits, lorsque les preuves s'effritent et que les témoins disparaissent.

La vie de Borislav Paravac se clôt ainsi là où elle avait commencé, dans une symétrie temporelle parfaite. Retiré dans sa région natale, loin des palais présidentiels de Sarajevo et des prétoires, il décède le 18 février 2026, le jour précis de son quatre-vingt-troisième anniversaire. Sa mort survient à un moment où la Bosnie-Herzégovine, trente ans après la guerre, cherche encore son équilibre, toujours tiraillée entre les forces centrifuges de ses entités et la nécessité d'une unité fonctionnelle. La disparition de Paravac tourne une page de l'histoire du SDS et de la génération des fondateurs de la Republika Srpska.

Ce décès résonne symboliquement. Il marque l'extinction progressive de la génération biologique qui a conduit la guerre et géré l'après-guerre immédiat. Borislav Paravac laisse derrière lui l'image d'un apparatchik devenu homme d'État par la force des circonstances, un homme qui a traversé les tempêtes de l'histoire balkanique en naviguant entre l'administration locale du communisme finissant, la gestion de crise nationaliste et la haute fonction publique d'un État sous tutelle. Son itinéraire est celui d'une normalité bouleversée par l'exceptionnel, d'un économiste de province propulsé au cœur du réacteur ethnopolitique bosnien. Sa mort, survenue le jour même de sa naissance, boucle la boucle d'une existence qui aura épousé, pour le meilleur et pour le pire, les convulsions de son siècle et de sa terre. Alors que les nécrologies paraissent dans la presse de Banja Luka et de Sarajevo, on retient de lui non pas le charisme d'un tribun, mais la ténacité d'un administrateur politique qui a survécu à l'effondrement d'un État, à une guerre civile et à un procès fleuve, pour s'éteindre finalement de sa belle mort, libre, dans sa maison de Kostajnica.