MEMOIRE D URNES

Le mirage électoral de Djibouti à l'épreuve de la realpolitik

Alors que la mer Rouge bouillonne au rythme des crises sécuritaires et que la Corne de l'Afrique demeure l'un des échiquiers géopolitiques les plus inflammables de la planète, le contraste est saisissant lorsqu'on tourne le regard vers la petite république de Djibouti. Depuis les terrasses des grands hôtels de la capitale où se croisent militaires occidentaux, ingénieurs asiatiques et diplomates du monde entier, le pays offre l'image lisse d'une forteresse imprenable, d'un havre de stabilité cadenassé par un pouvoir qui ne tolère aucune dissonance. Pourtant, il y a treize ans presque jour pour jour, à la veille du scrutin législatif du 22 février 2013, ce bout de terre volcanique brûlé par le soleil a vacillé. L'espace de quelques semaines d'une campagne électorale incandescente, une partie de la population djiboutienne a cru pouvoir forcer le destin et ébranler un régime autocratique installé depuis l'indépendance, s'imaginant que les urnes pourraient peser plus lourd que les intérêts colossaux des grandes puissances mondiales.

Pour saisir l'anomalie que représente l'élection de 2013, il faut d'abord plonger dans les entrailles d'un État rentier hors norme. Djibouti, c'est avant tout une géographie confisquée par l'histoire. Posé sur le détroit de Bab el-Mandeb, point de passage crucial pour une part importante du commerce maritime mondial entre l'Asie et l'Europe, le pays a fait de sa position stratégique sa principale, sinon son unique, industrie. Le président Ismaïl Omar Guelleh, héritier politique direct du père de l'indépendance Hassan Gouled Aptidon et au pouvoir depuis 1999, a méthodiquement transformé son territoire en un porte-avions terrestre. Il loue son sol aux forces françaises et américaines, ainsi qu’à d’autres partenaires, tandis que la Chine a ouvert sa première base militaire outre-mer à Djibouti au milieu des années 2010. Cette diplomatie du tiroir-caisse garantit au régime une manne financière stable et une assurance-vie diplomatique redoutable. Mais à l'aube des années 2010, cette vitrine florissante cache une poudrière sociale, marquée par de forts contrastes entre élites politico?économiques et quartiers populaires.

Le vent de révolte qui souffle sur une partie du monde arabe en 2011 n'épargne d’ailleurs pas Djibouti. Des manifestations d’ampleur éclatent dans la capitale, portées notamment par des étudiants et des chômeurs qui dénoncent le népotisme et réclament le départ du chef de l'État. La réponse du pouvoir est rapide et répressive : arrestations, dispersion violente de rassemblements, et verrouillage accru de l’espace public. La contestation est étouffée sous le regard prudent des chancelleries étrangères, soucieuses de préserver leurs installations militaires dans une région marquée par la piraterie somalienne et les activités djihadistes au Yémen et en Somalie. Sur le plan institutionnel, l'opposition, longtemps marginalisée et marquée par un boycott des législatives de 2008, dénonce un mode de scrutin majoritaire à un tour conçu pour verrouiller l’accès à l’Assemblée nationale. Conscient de la nécessité de redorer son image auprès de partenaires et bailleurs internationaux, le régime fait adopter en 2012 une réforme introduisant une dose de représentation proportionnelle (20% des sièges), tout en maintenant un système offrant une prime très importante à la liste arrivée en tête.

C’est pourtant dans cette étroite ouverture que va s’engouffrer un espoir inattendu. À l’approche du scrutin du 22 février 2013, les formations de l’opposition, historiquement fragmentées et travaillées par des clivages politiques et communautaires, décident de faire front commun. L'Union pour le salut national (USN) voit le jour. Cette coalition hétéroclite rassemble des vétérans de la vie politique, des dissidents du parti présidentiel, des personnalités religieuses influentes et des figures de la société civile. La campagne qui s’ouvre libère une parole contrainte depuis des décennies. Les rues de la capitale se parent des couleurs de l’opposition, les meetings de l’USN rassemblent des foules nombreuses, galvanisées par la perspective d’une alternance ou, à défaut, d’une représentation parlementaire significative.

Le contraste entre les deux camps est saisissant. L’Union pour la majorité présidentielle (UMP) s’appuie sur la machinerie de l’État : médias publics, appareil administratif, ressources publiques. Son discours insiste sur la peur du chaos et l’impératif de stabilité, tout en mettant en avant les projets de développement d’infrastructures portuaires et ferroviaires soutenus par des partenaires comme la Chine. En face, l’opposition martèle un message centré sur la justice sociale et la lutte contre la corruption, dénonçant un développement à deux vitesses, une croissance macroéconomique qui ne se traduit guère dans les quartiers défavorisés. Elle réclame plus de transparence budgétaire, une justice indépendante et la fin d’un clientélisme d’État jugé tentaculaire. L’enjeu dépasse le simple renouvellement des députés : c’est un référendum implicite sur plus d’une décennie de pouvoir d’Ismaïl Omar Guelleh.

Le jour du vote, la participation est significative, avec un corps électoral d’environ 184 000 inscrits et une forte mobilisation dans la capitale où se concentre l’essentiel des enjeux politiques. Dans la ville de Djibouti, les opérations se déroulent sous tension, l’opposition ayant dépêché des délégués pour surveiller les bureaux et limiter les fraudes, fréquentes selon elle lors des scrutins précédents. Au fil du dépouillement, l’USN affirme disposer de procès?verbaux lui donnant une avance nette dans la capitale et revendique la victoire. Des scènes de liesse éclatent dans certains quartiers, nourries par la conviction que le parti présidentiel a perdu le contrôle de son principal bastion urbain.

Le choc survient lors de l’annonce des résultats officiels. Selon les chiffres validés par le Conseil constitutionnel, l’UMP obtient environ 61,5% des voix au niveau national contre 35,7% pour l’USN, mais rafle 55 des 65 sièges, laissant seulement 10 sièges à l’opposition. Dans la ville de Djibouti, où le scrutin était le plus disputé, l’UMP est créditée d’environ 49,4% des voix contre 47,6% à l’USN, soit un écart d’environ 1 330 voix, mais qui se traduit par 28 sièges pour l’UMP contre 7 pour l’USN en raison du mode de scrutin. L’opposition dénonce des manipulations, publie ses propres compilations de procès?verbaux, et met en cause tout particulièrement les résultats dans les circonscriptions de l’intérieur (Dikhil, Obock, Tadjourah), où les scores de la majorité dépassent 80%, alimentant de fortes présomptions d’irrégularités.

Les jours qui suivent voient éclater une nouvelle vague de protestations. Des milliers de personnes descendent dans la rue pour contester ce qu’elles considèrent comme un détournement de leur vote. La réponse du pouvoir est ferme : déploiement massif de forces de sécurité, recours à la force, arrestations ciblées. Des organisations de défense des droits humains font état d’au moins six morts et de nombreux blessés lors de la répression des manifestations de février et mars 2013. Une campagne d’arrestations touche des responsables de l’USN, des journalistes et des militants des droits de l’homme, tandis que certaines figures religieuses engagées au côté de l’opposition font l’objet de restrictions ou de poursuites. Les dix députés de l’USN, premiers opposants à siéger à l’Assemblée nationale depuis l’indépendance, choisissent dans un premier temps de boycotter le Parlement, qu’ils considèrent comme issu d’un scrutin inéquitable.

Sur le plan international, la réaction reste mesurée. Des résolutions et déclarations, notamment au niveau européen, mentionnent les irrégularités signalées, appellent au dialogue et à la libération des personnes arrêtées, mais sans s’accompagner de sanctions ou de mise en cause frontale du pouvoir. Les partenaires occidentaux, qui disposent à Djibouti de bases clés pour la surveillance maritime, la lutte contre la piraterie et les opérations antiterroristes dans la région, privilégient la continuité de la coopération sécuritaire. Un accord politique est finalement conclu fin 2014 entre le pouvoir et une partie de l’opposition, prévoyant notamment une participation de l’USN à la vie institutionnelle et des ajustements de la commission électorale, mais ces engagements restent partiels et leur mise en œuvre limitée.

Le regard rétrospectif, en ce 20 février 2026, éclaire l’ampleur du reflux qui a suivi l’embrasement de 2013. L’énergie citoyenne mobilisée autour de l’USN s’est heurtée à un système politique solidement verrouillé et à une indifférence relative des partenaires extérieurs. Au fil des années, la coalition d’opposition s’est fragmentée, minée par des dissensions internes, par l’usure de la confrontation et par des stratégies de cooptation ou de marginalisation menées par le pouvoir. Les scrutins ultérieurs ont conforté Ismaïl Omar Guelleh : il est réélu en 2016 avec environ 87% des suffrages puis en 2021 avec un score officiel proche de 97%, dans des contextes marqués par des boycotts ou une participation limitée de l’opposition. Les critiques d’organisations internationales et de partis d’opposition sur le caractère non compétitif de ces élections se multiplient, sans remettre en cause la position du chef de l’État sur la scène régionale.

Plus récemment, l’actualité politique a consacré un nouveau tournant. Le 26 octobre 2025, l’Assemblée nationale, largement dominée par la majorité, a adopté une révision constitutionnelle supprimant la limite d’âge de 75 ans pour se présenter à l’élection présidentielle. Cette réforme, qui intervient alors qu’Ismaïl Omar Guelleh a environ 77 ans, ouvre la voie à une candidature pour un sixième mandat lors de l’élection prévue en avril 2026, et potentiellement à une prolongation indéfinie de son maintien au pouvoir. La modification de la Constitution est justifiée par les autorités au nom de la stabilité, dans un environnement régional jugé très volatil, tandis que les voix critiques y voient un dispositif taillé sur mesure pour prolonger le règne du président en exercice.

Treize ans après les législatives de 2013, le « mirage » d’une alternance par les urnes continue de hanter la mémoire politique djiboutienne. Pour beaucoup d’opposants et de militants, cet épisode a montré combien les dynamiques internes de contestation peuvent être absorbées par un système politique appuyé sur une rente stratégique et sur le soutien, explicite ou implicite, de partenaires soucieux avant tout de sécurité et de projection militaire. Dans un État dont le poids démographique est limité mais dont la valeur géopolitique se mesure en bases, en flux maritimes et en câbles de télécommunications, la question reste entière : les prochaines consultations électorales pourront?elles un jour peser autant que les intérêts stratégiques qui s’arriment aux rives de Djibouti ?