TUNISIE - ANNIVERSAIRE

Kaïs Saïed, le président juriste et la république inachevée

Kaïs Saïed naît le 22 février 1958 dans une famille originaire du Cap Bon, ancrée entre Beni Khiar et la région de Tunis, au moment où la jeune Tunisie indépendante cherche encore à définir les contours de son avenir républicain. Ce rappel minutieux de la date de sa naissance est indispensable pour situer le lecteur dans la chronologie d’un destin étroitement lié aux soubresauts institutionnels du pays. En 2026, la Tunisie est toujours travaillée par les tensions entre légalité constitutionnelle et pouvoir réel. Le jeune enfant grandit dans une société en pleine effervescence institutionnelle, où les structures étatiques et la fonction publique représentent le sommet de l’accomplissement pour des milliers de familles de la classe moyenne intellectuelle. Sa lignée familiale illustre fortement la valeur accordée au savoir et au mérite : son père, Moncef Saïed, et sa mère, Zakia Bellagha, appartiennent à ce milieu cultivé, tandis que son oncle Hicham Saïed s’illustre comme un pionnier de la chirurgie pédiatrique en Tunisie, symbole éclatant de l’ascension par le travail et la compétence. Il fête aujourd'hui ses 68 ans.

Il suit ses études secondaires au prestigieux collège Sadiki, institution fondatrice où la maîtrise de la langue arabe classique et la rigueur intellectuelle constituent les pierres angulaires de la formation. Dans ces salles de classe austères, il forge progressivement une rigueur morale inébranlable et un rapport presque sacré au texte écrit, qui ne le quitteront plus jamais tout au long de sa trajectoire publique. Son cheminement intellectuel le conduit tout naturellement vers les arcanes du droit, discipline reine pour qui souhaite comprendre le fonctionnement complexe de la cité. Il intègre l’université de Tunis, où il obtient des diplômes supérieurs en droit et en sciences juridiques, avec une spécialisation marquée en droit public et en droit international, consolidant ainsi une expertise de technicien pointilleux de la norme constitutionnelle.

Ces années fondatrices sont également celles où se dessine sa vie privée, marquée par un sens aigu de la discrétion. Il épouse Ichraf Chebil, brillante juriste rencontrée sur les bancs de la faculté de droit, qui deviendra magistrate et exercera des fonctions de haut niveau au sein de la justice tunisienne, notamment au tribunal de première instance de Tunis, à la cour d’appel de Tunis et au Centre d’études juridiques et judiciaires. De cette union naissent trois enfants, Sarah, Mouna et Omar, qui grandissent dans un univers où le respect des lois et des institutions n’est pas une simple déclaration mais un véritable horizon moral.

Dépourvu du titre de docteur mais reconnu pour sa vaste maîtrise des textes juridiques, le constitutionnaliste embrasse la profession de professeur avec la dévotion d’un grand serviteur de l’État. Il enseigne le droit public à l’université de Sousse où il dirige le département de droit public et assume des responsabilités de doyen, avant de rejoindre la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis au sein de l’université de Carthage, où il poursuit son enseignement jusqu’à la fin des années 2010. En parallèle, il joue un rôle central au sein de l’Association tunisienne de droit constitutionnel, dont il devient le secrétaire général au début des années 1990, puis le vice?président, ce qui consacre sa stature d’expert en architecture institutionnelle et en droit des libertés publiques. Sa réputation repose sur une maîtrise intraitable de la norme écrite, une indépendance intellectuelle farouche et une élocution solennelle en arabe classique, qui fascine des générations d’étudiants autant qu’elle intimide ses contradicteurs.

La révolution tunisienne de 2011, qui emporte le régime de Zine El-Abidine Ben Ali et ouvre la voie à la Constitution de 2014, projette cet universitaire réservé dans la lumière crue des médias. Alors que le pays engage une vaste entreprise de refondation constitutionnelle, il décline l’appartenance directe aux grandes formations politiques et préfère intervenir comme expert indépendant dans les débats publics. Il commente sans complaisance les travaux de l’Assemblée nationale constituante, fustige les compromissions de la classe politique et défend sans relâche l’idée d’une souveraineté populaire exercée au plus près des citoyens, à travers une gouvernance locale très fortement décentralisée. Pour une large frange de la population, exaspérée par la stagnation économique et les scandales de corruption, cet intellectuel austère incarne la probité morale et l’orthodoxie juridique, portant la promesse d’une rupture radicale avec les pratiques du passé.

Cette promesse se concrétise de manière fulgurante lors de l’élection présidentielle de 2019. Candidat indépendant, sans parti structuré et sans grands moyens financiers, Kaïs Saïed mène une campagne atypique, s’appuyant sur un réseau de bénévoles et sur un discours centré sur la lutte contre la corruption, la refondation morale de l’État et la réhabilitation de la volonté populaire. Contre tous les pronostics des appareils traditionnels, il arrive en tête au premier tour puis triomphe au second tour face à l’homme d’affaires Nabil Karoui, en recueillant 72,71% des suffrages exprimés. Le 23 octobre 2019, il prête serment devant l’Assemblée et devient président de la République tunisienne, incarnant l’espoir d’un retour à la probité et à la simplicité après des années de transition chaotique.

Les premières années de son mandat sont marquées par des tensions croissantes avec le parlement, sur fond de crise économique persistante et de pandémie mondiale de Covid?19. Estimant que la Constitution de 2014 morcelle dangereusement l’autorité exécutive et empêche toute réforme en profondeur, Kaïs Saïed entre dans un bras de fer prolongé avec la majorité parlementaire, qu’il accuse de corruption et d’incompétence. Le 25 juillet 2021, il active une interprétation extensive de l’article 80 de la Constitution, suspend les travaux de l’Assemblée des représentants du peuple, limoge le chef du gouvernement et concentre l’essentiel des pouvoirs exécutifs et législatifs entre ses mains, dans un geste qualifié de « coup de force » par une grande partie de l’opposition.

À partir de cette date, le président gouverne par décrets?lois et engage une refonte profonde du système politique. Il modifie l’architecture institutionnelle, reconfigure le mode de scrutin et prépare une nouvelle Constitution soumise à référendum. Le 25 juillet 2022, un référendum constitutionnel est organisé ; la nouvelle Constitution, qui renforce considérablement les prérogatives présidentielles et affaiblit les contre?pouvoirs, est adoptée avec plus de 90% de « oui », dans un contexte de faible participation. Ce texte instaure de facto un régime hyperprésidentiel, qui rompt avec l’équilibre parlementaire imaginé après 2011 et consacre le rôle central du chef de l’État dans toutes les grandes décisions nationales.

Cette marche imposée vers un présidentialisme renforcé s’accompagne d’une recomposition autoritaire de la scène politique. De nombreuses figures de l’ancienne élite gouvernante et des opposants influents sont arrêtés ou poursuivis, souvent sous les accusations de complot contre la sûreté de l’État ou de corruption, ce qui suscite les critiques répétées d’ONG et de partenaires internationaux inquiets pour l’avenir des libertés publiques en Tunisie. Les législatives organisées dans le nouveau cadre institutionnel enregistrent des taux de participation très faibles, nourrissant le débat sur la légitimité démocratique du système mis en place.

La situation actuelle, en ce 20 février 2026, confirme le maintien de ce dispositif d’exception. Fin janvier 2026, Kaïs Saïed a prolongé l’état d’urgence à l’échelle du pays jusqu’au 31 décembre 2026, entérinant la normalisation d’un régime de pouvoirs étendus pour les autorités sécuritaires et exécutives. La rigueur gouvernementale se traduit par une surveillance renforcée de l’opposition, la restriction de certaines manifestations et la judiciarisation de nombreuses voix critiques. Pourtant, dans ses discours, le président continue d’exhorter la jeunesse tunisienne au travail, au sacrifice et à la moralisation de la vie publique, articulant sa légitimité autour de la lutte contre la corruption et de la souveraineté nationale.

Ce théoricien du droit, métamorphosé en chef indomptable d’un régime hyperprésidentiel, incarne ainsi les contradictions aiguës d’une république en quête de sa propre cohérence : aspiration à la probité et à l’ordre, mais inquiétude persistante sur l’érosion des contre?pouvoirs et des libertés. Son règne politique, déjà marqué par des décisions historiques et des ruptures institutionnelles majeures, s’inscrit désormais au cœur de la mémoire politique de la Tunisie contemporaine, comme l’un des moments les plus décisifs de la trajectoire de cette nation du Maghreb.