MEMOIRE D URNES

L’ombre du général et l’illusion du développement

En ce 23 février 2026, soixante?huit ans jour pour jour après un scrutin qui a profondément marqué l’histoire politique de la République argentine, il convient de plonger dans les archives nationales pour éclairer le présent à la lumière de cette séquence fondatrice. Le 23 février 1958 constitue l’une de ces dates charnières où le destin de l’Argentine a semblé basculer, offrant une leçon magistrale sur les illusions du pouvoir, les compromis de l’ombre et la fragilité des transitions démocratiques. Ce jour?là, les citoyens argentins étaient appelés aux urnes pour élire leur président de la République et renouveler leurs assemblées législatives, dans un pays qui portait encore les stigmates profonds d’une violente rupture constitutionnelle survenue trois ans plus tôt. Pour comprendre la profondeur des enjeux de cette élection, il faut s’immerger dans les eaux tumultueuses de ce que les putschistes avaient pompeusement baptisé la « Révolution libératrice », une période de rancœurs et de revanches qui allait redessiner la carte politique de la nation sud?américaine.

En septembre 1955, les forces armées argentines, vigoureusement appuyées par une partie de la bourgeoisie urbaine, par une frange influente de la hiérarchie de l’Église catholique et par les partis politiques traditionnels, avaient renversé le général Juan Domingo Perón. Ce coup de force retentissant mettait fin à près d’une décennie d’hégémonie politique totalement inédite sur le continent, caractérisée par l’intégration massive des classes ouvrières, une industrialisation par substitution aux importations et un culte de la personnalité devenu étouffant pour l’opposition. Le général Eduardo Lonardi, premier chef de la junte militaire, avait initialement promis une transition apaisée, résumée par une formule pacificatrice affirmant qu’il n’y aurait « ni vainqueurs ni vaincus ». Mais cette illusion de réconciliation nationale fut balayée en quelques semaines à peine. L’aile dure de l’armée, incarnée par le général Pedro Eugenio Aramburu et l’amiral Isaac Rojas, prit le contrôle absolu du pouvoir avec une obsession implacable : éradiquer toute trace de péronisme dans la société argentine. Cette entreprise de purification politique prit des formes extrêmes, allant jusqu’à la promulgation du tristement célèbre décret?loi 4?161, en date du 5 mars 1956, interdisant la simple prononciation des noms de Juan Domingo Perón et d’Eva Perón, ainsi que la diffusion des symboles et de la propagande de son mouvement. Le Parti justicialiste fut dissous d’office, ses dirigeants furent emprisonnés ou contraints à l’exil, tandis que les puissants syndicats furent placés sous une tutelle étatique et militaire stricte. C’est précisément dans ce climat de proscription, de censure omniprésente et de confrontation politique latente que la junte décida d’organiser les élections générales de 1958, convaincue que le temps était venu de rendre le pouvoir aux civils, à condition que ceux?ci fussent dûment purgés de toute tentation démagogique ou populiste.

Dans cette arène politique artificiellement amputée de sa force électorale la plus redoutable, le grand parti historique des classes moyennes, l’Union civique radicale, héritière des luttes démocratiques du début du siècle, semblait promis à une victoire inéluctable. Cependant, face au vertige créé par le vide laissé par l’interdiction du péronisme, cette formation centenaire se déchira inexorablement de l’intérieur. Deux visions diamétralement opposées de l’avenir de la République cristallisèrent cette fracture irrémédiable. D’un côté, l’Union civique radicale du peuple prit forme sous la direction de Ricardo Balbín. Cet avocat au verbe haut et à la droiture morale reconnue incarnait la ligne de fermeté absolue, un anti?péronisme viscéral et intransigeant, en harmonie avec les postulats idéologiques dominants de la junte militaire au pouvoir. Balbín considérait avec sincérité que le retour à l’ordre constitutionnel devait s’effectuer sans aucune compromission avec les partisans du régime déchu. De l’autre côté de la barricade interne, l’Union civique radicale intransigeante fut menée d’une main de maître par Arturo Frondizi. Cet intellectuel brillant, aux convictions initialement marquées à gauche et profondément teintées de nationalisme économique, avait compris avec une acuité politique redoutable que l’on ne pouvait prétendre gouverner l’Argentine en ignorant superbement la moitié de sa population ouvrière. Frondizi opéra alors une mue idéologique spectaculaire, s’entourant de penseurs hétérodoxes pour forger une nouvelle doctrine d’État qui prendrait le nom de développementalisme. Ce courant de pensée postulait que l’Argentine devait d’urgence dépasser son modèle traditionnel agro?exportateur et son industrialisation légère pour s’engager résolument dans la production d’industrie lourde, la construction d’infrastructures énergétiques majeures et l’exploitation intensive de ses réserves pétrolières, quitte à faire appel de manière pragmatique aux capitaux étrangers.

Mais la véritable audace d’Arturo Frondizi ne résidait pas seulement dans son programme économique, elle fut avant tout d’une nature électorale et tactique profondément transgressive. Sachant pertinemment que la division du radicalisme rendait l’issue du scrutin incertaine face aux autres formations en lice, il entreprit une démarche politique aussi risquée que décisive. Dans le plus grand secret, loin des regards inquisiteurs de la capitale, des émissaires de son entourage établirent le contact avec le général déchu, alors en exil. Un pacte clandestin fut scellé entre les deux hommes que tout semblait opposer : en échange d’une consigne de vote claire du leader exilé en faveur de Frondizi, ce dernier s’engageait à rétablir la légalité des syndicats confisqués, à décréter une augmentation significative des salaires des travailleurs frappés par l’inflation et, à terme, à alléger puis lever la proscription pesant sur le mouvement justicialiste. Ce chef?d’œuvre de machiavélisme politique, longtemps relégué au rang de rumeur mais largement soupçonné dans les milieux militaires, n’en demeurait pas moins d’une audace inouïe dans un contexte d’anti?péronisme d’État.

La campagne électorale qui précéda le 23 février 1958 fut traversée par une tension électrique palpable dans toutes les strates de la société. La junte militaire garantissait formellement la liberté d’expression et le pluralisme de la presse, mais il s’agissait d’une liberté conditionnelle, strictement bornée par les limites infranchissables de la proscription du péronisme. Les rassemblements partisans furent massifs, les débats passionnés se multiplièrent dans les innombrables cafés de la métropole et aux portes des grandes usines de la ceinture urbaine. La rhétorique classique de Ricardo Balbín rassurait pleinement l’establishment libéral, la bourgeoisie d’affaires et une partie des commandants de garnison, qui voyaient en lui le garant d’une république bourgeoise apaisée. En contraste, le discours novateur de Frondizi, axé sur la réconciliation nationale, l’intégration des marges sociales et le décollage industriel imminent, séduisait une classe moyenne progressiste désireuse de modernité, tout en envoyant des signaux subtilement codés à la classe ouvrière muselée par la junte. Lors des élections pour l’Assemblée constituante organisées le 28 juillet 1957, la consigne de vote blanc ordonnée depuis l’exil par le leader péroniste interdit avait déjà montré, par la masse impressionnante de bulletins non marqués – plus d’un quart des suffrages – la force intacte et disciplinée du mouvement proscrit, sans pour autant lui permettre de « remporter » officiellement le scrutin. Pour ces élections générales décisives, le mot d’ordre venu de l’étranger changea radicalement de nature à la toute dernière minute : quatre jours avant le vote, Perón appela explicitement ses partisans à choisir le bulletin de l’intransigeant Frondizi, transformant le vote blanc protestataire de la veille en un soutien positif et massif.

Le jour du vote, la mobilisation citoyenne fut d’une ampleur sans précédent. Le peuple argentin se déplaça en masse vers les bureaux de vote répartis sur l’immense territoire national. Le taux de participation atteignit le chiffre vertigineux de plus de 90% des inscrits – environ 90,6% – un record absolu dans les annales démocratiques du pays qui témoignait de l’importance cruciale accordée à cet événement par une population avide de retrouver une voix au chapitre. Le dépouillement minutieux des urnes provoqua une véritable onde de choc dans les cercles restreints du pouvoir militaire. Arturo Frondizi remporta une victoire nette et sans appel, amassant un peu plus de quatre millions de suffrages – 4?049?230 voix – ce qui représentait près de 48% des voix valablement exprimées. Son rival direct, Ricardo Balbín, fut relégué très loin derrière avec un peu plus de 2,4 millions de voix, soit environ 28,5% des suffrages. L’ampleur du triomphe électoral de l’Union civique radicale intransigeante fut totale sur le plan institutionnel : la formation s’empara non seulement de la magistrature suprême, mais rafla la totalité des gouvernorats où elle présentait des candidats et s’assura une majorité écrasante à la Chambre des députés, ainsi qu’un contrôle décisif du Sénat. La machinerie discrète du pacte électoral avait fonctionné avec une précision mathématique redoutable : une grande partie du vote blanc péroniste de 1957 s’était disciplinée et s’était déversée massivement sur la candidature de l’intellectuel développementaliste, le propulsant au sommet de l’appareil d’État avec une légitimité arithmétique incontestable.

Toutefois, ce succès électoral retentissant portait intrinsèquement en lui les germes de sa propre destruction. Le contexte politique et social qui suivit cette élection triomphale fut l’un des plus instables et des plus dramatiques de l’histoire moderne du pays. Dès sa prise de fonction officielle au début du mois de mai 1958, le nouveau président dut affronter une réalité d’une complexité effrayante. Il se trouvait dans l’obligation d’honorer ses promesses secrètes faites aux masses ouvrières, tout en s’efforçant de rassurer une institution militaire qui, prenant progressivement conscience de l’ampleur de la manœuvre électorale, ne cachait plus son hostilité farouche et continuait de se considérer comme l’ultime gardienne de l’ordre constitutionnel. Frondizi lança avec une énergie considérable son grand programme économique, signant des contrats extrêmement controversés avec des compagnies pétrolières étrangères afin d’atteindre rapidement l’autosuffisance énergétique, et favorisant activement l’implantation de vastes complexes industriels sur le territoire national. Dans un premier temps, il décréta une augmentation générale et substantielle des salaires ouvriers, honorant ainsi la première clause de son accord clandestin. Mais l’économie argentine, structurellement déséquilibrée par des années de politiques disparates, fut rapidement frappée par une inflation galopante et une crise sévère de la balance des paiements. Le chef de l’État fut alors tragiquement contraint de renier une part de ses idéaux initiaux, d’appeler au gouvernement des figures d’une orthodoxie libérale rigoureuse et de signer des accords de stabilisation monétaire exigeants avec les créanciers extérieurs et les institutions internationales. Cette volte?face fut perçue comme une trahison par une fraction de son électorat populaire de circonstance, déclenchant des vagues de grèves massives qu’il dut se résoudre à contenir, parfois avec une fermeté brutale.

La présidence directement issue de cette élection se transforma rapidement en un exercice d’équilibrisme mortifère, un véritable calvaire institutionnel ininterrompu. Le locataire du palais présidentiel dut affronter une série ininterrompue de complots, de pressions et de soulèvements militaires, dont le nombre et la fréquence témoignaient de la fragilité extrême du pouvoir civil dans l’Argentine de l’époque. Chaque concession, même minime, faite aux revendications syndicales entraînait presque aussitôt une menace explicite de coup d’État de la part des casernes, et chaque répression ordonnée contre les mouvements de grève érodait inexorablement le maigre soutien populaire dont il disposait encore. Le point de non?retour fut atteint lorsque, tentant de respecter in extremis l’esprit de son accord originel, le président autorisa finalement des candidats liés au mouvement proscrit à se présenter sous de nouvelles étiquettes provinciales lors des élections de renouvellement de 1962. La victoire électorale nette de ces candidats, en particulier dans la stratégique province de Buenos Aires, scella définitivement le sort du président civil. Quelques jours plus tard, le 29 mars 1962, il fut déposé sans ménagement par les commandants en chef des forces armées, interrompant brutalement l’expérience développementaliste et refermant dans la douleur la parenthèse d’une élection qui avait cru pouvoir résoudre la profonde fracture argentine par un artifice tactique.

L’analyse minutieuse de cette séquence historique lointaine résonne avec une force intellectuelle particulière lorsque l’on observe attentivement la configuration politique et sociale contemporaine de l’Argentine. Certes, le temps a passé, les acteurs politiques ont renouvelé leurs visages et les dogmes idéologiques se sont transformés au gré des crises mondiales, mais les dynamiques structurelles de ce pays complexe présentent des analogies troublantes. À l’époque de la présidence développementaliste, la question existentielle centrale était de savoir comment parvenir à gouverner harmonieusement un pays dont la principale force sociale majoritaire était délibérément frappée d’ostracisme. Le président d’alors avait choisi la voie tortueuse de la ruse, de la cooptation temporaire et d’un volontarisme étatique orienté vers l’expansion de l’industrie lourde nationale. De nos jours, le pouvoir exécutif en place affronte un défi structurel de nature étonnamment similaire : trouver le moyen d’imposer une refonte radicale du contrat social, couplée à un démantèlement méthodique de l’interventisme public, face à une opposition politique et syndicale désormais parfaitement légale, mais toujours solidement ancrée dans le maillage parlementaire et les innombrables mouvements sociaux.

Le contexte strictement macro?économique offre par ailleurs un miroir historique saisissant. En 1958, la nation sud?américaine cherchait désespérément à moderniser à marche forcée son appareil productif vieillissant et à attirer massivement les capitaux internationaux indispensables pour échapper à une asphyxie financière annoncée. La situation contemporaine reste hantée par des maux structurels presque identiques, qu’il s’agisse de l’inflation endémique, de la dévaluation constante de la monnaie nationale ou de la dépendance douloureuse aux perfusions financières d’organismes internationaux. Toutefois, les remèdes philosophiques et économiques proposés pour guérir le pays se situent aujourd’hui aux antipodes de ceux des années cinquante : là où les dirigeants d’alors croyaient fermement en la planification stratégique étatique, en l’intégration des classes laborieuses et en un État souverain forgeant des alliances productives, le paradigme prédominant de l’époque actuelle prône l’effacement maximal de la puissance publique, la dérégulation de tous les secteurs d’activité et la confiance dans les seules forces autorégulatrices du marché.

L’élection historique du 23 février 1958 mettait déjà en lumière la tragédie récurrente de la vie politique argentine : l’impossibilité chronique de construire une hégémonie gouvernementale durable sans intégrer dignement les forces vives de la nation, et l’extrême difficulté de gouverner sereinement lorsque la polarisation sociale devient irréconciliable. Les stratèges de cette époque ont cru qu’un mandat clair, fût?il obtenu par une alliance électorale de circonstance, suffirait à dompter les passions politiques brûlantes et à imposer la rationalité froide du développement économique. L’échec final de cette entreprise a démontré avec cruauté que la seule légitimité électorale, dans un pays traversé par des clivages socio?économiques aussi profonds, est une condition nécessaire mais nullement suffisante à l’exercice pacifique du pouvoir. La société argentine contemporaine reste frontalement confrontée à cette même interrogation sur son avenir économique et social : le triomphe dans les urnes se heurte immanquablement au mur de granit des réalités quotidiennes et à la résistance obstinée des forces sociologiques qui structurent en profondeur l’âme de la nation.

L’histoire complexe et fascinante de cette élection demeure ainsi une leçon fondamentale d’analyse politique et sociologique. Elle rappelle avec insistance que les plus grands desseins économiques ne peuvent jamais s’abstraire des conditions politiques concrètes qui seules permettent leur mise en œuvre. Le développementalisme ambitieux de la fin des années cinquante s’est tragiquement fracassé sur l’autel de la question sociale non résolue. De manière symétrique, les projets économiques de notre époque devront, pour survivre à l’épreuve du pouvoir, trouver un point d’équilibre pragmatique avec une société argentine toujours capable d’une rébellion tenace face à la dégradation soudaine de ses conditions matérielles d’existence. Le passé lointain enseigne inlassablement que les victoires politiques acquises dans l’ambiguïté tactique ou la division sociétale finissent presque toujours par présenter une addition lourde à ceux qui croyaient pouvoir s’en affranchir par la seule force de leur conviction idéologique.