MEMOIRE D URNES

Moldavie, la chute de l'oligarchie et l'éveil d'une nation

En cet anniversaire de l’élection législative du 24 février 2019, la République de Moldavie apparaît comme un pays qui, en l’espace de quelques années, a tenté de se dégager de l’étreinte d’un système oligarchique tentaculaire pour reprendre en main son destin européen. Pour comprendre la portée de ce scrutin, il faut revenir à l’atmosphère de suffocation politique et institutionnelle qui étouffait alors cet État aux confins orientaux du continent, bien loin de l’élan civique que le pays s’efforce aujourd’hui de consolider.

L’histoire récente de la Moldavie est celle d’une quête identitaire et souveraine sans cesse remise en question. Entre un socle culturel et linguistique roumain d’un côté, et l’empreinte profonde de la russification soviétique de l’autre, la société moldave a longtemps été le jouet d’un clivage géopolitique cyniquement exploité par ses élites. La guerre du début des années 1990, qui a abouti à la sécession de fait de la Transnistrie avec le soutien militaire russe, a figé un conflit gelé qui continue de peser sur le développement national. C’est sur ce terrain miné qu’a prospéré un système de corruption endémique, culminant spectaculairement au milieu de la décennie précédente et préparant la scène aux convulsions de 2019.

En 2014, ce que la presse locale a vite baptisé le « vol du siècle » éclata au grand jour : environ un milliard de dollars, soit près de 15% du produit intérieur brut, disparurent des coffres de trois grandes banques moldaves via un réseau sophistiqué de prêts frauduleux et de transferts vers des sociétés écrans offshore. L’affaire provoqua une dévaluation du leu, une poussée inflationniste et une crise budgétaire majeure, mais surtout un effondrement de la confiance populaire dans les institutions et la classe politique. Des manifestations répétées, alimentées par le sentiment de trahison, accompagnèrent la montée d’une émigration de masse vers l’Union européenne et la Russie, dans un pays où la jeunesse voyait ses perspectives d’avenir se dissoudre à vue d’œil.

Au cœur de cette dérive, la Moldavie basculait progressivement dans une véritable captation de l’État. Un homme symbolisait ce système : Vladimir Plahotniuc. Homme d’affaires immensément riche, président du Parti démocrate sans occuper de fonction gouvernementale de premier plan, il exerçait néanmoins une influence dominante sur la justice, le parquet, la Cour constitutionnelle, une partie significative de l’appareil sécuritaire et l’essentiel des grandes chaînes de télévision. Les décisions cruciales se prenaient de moins en moins dans les enceintes officielles du Parlement ou du gouvernement et de plus en plus dans l’ombre de son réseau politico-économique, reléguant ministres et députés au rang d’exécutants dans un système de pouvoir hautement personnalisé.

Face à cette oligarchie hypertrophiée, le paysage politique apparaissait profondément polarisé et fragmenté. D’un côté, le Parti des socialistes (PSRM), associé au président Igor Dodon, portait un projet de rapprochement stratégique et économique avec la Russie et l’Union économique eurasiatique, s’adressant à un électorat souvent russophone, rural ou nostalgique de la stabilité soviétique. De nombreux observateurs locaux et internationaux relevaient une forme de coopération pragmatique entre le PSRM et le Parti démocrate, chacun occupant son segment de pouvoir dans un équilibre mouvant qui avait pour résultat principal de bloquer les réformes structurelles.

À l’autre extrémité du spectre, une force nouvelle tentait de briser ce plafond de verre : le bloc électoral ACUM – « Maintenant » – rassemblant le Parti action et solidarité (PAS) de Maia Sandu et la Plateforme dignité et vérité (DA) d’Andrei N?stase. Issue des grandes mobilisations anti?corruption, Maia Sandu, ancienne ministre de l’Éducation réputée pour sa fermeté contre la fraude aux examens, portait un programme centré sur l’assainissement du système judiciaire, l’éradication de la grande corruption et un rapprochement européen fondé sur l’État de droit plutôt que sur le seul langage des subventions. Dans un État où les ressources administratives et médiatiques étaient en grande partie captées par le pouvoir en place, sa coalition partait au combat avec des moyens dérisoires.

Anticipant le risque de perdre son avantage dans un scrutin à la proportionnelle, la majorité dominée par le Parti démocrate fit adopter en 2017 une réforme électorale décisive. Le système purement proportionnel fut remplacé par un mécanisme mixte : la moitié des députés désormais élus sur listes nationales, l’autre moitié dans des circonscriptions uninominales redécoupées sur mesure. La Commission de Venise, le Parlement européen et de nombreuses ONG dénoncèrent un texte taillé pour maximiser les chances du PDM et, dans une certaine mesure, conforter les bastions des socialistes, au détriment de forces nouvelles comme ACUM.

L’hiver 2018?2019 fut marqué par une campagne sous haute tension. Les rapports internationaux signalèrent une utilisation massive des ressources administratives, une domination écrasante des médias affiliés au PDM, ainsi que des pressions sur les fonctionnaires, élus locaux et personnels des services publics, sommés de démontrer leur loyauté au pouvoir. Les leaders du bloc ACUM furent régulièrement pris pour cible dans des programmes télévisés agressifs, où l’accusation de trahison ou de soumission à des intérêts étrangers se banalisait.

Un acteur inattendu venait encore brouiller les cartes : le Parti ?or. Son fondateur, Ilan ?or, jeune homme d’affaires au cœur du scandale bancaire de 2014, avait été condamné en première instance à une lourde peine de prison mais demeurait en liberté pendant la procédure d’appel. S’appuyant sur un réseau de « magasins sociaux » et d’initiatives locales très visibles, il parvint à capter les voix de nombreux électeurs pauvres et âgés, offrant une redistribution ciblée dans un pays marqué par la précarité. Cette stratégie mêlant assistance sociale et communication massive donna à son parti un poids inattendu dans la future assemblée.

Le 24 février 2019, les Moldaves furent appelés aux urnes pour élire les 101 membres de leur Parlement. La participation tourna autour de la moitié du corps électoral, un taux modeste mais conforme aux scrutins précédents. La diaspora, malgré des capacités de vote limitées par le nombre restreint de bureaux à l’étranger et des files d’attente interminables, se mobilisa fortement, en particulier dans les pays d’Europe occidentale, pour soutenir les forces pro?européennes. Les résultats reflétèrent une fracture géographique, linguistique et générationnelle profonde, mais aussi l’efficacité du nouveau dispositif électoral.

Les chiffres tombèrent, implacables : le Parti des socialistes arriva en tête avec 35 sièges. Le Parti démocrate, pourtant affaibli au niveau de l’image, obtint 30 sièges, tirant un profit maximal du découpage uninominal et de son implantation clientéliste. Le bloc ACUM réalisa une percée remarquable avec 26 sièges, un résultat qui, dans des conditions équitables, aurait pu se transformer en victoire politique nettement plus large. Le Parti ?or franchit le seuil de la représentation avec 7 députés, complétés par quelques indépendants élus dans leurs circonscriptions. Aucun camp ne pouvait gouverner seul : la majorité absolue de 51 sièges demeurait hors de portée, plongeant le pays dans une incertitude institutionnelle majeure.

Ce qui suivit fut une interminable séquence de tractations, de menaces à peine voilées et de blocage. Pendant plus de trois mois, le Parlement resta incapable de dégager une coalition stable, tandis que Plahotniuc tentait, selon de nombreuses sources, de recomposer une majorité à sa main, comme il l’avait fait par le passé grâce à des transferts de députés. Le PSRM hésitait entre une alliance assumée avec le PDM, au risque de perdre une partie de sa base, et une ouverture vers ACUM, politiquement explosive mais potentiellement salutaire. Pour leur part, Maia Sandu et ses alliés refusaient catégoriquement toute coalition avec le Parti démocrate, qu’ils considéraient comme l’incarnation même de la capture de l’État.

À l’approche de l’échéance constitutionnelle au?delà de laquelle de nouvelles élections auraient dû être convoquées, la crise atteignit son paroxysme. Le 8 juin 2019, contre tous les pronostics, le PSRM et le bloc ACUM conclurent un accord de coalition, et le Parlement élut Maia Sandu Première ministre, tandis que Zinaida Greceanîi, figure des socialistes, devenait présidente de l’assemblée. L’objectif affiché de cette alliance contre nature était clair : démanteler le système Plahotniuc, rétablir un minimum de pluralisme institutionnel et réorienter le pays vers un agenda de réformes.

La réaction fut immédiate. Le lendemain, la Cour constitutionnelle, dominée par des figures proches du Parti démocrate, suspendit Igor Dodon de ses fonctions, jugeant son refus de dissoudre le Parlement anticonstitutionnel, et valida un gouvernement concurrent conduit par Pavel Filip, qui annonça la dissolution de la chambre et la tenue de nouvelles élections. Pendant plusieurs jours, deux gouvernements se disputèrent la légitimité, l’un retranché dans les bâtiments officiels, l’autre siégeant au Parlement, dans une atmosphère de tensions et de manifestations orchestrées par les différentes forces politiques.

La sortie de crise se joua en quelques heures décisives. Sous la pression convergente de l’Union européenne, des États?Unis et de la Russie, qui, fait rare, appelèrent tous à la reconnaissance des nouvelles autorités parlementaires, le Parti démocrate annonça, le 14 juin 2019, son passage dans l’opposition et la démission du gouvernement Filip. Dans la foulée, les blocages des ministères furent levés et Vladimir Plahotniuc quitta le pays à bord d’un jet privé, officiellement pour des raisons familiales, sans y revenir depuis. Le 15 juin, la Cour constitutionnelle se rétracta et annula l’ensemble de ses décisions controversées, reconnaissant enfin la pleine légitimité du gouvernement Sandu.

Le cabinet Sandu gouverna un peu plus de cinq mois, du 8 juin au 14 novembre 2019. Il se heurta à d’énormes résistances internes, notamment sur la réforme du parquet et la nomination du procureur général, point de rupture de la coalition avec les socialistes. Le 12 novembre 2019, une motion de censure soutenue par le PSRM et le PDM renversa le gouvernement, ouvrant la voie à un cabinet dirigé par Ion Chicu, plus proche du président Dodon. La courte expérience du gouvernement Sandu n’en avait pas moins brisé le monopole d’un pouvoir oligarchique qui paraissait inamovible quelques mois plus tôt.

L’histoire, pourtant, ne s’arrêta pas à cette chute. En novembre 2020, Maia Sandu remporta l’élection présidentielle face à Igor Dodon, confirmant dans les urnes la demande de changement exprimée en 2019 et portant au sommet de l’État une figure résolument pro?européenne. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022 renforça encore ce basculement, poussant la Moldavie à accélérer sa quête d’arrimage à l’Union européenne. Le 23 juin 2022, le pays obtint le statut officiel de candidat à l’adhésion, ouvrant un nouveau chapitre de son histoire.

Relues à la lumière de ces événements, les élections du 24 février 2019 apparaissent moins comme un scrutin ordinaire que comme le moment matriciel d’une recomposition politique profonde. Sans ce Parlement fragmenté, sans cette coalition improbable entre socialistes et réformateurs pro?européens, sans la fuite précipitée de l’homme fort du système, la Moldavie serait sans doute restée prisonnière plus longtemps d’un régime capturé par des intérêts privés. Ce jour?là, un pays encore dominé par l’ombre des oligarques a commencé, timidement mais résolument, à se penser comme une démocratie qui entend décider elle?même de son avenir européen.