MEMOIRE D URNES
Le crépuscule d'une révolution au Nicaragua

Il y a exactement trente?six ans, le Nicaragua se préparait à vivre une journée électorale qui allait non seulement bouleverser son propre destin, mais également clore l'un des chapitres les plus incandescents de la guerre froide globale dans l'hémisphère ouest. Les élections présidentielles et législatives du 25 février 1990 constituent un événement d'une portée historique considérable. Elles marquent l'une des toutes premières défaites électorales d'un gouvernement révolutionnaire issu d'une insurrection armée et une transition pacifique inédite dans une région d'Amérique centrale alors ravagée par les conflits armés idéologiques. Pour saisir l'essence profonde de ce scrutin, son atmosphère lourde, ses paradoxes et ses conséquences qui résonnent encore douloureusement dans la tragédie nicaraguayenne contemporaine, il convient de replonger dans l'entrelacs complexe des dynamiques locales et des intenses pressions internationales qui ont façonné cette époque charnière.
Le contexte précédant ces élections est organiquement indissociable du triomphe de la révolution sandiniste le 19 juillet 1979. En renversant la brutale dictature de la famille Somoza, soutenue pendant des décennies par les administrations américaines successives, le Front sandiniste de libération nationale incarnait à lui seul l'espoir féroce d'une émancipation du tiers?monde face à l'impérialisme. Les premières années de la révolution furent marquées par un enthousiasme transformateur. De vastes campagnes d'alphabétisation envoyèrent la jeunesse urbaine dans les campagnes reculées, tandis que de profondes réformes agraires démantelaient une partie des immenses propriétés de l'ancienne oligarchie et de leurs alliés. Le Nicaragua attirait alors l'attention, la ferveur et la sympathie agissante d'une large partie de l'intelligentsia progressiste mondiale, voyant dans ce petit pays centraméricain le laboratoire d'un socialisme tropical à visage humain. Cependant, cette révolution, en dépit de ses singularités, s'inscrivait inexorablement dans la logique bipolaire implacable de la guerre froide.
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L'arrivée au pouvoir de l'administration républicaine de Ronald Reagan à Washington modifia brutalement et radicalement la donne régionale. Les stratèges américains, obsédés par la théorie des dominos et refusant catégoriquement l'émergence et la consolidation d'un nouvel allié politique et militaire de Moscou et de La Havane sur le continent américain, déclenchèrent une guerre de basse intensité aux conséquences dévastatrices. Le financement clandestin, l'armement sophistiqué et l'entraînement intensif par des agences de renseignement américaines d'une guérilla contre?révolutionnaire, la fameuse Contra, plongèrent très vite le Nicaragua dans une guerre civile d'une cruauté inouïe. Le scandale public de la vente d'armes à l'Iran pour financer clandestinement la Contra illustra d'ailleurs jusqu'où l'exécutif américain était prêt à aller pour contourner l'interdiction du Congrès et soutenir militairement cette force d'opposition armée sur le terrain.
À l'aube de l'année 1990, le pays exsangue ressemble littéralement à un vaste champ de ruines. Le bilan humain du conflit est effroyable avec des dizaines de milliers de morts, des milliers de blessés, tandis que l'embargo économique imposé par Washington a contribué à fragiliser davantage les bases productives de l'économie nationale. L'inflation atteint des sommets vertigineux, dépassant allégrement les 30?000?% sur la décennie, au terme d'un cycle d'hyperinflation parmi les plus sévères d'Amérique latine à l'époque. Ce chaos monétaire pulvérise le pouvoir d'achat quotidien et réduit la grande majorité de la population à une économie de subsistance, de troc informel et de rationnement étatique épuisant pour les familles de travailleurs.
Mais plus encore que la misère matérielle suffocante, c'est l'instauration du service militaire patriotique par l'appareil d'État sandiniste qui a profondément fracturé le lien organique entre l'avant?garde révolutionnaire au pouvoir et de larges secteurs des masses paysannes et urbaines. L'obligation stricte pour les jeunes hommes d'aller combattre, souvent au péril de leur vie, dans les montagnes hostiles du nord contre les insurgés ruraux de la Contra, a semé une angoisse indicible et une sourde colère parmi des milliers de mères nicaraguayennes. Le grand projet de transformation sociale et d'émancipation intellectuelle s'était peu à peu mué en une militarisation coercitive de la société entière. Cette dynamique belliqueuse exacerba par ailleurs les tensions avec la hiérarchie de l'Église catholique dirigée par le cardinal Obando y Bravo, figure d'autorité morale qui s'opposait frontalement à ce qu'elle considérait comme une idéologie matérialiste et un endoctrinement politique dangereux de la jeunesse.
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C'est très précisément dans ce climat d'épuisement collectif et de désespoir silencieux que le processus électoral prend sa forme définitive et historique. Les dirigeants de la direction nationale sandiniste, pourtant intimement convaincus de leur supériorité morale et de leur inébranlable légitimité historique issue de l'insurrection populaire, acceptent finalement d'avancer la date des élections générales à la fin du mois de février 1990. Cette concession majeure est le fruit direct et mesurable des accords de paix régionaux d'Esquipulas, opiniâtrement portés et négociés par le président costaricien Óscar Arias, dont le plan de paix sera couronné par le prix Nobel. Elle est surtout précipitée par l'effondrement spectaculaire et inattendu du bloc de l'Est européen. Le mur de Berlin vient tout juste de tomber à l'automne de l'année précédente, en novembre 1989. L'Union soviétique, sous l'impulsion réformatrice de Mikhaïl Gorbatchev, informe discrètement mais fermement Managua qu'elle réduit drastiquement son indispensable soutien financier, militaire et pétrolier. Le gouvernement nicaraguayen se retrouve soudainement et dangereusement isolé sur la scène géopolitique internationale.
Le président sortant, Daniel Ortega, aborde pourtant cette rude campagne électorale avec une assurance et une confiance inébranlables qui confinent à l'aveuglement stratégique. S'appuyant sur des sondages d'opinion souvent fragilisés par la culture de la peur, les biais d'échantillonnage et la complaisance partisane de certains instruments de mesure, le Front sandiniste de libération nationale déploie une machine électorale fastueuse, tapageuse et extrêmement coûteuse par rapport à l'état de l'économie nationale. Dans une démonstration de force paradoxale pour un pays économiquement ruiné, des ressources publiques et partisanes servent à distribuer des parcelles de terres agricoles, des matériaux de construction de base, des denrées alimentaires et de vibrantes promesses d'un avenir radieux. Le candidat Ortega abandonne ostensiblement son traditionnel uniforme militaire vert olive, symbole des années de guérilla, pour endosser des chemises colorées et lumineuses, adoptant une gestuelle chaleureuse et un style de campagne médiatique d'inspiration ouvertement nord?américaine. Au son de rengaines musicales martelant inlassablement que tout ira beaucoup mieux, il promet à ses partisans qu'une victoire éclatante de son camp signera la fin de l'agression impérialiste extérieure et ouvrira la voie à un retour progressif à la prospérité économique et à la stabilité nationale.
Face à la puissance écrasante et omniprésente de l'appareil gouvernemental se dresse l'Union nationale de l'opposition, une coalition extraordinairement hétéroclite regroupant pas moins de quatorze formations et groupuscules politiques distincts. Cette alliance électorale improbable rassemble des politiciens conservateurs de la vieille garde, d'influents libéraux du monde des affaires, des sociaux?chrétiens modérés, et inclut même des factions syndicales et des partis de gauche critiques du FSLN. Tous ces groupes disparates peinent à élaborer un programme de gouvernement détaillé et cohérent, mais se retrouvent dans le rejet profond de la poursuite du conflit armé et la volonté de mettre fin au monopole sandiniste sur l'État. Pour incarner dignement cette fragile coalition de circonstance, largement soutenue, conseillée et financée par des agences de coopération et des programmes liés au gouvernement des États?Unis ainsi que par d'autres bailleurs internationaux, le choix stratégique de l'opposition se porte sur Violeta Barrios de Chamorro.
Veuve immensément respectée de Pedro Joaquín Chamorro, le célèbre directeur du journal La Prensa assassiné par des éléments liés au régime dictatorial de Somoza le 10 janvier 1978, elle n'est nullement une femme politique dotée d'une longue expérience de l'appareil d'État. Toujours vêtue d'un tailleur d'un blanc immaculé, arborant une simplicité étudiée mais sincère, elle se présente au pays entier comme la figure maternelle par excellence, profondément imprégnée de ferveur religieuse catholique et porteuse d'un message exclusif de pacification nationale. Sillonnant inlassablement les routes défoncées du territoire à l'arrière d'une camionnette à ciel ouvert, parfois contrainte d'utiliser des béquilles à la suite d'une fracture accidentelle, elle cultive naturellement une image de martyre résiliente proche des souffrances du peuple. Son programme électoral se résume à des mots d'ordre d'une efficacité politique redoutable face au profond traumatisme psychologique national : cessation progressive mais rapide des hostilités militaires, abolition formelle et sans délai du service militaire obligatoire, recherche d'une véritable réconciliation fraternelle au sein des familles cruellement déchirées par les clivages idéologiques, et promesse que sa présidence faciliterait la levée de l'embargo commercial américain et la reprise des flux de crédits et d'aide économique indispensables du monde capitaliste libéral.
La campagne politique qui précède l'ouverture du scrutin est néanmoins marquée par une constante asymétrie de moyens. Le parti gouvernemental mobilise sans relâche les ressources logistiques de l'État, domine massivement la diffusion de ses messages sur les chaînes de télévision et les stations de radio nationales, et tolère, dans plusieurs régions, le recours à l'intimidation physique ou verbale de ses adversaires politiques locaux. Les fameuses foules militantes les plus ferventes, parfois qualifiées de « masses divines », viennent régulièrement huer, encercler et perturber les rassemblements publics organisés par la coalition de l'opposition. Cependant, sous la surface agitée et très médiatisée des grandioses manifestations gouvernementales, un silence pesant, anxieux et politiquement indéchiffrable pour les élites dirigeantes s'est progressivement installé au sein de la grande majorité de la population nicaraguayenne. Des milliers d'électeurs, profondément usés par la pauvreté structurelle et hermétiques aux enflammées envolées rhétoriques de nombreux tribuns sandinistes, acceptent d'assister paisiblement aux rassemblements du gouvernement pour y percevoir les biens matériels distribués, mais ils gardent jalousement et farouchement secrètes leurs véritables intentions de vote. Ils redoutent de subir des dénonciations administratives ou des représailles professionnelles au sein d'une société civile où les comités de défense sandinistes de quartier gardent un rôle de vigilance politique. Ce vote prudemment dissimulé, cette lente, invisible mais tenace rébellion silencieuse des consciences en direction des isoloirs électoraux, échappe purement et simplement à l'analyse triomphaliste de la direction révolutionnaire.
Le jour décisif du vote se déroule dans un calme civique et une étonnante dignité, sous les regards attentifs et méthodiques de milliers d'observateurs internationaux déployés sur l'ensemble du territoire national. Parmi eux figurent de nombreuses délégations officielles mandatées par l'Organisation des États américains, des envoyés spéciaux des Nations unies, des universitaires indépendants et des observateurs chevronnés du Centre Carter conduits par l'ancien président américain lui?même, venu cautionner la transparence des opérations électorales. La participation citoyenne s'avère massive, dépassant 80?% des inscrits et atteignant environ 86?% selon plusieurs évaluations. À mesure que les centaines d'urnes électorales des lointains bureaux de vote ruraux et des quartiers denses de la capitale sont physiquement ouvertes et patiemment dépouillées au fil de la nuit tombante, la stupeur, lente puis brutale, envahit les imposants couloirs du centre d'opérations du pouvoir en place. Les tout premiers résultats préliminaires compilés, très rapidement confirmés par des tendances mathématiques lourdes et irréversibles communiquées par les autorités électorales centrales, indiquent une victoire nette et incontestable en faveur de Violeta Chamorro. Elle récolte environ 54,7?% du total des suffrages valablement exprimés, reléguant le candidat sortant Daniel Ortega à près de 40,8?% des voix. L'annonce radiophonique de ce verdict populaire cinglant provoque instantanément une onde de choc émotionnelle à travers l'ensemble du pays médusé. Dans les rangs historiquement disciplinés des vétérans et des jeunes militants idéologiquement convaincus du Front sandiniste, c'est d'abord un grand moment de pure incrédulité, rapidement remplacé par des larmes amères de désillusion, et enfin par l'émergence d'une sourde colère intime face à ce qui est perçu par beaucoup d'entre eux comme une ingratitude profonde du peuple. Du côté des sympathisants de l'opposition urbaine et de la paysannerie conservatrice rurale, l'immense et soudaine explosion de joie reste modérée par la prudence, mais se mêle intrinsèquement à un soulagement psychologique collectif. C'est l'espoir tangible de voir très rapidement cesser plus d'une décennie ininterrompue de conflit armé, de douloureuses privations économiques quotidiennes, d'instabilité permanente et de larmes versées sur les dépouilles des disparus.
L'acceptation publique et formelle de cette défaite par un Daniel Ortega visiblement affecté, prononcée lors d'un discours solennel diffusé à l'aube du 26 février 1990, demeure l'un des moments de bravoure politique les plus souvent cités de cette fiévreuse époque latino?américaine. S'exprimant d'une voix inhabituelle, brisée par la fatigue et la déception, il reconnaît publiquement, sans grande équivoque, la claire victoire politique de ses adversaires modérés et la suprématie du verdict pacifique rendu par le peuple souverain. Ce geste, respectueux des règles constitutionnelles fondamentales, lui vaudra une vague de reconnaissance internationale en sa qualité de dirigeant ayant accepté l'alternance plutôt que la conservation du pouvoir par la force.
Néanmoins, cette transition pacifique de la façade gouvernementale dissimule très mal les tortueuses tractations politiques secrètes et de sombres perspectives institutionnelles à court terme. Durant la délicate période de transition de deux mois précédant légalement la passation de pouvoir officielle, des hauts cadres administratifs du mouvement sandiniste s'attellent dans l'ombre et la précipitation à organiser le transfert juridique massif, souvent opaque, d'importantes propriétés confisquées par l'État, d'exploitations agricoles rentables, d'entreprises publiques, de résidences privées et de flottes de véhicules vers des prête?noms, des fondations ou des sociétés civiles liées au parti. Cet accaparement institutionnalisé d'une partie significative des richesses nationales passera à la postérité mémorielle de la nation sous la fameuse appellation populaire de la « piñata », entachant durablement la précieuse probité éthique originelle associée à l'image des anciens guérilleros.
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De surcroît, le leader sandiniste promet publiquement à ses cohortes de militants urbains meurtris par la déroute électorale sa ferme intention stratégique de continuer à faire avancer l'agenda révolutionnaire et à peser lourdement sur la vie politique en décidant de gouverner « par le bas ». Cette menace politique voilée annonce de futures vagues de grèves sectorielles paralysantes organisées par des syndicats alignés, l'édification régulière de barricades urbaines et le maintien d'une instabilité sociale chronique tout au long du mandat exécutif de Violeta Chamorro. Il est également fondamental de noter qu'au terme d'un pacte d'arrangements sécuritaires garantissant une passation pacifique du seul pouvoir civil, les puissantes forces de l'armée nationale, bien que rebaptisées pour l'occasion, restent de fait sous le commandement du général Humberto Ortega, frère du président sortant. Cela institue une anomalie démocratique structurelle, en maintenant un bastion militaire fortement politisé au cœur même de l'État et plaçant l'administration démocratiquement élue dans une position de faiblesse sécuritaire relative vis?à?vis de cette institution.
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L'élection historique fondatrice de l'hiver 1990 devait, selon les professions de foi des principales chancelleries diplomatiques occidentales triomphantes, symboliser de manière éclatante l'achèvement de la parenthèse révolutionnaire sandiniste et consacrer fermement l'ancrage du pays meurtri dans le sillage de la démocratie représentative libérale, censée caractériser le nouvel ordre mondial de l'ère post?guerre froide naissante. Le pays centraméricain exsangue a ensuite passé une pénible décennie à tenter de panser ses innombrables plaies ouvertes par le conflit interne, à démobiliser dans la précarité plusieurs dizaines de milliers de combattants irréguliers lourdement armés appartenant aux deux camps, et à entamer laborieusement une longue et douloureuse transition structurelle afin de s'arrimer aux réalités impitoyables de l'économie de marché mondialisée. Pourtant, la tragique histoire politique nationale, tributaire de cycles d'espoirs brisés, de rancœurs jamais pleinement résorbées et de puissants ressacs autoritaires, allait démontrer quelques décennies plus tard que les racines centenaires de l'autoritarisme patrimonial n'avaient été, dans le fond de l'inconscient collectif, que provisoirement endormies.
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En 2007, Daniel Ortega, ce même chef d'État naguère salué pour avoir accepté le verdict démocratique des urnes un certain dimanche de février 1990, orchestre son grand retour au sommet du pouvoir exécutif suprême de la République. Cette résurrection électorale ne se réalise pas à la pointe du fusil d'assaut d'une rébellion classique, mais éclot à la faveur de calculs politiques complexes, d'une accumulation patiente de clientélisme, d'un usage habile des alliances parlementaires et d'un pacte de non?agression avec certains secteurs de l'élite politique et économique d'obédience libérale. Cet accord de circonstances s'accompagne d'une modification opportuniste de la loi électorale nationale, abaissant le seuil des votes requis pour l'obtention de la majorité présidentielle dès le premier tour, facilitant ainsi son retour au pouvoir avec moins de 40?% des suffrages.
Dès cette réinstallation victorieuse à la tête de la présidence, l'ancien dirigeant s'entoure progressivement d'une garde rapprochée à dominante familiale. Il peut alors, avec une remarquable assiduité, de manière calculée et toujours sous le couvert apparent de la légalité procédurale, affaiblir l'indépendance de chaque institution républicaine, étouffer la voix des contre?pouvoirs constitutionnels et réduire les espaces de liberté d'expression médiatique ou citoyenne que la transition des années 1990 avait tenté de faire éclore. La réalité institutionnelle et quotidienne du pays d'Amérique centrale, à l'orée de l'année 2026, apparaît à de nombreux observateurs comme celle d'un régime de plus en plus autoritaire, marqué par une concentration extrême du pouvoir dans les mains du président et de son entourage familial, et par une utilisation systématique des appareils de sécurité pour neutraliser les dissidences.
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Lorsque la cocotte?minute sociale de l'oppression institutionnelle finit par céder au printemps étouffant de l'année 2018, donnant naissance à un extraordinaire et inattendu soulèvement civique populaire d'une ampleur inédite, un drame d'une grande cruauté sanglante se joue aux yeux de la communauté internationale. Ce mouvement, initié en grande partie par une jeunesse étudiante urbaine qui n'avait pas connu la guerre civile des années 1980, est réprimé avec une force létale alarmante. Des rapports d'organisations internationales et de défense des droits humains font état de plusieurs centaines de morts, de blessés et de détentions arbitraires, conséquence de l'action conjointe de la police nationale et de groupes armés progouvernementaux. Ce très grave épisode dramatique de violence étatique disproportionnée ravive dans la mémoire collective le souvenir hanté des dictatures militaires qui ont longtemps ensanglanté l'histoire de l'Amérique latine.
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Sûr de la force coercitive de son appareil et du démantèlement progressif des structures d'opposition, lors de la préparation de l'élection présidentielle controversée de 2021, le dirigeant pousse la logique du despotisme politique et de la parodie démocratique à un degré inédit. De nouvelles lois répressives, invoquant la protection de la souveraineté et de la sécurité nationale, permettent de criminaliser une large part de l'opposition et de la société civile indépendante. De nombreux leaders de la contestation, responsables de partis et pré?candidats potentiels à la présidence sont arrêtés, poursuivis et incarcérés dans des conditions dénoncées par les organismes de défense des droits humains, assurant de facto la réélection d'Ortega dans un scrutin dépourvu de véritable compétition.
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La séquence la plus récente voit l'Assemblée nationale, largement contrôlée par le parti au pouvoir, modifier à plusieurs reprises le cadre légal et institutionnel, renforçant encore les prérogatives de l'exécutif et consacrant le rôle central de Rosario Murillo, vice?présidente et épouse d'Ortega, dans la direction de l'État. La concentration bicéphale du pouvoir autour du couple présidentiel, même lorsqu'elle ne se formule pas juridiquement dans les termes les plus explicites, consacre un modèle de gouvernance dynastique qui réduit considérablement l'espace de la séparation des pouvoirs et des contre?poids institutionnels. Dans le même temps, les relations avec une partie importante de l'Église catholique, redevenue critique envers le pouvoir, se détériorent fortement, avec des arrestations de religieux, des expulsions et des poursuites qui rappellent à beaucoup de Nicaraguayens les heures sombres de la confrontation Église?État en Amérique latine.
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Au cœur de cette mécanique répressive se déploie également un instrument d'une brutalité symbolique particulière : la déchéance de nationalité et l'exil forcé de nombreux opposants, journalistes, intellectuels et même d'anciens compagnons de route historiques du sandinisme qui ont rompu avec la dérive autoritaire du régime. Cette mesure, qui transforme des citoyens en apatrides et les dépouille de leurs droits civils et de leurs biens, marque pour beaucoup un point de non?retour dans la rupture entre l'État et une partie de sa propre population.
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Le tragique constat s'impose alors, en ce 25 février 2026, date anniversaire de cette élection fondatrice : l'abîme est vertigineux entre l'éphémère jour baigné de soleil clair et radieux où un peuple exsangue osa, dans le calme des isoloirs, renverser pacifiquement un pouvoir révolutionnaire par les seules armes du bulletin de vote, et la lourde chape d'un présent corseté par la peur, la concentration patrimoniale du pouvoir et la répression. Le Nicaragua apparaît, à la lumière de ce long détour historique, comme une illustration douloureuse de cette loi d'airain souvent oubliée des faiseurs de systèmes : l'instauration de la démocratie n'est jamais, sous aucune latitude, un acquis définitif et irréversible, particulièrement lorsque les acteurs politiques refusent de s'affranchir de la rhétorique de l'ennemi interne et de la destruction de l'adversaire.