MEMOIRE D URNES
L’illusion de la reprise : comment les élections ont bouleversé un siècle de certitudes

En ce mois de février 2016, alors que la République d’Irlande commence à peine à sortir statistiquement de l’ombre de la grande récession, il est instructif de se tourner vers le scrutin général du 26 février 2016, qui a redessiné la carte politique du pays et fissuré un ordre établi depuis la fondation de l’État indépendant. Ce scrutin n’a rien d’une simple consultation de routine inscrite dans le calendrier institutionnel : il constitue un séisme démocratique, l’aboutissement d’une décennie de traumatismes économiques profonds et le prélude aux reconfigurations politiques qui marqueront les années suivantes.
Pour comprendre l’ambiance électrique, la rancœur palpable et la gravité des enjeux de la campagne de 2016, il faut remonter à la crise financière mondiale de 2008. L’Irlande, alors célébrée sous le surnom de « Tigre celtique » pour sa croissance fulgurante, s’est brutalement effondrée sous le poids de l’explosion de sa bulle immobilière et de l’effondrement systémique de son système bancaire. Le sauvetage financier négocié à l’automne 2010 avec la troïka – Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international – a laissé des cicatrices profondes dans la psyché nationale. Fianna Fáil, parti quasi fusionnel avec l’exercice du pouvoir pendant des décennies et grand architecte des années de boom, a été sévèrement sanctionné par les électeurs lors des élections générales de 2011, subissant son pire score historique avec seulement 20 sièges. Cette débâcle a ouvert la voie à une coalition inédite entre le grand parti de centre?droit Fine Gael et le Parti travailliste, dirigée par le Premier ministre Enda Kenny, chargée de mettre en œuvre les plans d’austérité et les réformes exigées en contrepartie du plan de sauvetage.
Pendant cinq longues années, Fine Gael et les travaillistes ont imposé au pays une cure de rigueur : coupes dans les services publics, réduction des prestations sociales et introduction de nouvelles taxes touchant directement les ménages, dont la nouvelle taxe foncière sur les résidences principales et les très contestées factures d’eau gérées par Irish Water, société nationale créée en 2013. À l’aube de 2016, le gouvernement sortant aborde pourtant l’élection avec un sentiment de mission accomplie et se présente devant les électeurs avec un bilan macroéconomique spectaculairement redressé sur le papier : croissance du produit intérieur brut parmi les plus dynamiques d’Europe, hausse de l’emploi, baisse du chômage, et image de « meilleur élève » de l’austérité dans les capitales européennes. Fort de ces chiffres flatteurs, Fine Gael construit l’essentiel de sa campagne autour d’un message simple de continuité, en exhortant les électeurs à « maintenir la reprise » et à ne pas compromettre la stabilité retrouvée.
Cette campagne raisonnable et saturée de graphiques s’est toutefois heurtée à une réalité sociale beaucoup plus sombre. Dans les villes comme dans les campagnes, l’ambiance n’est pas à la gratitude envers les « sauveurs » de l’économie, mais à la colère, au ressentiment et à l’épuisement. La reprise vantée par Enda Kenny dans les studios télévisés apparaît à beaucoup comme une illusion comptable : les fruits de la croissance ne se traduisent pas en amélioration tangible du quotidien pour les classes populaires et une partie des classes moyennes. Le système de santé, marqué par des années de sous?financement, souffre de listes d’attente interminables et d’urgences saturées, tandis que les premiers signes d’une crise du logement d’ampleur inédite se manifestent par une envolée des loyers privés et par la montée visible du sans?abrisme dans les grandes villes comme Dublin et Cork.
Dans ce climat délétère, les candidats de la majorité gouvernementale, lors du rituel du porte?à?porte, se heurtent à une hostilité souvent frontale. L’image d’une élite politique et technocratique exhibant des indicateurs de PIB face à des citoyens peinant à régler leurs factures renforce un puissant ressentiment anti?establishment. Le Parti travailliste, dirigé par la vice?Première ministre Joan Burton, devient le principal paratonnerre de cette colère : accusé d’avoir trahi ses engagements de 2011 et d’avoir cautionné des politiques perçues comme de droite, il voit sa base électorale traditionnelle se désagréger, au profit de l’abstention ou de formations jugées plus radicales et plus fidèles à la défense des travailleurs.
Face à une coalition usée et impopulaire, l’opposition arrive au scrutin en ordre dispersé, mais portée par une énergie contestataire. Fianna Fáil, sous la direction méthodique de Micheál Martin, tente un retour que beaucoup jugeaient impensable après la débâcle de 2011, en proposant une approche plus sociale tout en réaffirmant son orthodoxie budgétaire pour rassurer marchés et partenaires européens. Sinn Féin, conduit par Gerry Adams, capitalise sur la colère sociale pour s’imposer comme principale force anti?austérité à l’échelle nationale, en ciblant particulièrement une jeunesse urbaine précarisée et une classe ouvrière désabusée. À la gauche de cette gauche, une myriade de candidats indépendants et de petites coalitions radicales, comme l’Alliance anti?austérité – People Before Profit ou les Social Democrats, promet l’abolition des factures d’eau, devenues le symbole concentré de l’injustice fiscale.
Le mode de scrutin irlandais, le vote unique transférable, joue un rôle décisif dans la traduction de ce mécontentement en résultats concrets. Ce système proportionnel qui invite les électeurs à classer les candidats par ordre de préférence dans des circonscriptions plurinominales favorise l’ancrage local et peut sanctionner durement des partis rejetés nationalement. Lors du long processus de dépouillement du 26 février 2016 et des jours suivants, il apparaît clairement que de nombreux électeurs utilisent leurs deuxième et troisième préférences pour pénaliser les candidats portant les couleurs de la coalition sortante. Les transferts de voix, qui sauvaient autrefois des sortants en difficulté, alimentent cette fois de manière atypique la progression de candidats indépendants et de représentants de l’opposition radicale.
Les résultats officiels provoquent une onde de choc au sein de l’establishment politique et médiatique de Dublin. Fine Gael, mené par Enda Kenny, conserve de justesse son statut de premier parti du Dáil Éireann avec 50 sièges, mais au prix d’une perte considérable de 26 députés par rapport à 2011. Le drame est encore plus cruel pour son partenaire : le Parti travailliste est presque anéanti, ramené à 7 sièges après avoir perdu 30 élus, l’un des plus grands effondrements de l’histoire politique récente du pays. À l’inverse, Fianna Fáil déjoue les pronostics pessimistes et remonte spectaculairement à 44 sièges, redevenant un acteur central de l’échiquier. Sinn Féin confirme sa dynamique ascendante avec 23 députés et s’impose comme troisième force parlementaire. Le fait sociologique le plus marquant est sans doute l’entrée ou la consolidation d’un nombre élevé d’indépendants et de représentants de micro?partis, au point que le Dáil apparaît plus fragmenté et difficile à structurer qu’à n’importe quel moment depuis des décennies.
Le pays se réveille alors avec un parlement sans majorité évidente et un modèle de bipartisme atténué sérieusement fissuré. Historiquement, Fine Gael et Fianna Fáil se partageaient l’exercice du pouvoir en alternance, héritage direct de la fracture née de la guerre civile des années 1920, les premiers se présentant comme les héritiers des signataires du traité anglo?irlandais, les seconds comme ceux de ses opposants. Depuis la naissance de l’État, ces deux formations rivales n’avaient jamais accepté de participer ensemble à un gouvernement formel de coalition, structurant ainsi la vie politique autour d’une rivalité quasi identitaire. Mais, face à un Dáil morcelé et à leur refus commun d’entrer en coalition avec Sinn Féin, jugé inacceptable comme partenaire gouvernemental, les deux partis se retrouvent contraints d’ouvrir un dialogue jusque?là impensable.
S’ensuivent de longues semaines de tractations et de négociations d’une intensité rare : il faudra 63 jours après le scrutin pour parvenir à un accord et mettre sur pied un gouvernement, une durée exceptionnelle pour l’Irlande. L’issue est un compromis d’une nature institutionnelle inédite : un gouvernement minoritaire dirigé par Fine Gael, reposant sur quelques indépendants, et rendu viable par un accord formel de « confidence and supply » avec Fianna Fáil, qui s’engage à s’abstenir sur les votes de confiance et certains budgets clés. Cette architecture fragile, sans coalition intégrée mais fondée sur un pacte écrit entre les deux anciens adversaires, consacre la fin d’une certaine grammaire politique irlandaise et ouvre une ère où la gouvernance nécessite des arrangements plus complexes et plus transparents.
Les élections générales de février 2016 resteront, dans la mémoire démocratique irlandaise, comme le moment où le vieux contrat social hérité du « Tigre celtique » et du bipartisme historique a été contesté avec une force inédite. Elles démontrent qu’une reprise cantonnée aux agrégats macroéconomiques, sans traduction rapide dans la vie quotidienne, ne suffit pas à assurer la stabilité politique, surtout lorsque les sacrifices exigés se concentrent sur les mêmes segments de la société. La colère tenace des classes populaires et de larges pans des classes moyennes a brisé le confort d’un système à deux partis dominants et obligé les élites politiques à inventer, dans l’urgence, de nouvelles formes de compromis parlementaire. L’Irlande qui entre dans la deuxième décennie du vingt?et?unième siècle, riche de statistiques mais traversée par des fractures profondes, demeure ainsi le rappel vivant que la légitimité démocratique ne se mesure pas seulement à la croissance du PIB, mais au sentiment partagé de justice sociale et de participation au destin national.