MEMOIRE D URNES
Le Tadjikistan à l'aube du siècle, les urnes contre les armes

Au tournant du siècle, alors que la carte politique et stratégique de l’Asie centrale semble désormais figée dans un archipel de présidences à vie et de successions dynastiques, le Tadjikistan apparaît comme l’incarnation la plus achevée de cette fossilisation autoritaire. Pourtant, l’histoire géopolitique ne s’écrit jamais en ligne droite, et ce pays enclavé a connu, au tout début du vingt?et?unième siècle, un moment de bascule politique d’une intensité rare. Les élections législatives du 27 février 2000 constituent à cet égard un objet d’étude central pour qui veut comprendre les mécaniques de sortie de guerre dans l’espace post?soviétique. Loin d’être un simple exercice de routine électorale, ce scrutin représente l’aboutissement incertain et douloureux d’un processus de paix censé clore cinq années d’une guerre civile dévastatrice. Pour en saisir la portée, il faut plonger dans les racines profondes du conflit, suivre les jeux d’influence régionaux, et observer comment les urnes ont été mobilisées non pour instaurer une démocratie libérale, mais pour légitimer un pouvoir centralisé imposant à une opposition armée une normalisation politique sous contrôle.
L’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990 provoque une onde de choc brutale dans ses périphéries, et au Tadjikistan, l’indépendance débouche non sur une transition pacifique, mais sur une fragmentation accélérée de la société selon des lignes régionales, claniques et idéologiques. Dès 1992, le pays sombre dans une guerre civile opposant très schématiquement l’ancienne nomenklatura communiste, issue notamment des régions de Kulob et de Khujand, à une coalition hétéroclite réunie sous la bannière de l’Opposition tadjike unie, où se côtoient intellectuels démocrates, militants nationalistes et courants islamistes enracinés dans les régions marginalisées du Gharm et du Pamir. Le bilan humain se compte en dizaines de milliers de morts et environ un dixième de la population est déplacé, fuyant vers l’Afghanistan ou d’autres républiques de la Communauté des États indépendants. Privé des subventions de Moscou, dépouillé de nombre de ses cadres administratifs, l’État tadjik se désagrège presque totalement, laissant le champ libre à une mosaïque de seigneurs de la guerre et à une économie de prédation généralisée.
La sortie de cette guerre civile ne découle pas d’un simple épuisement mutuel des combattants, mais d’une brutale reconfiguration de l’environnement régional. À la fin des années 1990, l’ascension rapide du mouvement taliban en Afghanistan et sa poussée vers le nord inquiètent profondément les puissances tutélaires de l’Asie centrale. La Fédération de Russie, qui maintient sur le sol tadjik sa 201? division de fusiliers motorisés en appui au gouvernement d’Emomali Rahmonov, et la République islamique d’Iran, proche d’une partie de l’opposition tadjike, voient dans la poursuite du chaos un terreau idéal pour l’expansion de l’islamisme radical. L’Ouzbékistan d’Islam Karimov redoute surtout une contagion de l’instabilité vers la vallée de Ferghana. Sous la pression conjointe de Moscou, de Téhéran et des autres médiateurs, les belligérants tadjiks sont contraints de s’asseoir à la table des négociations, ce pragmatisme imposé débouchant sur la signature, le 27 juin 1997 à Moscou, de l’Accord général sur l’instauration de la paix et de l’entente nationale.
Ce document solennel entérine un compromis politique sans équivalent dans la région, prévoyant le désarmement progressif des factions rebelles en échange de l’intégration de leurs représentants dans les structures de l’État. Un quota d’environ 30% des postes de pouvoir est attribué à l’Opposition tadjike unie, dirigée par Said Abdullo Nuri, tandis qu’une Commission de réconciliation nationale est créée pour superviser cette transition, amnistier les combattants et organiser leur intégration dans les forces régulières. Les années qui séparent la signature de cet accord des élections de 2000 sont marquées par une transition cahoteuse, ponctuée de violences, d’assassinats ciblés et de mutineries, tandis que le président Emomali Rahmonov s’emploie à consolider son pouvoir tout en respectant formellement les engagements de paix exigés par la communauté internationale.
En novembre 1999, un référendum constitutionnel d’importance décisive approuve la création d’un Parlement bicaméral, le Majlisi Oli, composé d’une chambre haute, le Majlisi Milli, et d’une chambre basse, le Majlisi Namoyandagon, forte de soixante?trois sièges. Dans le même mouvement, la durée du mandat présidentiel est portée à sept ans, signal fort d’une présidentialisation durable et accentuée du régime. Cette refonte prépare le terrain institutionnel aux élections législatives du printemps suivant, appelées à acter officiellement la fin de la période de transition et à permettre la dissolution de la Commission de réconciliation nationale. Fait sans précédent en Asie centrale post?soviétique, la nouvelle législation autorise la participation au scrutin de partis fondés sur des principes religieux, permettant la légalisation et l’intégration du Parti du renouveau islamique du Tadjikistan, ancien pilier de la rébellion armée, dans le jeu institutionnel.
Le contexte préélectoral du début de l’année 2000 est donc saturé d’une tension mêlant espoir de paix durable et crainte d’une manipulation du processus au profit du pouvoir en place. La brève campagne électorale met à nu l’asymétrie structurelle du nouveau paysage politique. D’un côté, l’exécutif s’appuie sur le Parti démocratique populaire du Tadjikistan, machine politico?administrative au service du président Rahmonov, dont la rhétorique se concentre sur la promesse de stabilité et d’unité nationale, message puissant auprès d’une population traumatisée par la guerre. Face à lui, le vieux Parti communiste, dirigé par Shodi Shabdolov, tente de mobiliser un électorat nostalgique de l’ordre soviétique et de ses protections sociales, en évitant toute confrontation frontale avec la présidence.
La principale alternative légale réside désormais dans le Parti du renouveau islamique de Said Abdullo Nuri, qui avance un programme hybride, combinant valeurs islamiques, justice sociale et participation parlementaire. Ses dirigeants dénoncent la corruption de la nouvelle élite, le népotisme et les difficultés économiques extrêmes du pays. D’autres formations et des candidats sans étiquette tentent de se frayer un chemin dans ce champ politique en recomposition, mais leur poids reste marginal face aux trois pôles majeurs qui focalisent l’attention des observateurs.
La campagne ne répond toutefois en rien aux standards d’un débat démocratique équitable. Le pouvoir utilise sans scrupule les ressources de l’appareil d’État pour entraver la logistique et la visibilité médiatique de l’opposition, tandis que la télévision publique, quasi monopole audiovisuel, offre une couverture très largement favorable au président et à son parti. L’opposition islamique et communiste ne bénéficie que de temps d’antenne limités et défavorables, souvent relégués à des horaires marginaux. La presse indépendante, contrainte d’imprimer sur les rotatives d’État et soumise à des menaces judiciaires et financières, pratique une autocensure constante. Sur le terrain, les autorités locales (Hukumats) recourent de manière routinière à l’intimidation des électeurs, laissant clairement entendre les conséquences économiques d’un vote jugé « déviant ». Plusieurs incidents violents, parfois meurtriers, rappellent à la société que la logique des armes n’a pas totalement disparu derrière le vernis des urnes.
Le 27 février 2000, le scrutin est observé de près par une importante mission d’observation internationale, notamment de l’OSCE/ODIHR, mandatée pour apprécier sa conformité aux normes électorales internationales. Le système mixte retenu – quarante et un sièges pourvus au scrutin uninominal majoritaire, vingt?deux à la proportionnelle sur listes avec un seuil de 5% – place au cœur du dispositif l’articulation entre partis nationaux et réseaux locaux de notables. Les observateurs constatent un écart béant entre le cadre légal et la pratique : vote de groupe ou familial, bourrage d’urnes, falsification de listes, présence et ingérence massives d’autorités locales dans de nombreux bureaux, absence d’indépendance des commissions électorales. La participation officielle avoisine 93% des inscrits, chiffre qui rappelle les réflexes plébiscitaires de la période soviétique. Les rapports conclusifs jugent que le scrutin ne respecte pas les standards minimaux d’élections libres et équitables.
Les résultats définitifs illustrent la reconquête méthodique de l’espace parlementaire par le pouvoir central. Le Parti démocratique populaire du Tadjikistan remporte 36 sièges sur 63 selon certaines compilations, ou 30 sièges selon la base interparlementaire, confirmant dans tous les cas sa domination sans partage sur la chambre basse. Le Parti communiste obtient 13 sièges, lui garantissant une présence significative mais peu menaçante pour l’exécutif. Le Parti du renouveau islamique, bien qu’ayant franchi le seuil des 5% à la proportionnelle, se voit réduit à 2 sièges seulement, symbolisant la marginalisation institutionnelle de l’ancienne rébellion islamiste. Les candidats indépendants, qui emportent une dizaine de sièges, sont pour la plupart issus des élites locales et étroitement liés à l’appareil d’État, contribuant à verrouiller un Parlement largement aligné sur la présidence.
Sur le plan normatif, ces élections constituent un échec démocratique patent, mais du point de vue de la sécurité régionale, elles sont saluées comme la clôture officielle du processus de paix de 1997 et la fin de la transition. Elles entérinent le retour du monopole étatique de la violence légitime et la stabilisation d’un État tampon frontalier de l’Afghanistan, alors repaire d’Al?Qaïda, ce qui conduit nombre d’acteurs étrangers à fermer les yeux sur les carences démocratiques au nom de la stabilité. L’opposition, consciente d’un rapport de forces défavorable et hantée par le spectre d’un retour à la guerre civile, accepte tant bien que mal les résultats officiels. Emomali Rahmonov exploite habilement cette asymétrie d’attentes : l’intervention américaine en Afghanistan à partir de 2001 fait du Tadjikistan une arrière?base logistique, renforçant le blanc?seing accordé à son régime en échange de sa coopération.
La dynamique de concentration du pouvoir, amorcée autour de l’an 2000, s’est progressivement durcie au cours des deux décennies suivantes. Emomali Rahmon, simplifiant son patronyme en Rahmon, a fait modifier la loi fondamentale pour se voir conférer le titre de « Fondateur de la paix et de l’unité nationale » et de « Chef de la nation », assorti d’une immunité à vie et de la possibilité de se représenter sans véritable limite. L’espace politique a été méthodiquement verrouillé, et le point de non?retour semble avoir été franchi en 2015 lorsque la Cour suprême, sur requête du procureur, classe le Parti du renouveau islamique comme organisation terroriste, entraînant son interdiction et l’arrestation massive de ses dirigeants. Ceux qui échappent à la répression s’exilent, tandis que le pays glisse vers une architecture néopatrimoniale où les ressources économiques et sécuritaires se concentrent dans le cercle présidentiel et au sein de la famille Rahmon. La nomination de Rustam Emomali, fils du président, à la tête de la chambre haute et à la mairie de Douchanbé consacre la préparation d’une succession dynastique qui vide de sa substance l’idée de souveraineté populaire.
Relire aujourd’hui, à l’anniversaire de ce scrutin de février 2000, cette séquence électorale revient à pratiquer l’autopsie minutieuse d’une démocratisation mort?née. Le cas tadjik illustre avec une acuité particulière le paradoxe de nombreuses transitions post?soviétiques : des rituels électoraux empruntés à la grammaire démocratique occidentale, mais détournés pour consolider des autoritarismes de nouvelle génération. Le compromis de 1997, salué à l’époque comme un modèle de résolution de conflit intégrant une composante islamiste modérée dans le jeu légal, portait en germe sa propre neutralisation. En privilégiant la stabilité géopolitique sur la justice électorale, la paix sociale sur le pluralisme, les acteurs locaux et internationaux ont laissé au régime de Douchanbé le loisir de transformer une concession tactique en victoire stratégique durable. Le scrutin parlementaire de 2000 n’a pas inauguré l’aube d’une nouvelle ère démocratique pour le peuple tadjik : il en a plutôt constitué le premier acte juridique d’une longue confiscation de la république par un pouvoir désormais solidement arrimé à la fois aux armes et aux urnes.