UN JOUR, UN PAYS

Îles Marshall : sentinelle océanienne entre péril climatique et rivalités hégémoniques

La République des Îles Marshall incarne aujourd’hui l’un des paradoxes les plus saisissants de la géopolitique contemporaine. Ce micro?État insulaire, composé de vingt?neuf atolls coralliens et de cinq îles isolées disséminés dans le Pacifique Nord, contrôle une zone maritime d’environ deux millions de kilomètres carrés, à la jonction de deux menaces existentielles majeures du XXI? siècle : la dégradation climatique et la compétition stratégique entre grandes puissances. La scène politique marshallaise est dominée par la figure de la présidente Hilda Heine, revenue au pouvoir le 2 janvier 2024 après un premier mandat achevé en 2020. Première femme à diriger un État océanien et pionnière dans le domaine de l’éducation, elle porte la voix d’une nation dont la survie même est en jeu. Son retour à la présidence a conforté l’ancrage pro?occidental de l’archipel, dans un contexte indopacifique tendu où s’intensifient les diplomaties du chéquier et les pressions stratégiques.

Sous sa direction, le gouvernement établi à Majuro maintient fermement sa reconnaissance diplomatique de Taïwan, ce qui fait des Îles Marshall l’un des rares alliés officiels de Taipei dans le Pacifique, aux côtés des Palaos et des Tuvalu. Cette fidélité irrite profondément les autorités de Pékin, qui multiplient les manœuvres d’influence économique et politique pour isoler diplomatiquement l’île rebelle. Parallèlement, l’actualité politique récente a été marquée par la renégociation décisive du Traité de libre association avec les États?Unis, véritable clef de voûte de l’économie et de la sécurité marshallaises. Ce dispositif bilatéral garantit une aide financière substantielle et des droits d’immigration étendus pour les citoyens marshallais, en échange de l’acceptation par Majuro d’un rôle exclusif des États?Unis en matière de défense et du droit de Washington d’exclure toute présence militaire d’États tiers sur le territoire, l’espace aérien et les eaux des Îles Marshall.

Pour saisir la complexité de cette dépendance structurelle, il faut replacer la trajectoire des Îles Marshall dans le temps long des rivalités impériales. Peuplé depuis le deuxième millénaire avant notre ère par des navigateurs micronésiens capables de s’orienter sur de vastes étendues maritimes en lisant la houle et les étoiles, l’archipel est longtemps resté à l’écart des grandes routes marchandes. Découvert au XVI? siècle par des explorateurs espagnols puis nommé en l’honneur d’un capitaine britannique à la fin du XVIII? siècle, le territoire attire à la fin du XIX? siècle l’Empire allemand, intéressé par le commerce du coprah. Le XX? siècle fait toutefois basculer ces atolls dans l’histoire des conflits mondiaux. À l’issue de la Première Guerre mondiale, la Société des Nations confie à l’Empire du Japon un mandat d’administration sur l’archipel, où Tokyo met en place une administration civile avant d’engager, dans les années 1930, une militarisation navale et aérienne en violation des engagements internationaux. Les atolls deviennent des avant?postes de la marine impériale japonaise, puis, durant la Seconde Guerre mondiale, un théâtre d’opérations sanglant. La conquête de l’atoll de Kwajalein par les forces américaines au début de l’année 1944 marque un tournant logistique et psychologique dans la progression alliée vers le Japon.
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Après la guerre, les Nations unies confient aux États?Unis la tutelle du Territoire sous tutelle des îles du Pacifique, qui inclut les Îles Marshall. Pour la population marshallese, cette nouvelle période coïncide avec le chapitre le plus destructeur de son histoire. Entre 1946 et 1958, dans le contexte de la guerre froide et de la course aux armements nucléaires, le département américain de la Défense transforme les atolls de Bikini et d’Enewetak en polygones d’essais nucléaires. Soixante?sept essais atmosphériques et souterrains y sont réalisés, pour une puissance explosive cumulée estimée à plus de sept mille fois celle de la bombe larguée sur Hiroshima. L’essai thermonucléaire Castle Bravo, le 1?? mars 1954, dépasse largement les prévisions théoriques et provoque des retombées radioactives massives sur les atolls habités de Rongelap et d’Utirik. Les conséquences humaines, sanitaires, sociales et environnementales restent encore aujourd’hui lourdes : déplacements forcés, installation sur des îles peu hospitalières, malnutrition, hausse des cancers, maladies thyroïdiennes et anomalies congénitales au sein de plusieurs générations.
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Sur l’atoll d’Enewetak, le dôme de Runit, gigantesque structure en béton construite à la fin des années 1970 pour confiner des milliers de mètres cubes de débris contaminés, dont du plutonium, symbolise ce fardeau intergénérationnel. Ce sarcophage montre des signes de dégradation et se trouve exposé aux effets de la montée du niveau de la mer, alimentant la crainte d’une dispersion progressive de matières radioactives dans l’océan. Le ressentiment lié à cette « dette nucléaire », l’absence d’excuses pleinement assumées par Washington et l’insuffisance des indemnisations versées demeurent une blessure historique qui pèse sur la relation bilatérale.
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C’est dans l’ombre de cette histoire nucléaire que s’est forgée l’identité politique contemporaine du pays. Le cheminement vers la souveraineté est progressif : une constitution démocratique est adoptée en 1979, puis l’indépendance formelle, dans le cadre du Traité de libre association, est acquise en 1986. Cette souveraineté reste cependant encadrée par ce cadre juridique bilatéral, qui assure la survie économique de l’État grâce à des transferts fédéraux américains finançant une part significative du budget national, des infrastructures publiques à l’éducation. En contrepartie, les États?Unis disposent d’un droit de « déni stratégique » exclusif sur la région, leur permettant d’interdire toute utilisation militaire marshallaise par un État tiers, et conservent un rôle central dans la défense de l’archipel. Les forces armées américaines y maintiennent le centre d’essai de défense antimissile Ronald Reagan, sur l’atoll de Kwajalein, installation clé pour le test de missiles balistiques intercontinentaux, l’étalonnage des systèmes d’interception antimissile et la surveillance du domaine spatial. L’importance stratégique de ce site croît à mesure que la Chine et la Russie développent des vecteurs de frappe avancés.

La géopolitique de la puissance militaire se heurte toutefois à la réalité du dérèglement climatique. L’avenir politique et institutionnel des Îles Marshall est indissociable de la crise climatique globale. L’élévation du niveau de l’océan Pacifique n’est pas, pour Majuro, un sujet théorique, mais une urgence de sécurité nationale. Avec une altitude moyenne d’à peine deux mètres au?dessus du niveau de la mer, les atolls subissent déjà des inondations répétées et des marées de vive?eau qui salinisent les nappes phréatiques, détruisant les cultures vivrières d’arbre à pain et de taro et menaçant les infrastructures essentielles, des hôpitaux aux pistes d’aéroport. La présidente Hilda Heine, soutenue par une diplomatie active aux Nations unies et dans les conférences sur le climat, plaide pour le maintien de l’objectif de limitation du réchauffement global à 1,5?°C et fait des Îles Marshall un moteur de la Coalition pour une haute ambition climatique.

Malgré ce leadership moral, la question de l’habitabilité physique de l’archipel à la fin du siècle se pose ouvertement. Le gouvernement étudie des projets d’ingénierie lourds visant à rehausser artificiellement certaines îles clés afin de protéger les principaux centres urbains, tout en rejetant, pour des raisons de dignité culturelle et de continuité étatique, l’idée d’une relocalisation programmée de toute la population vers l’étranger. Se pose alors une question inédite en droit international : que deviendraient la souveraineté d’un État, son siège à l’ONU et sa vaste zone économique exclusive, riche en ressources halieutiques, si son territoire venait à être submergé ?
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Ce drame climatique se joue sur un arrière?plan régional de tensions croissantes. La République populaire de Chine, cherchant à étendre sa projection maritime vers le Pacifique central, considère l’Océanie comme un espace géopolitique stratégique. Sa politique vise à réduire la présence navale américaine, sécuriser l’accès aux ressources marines et isoler Taïwan. Pour cela, Pékin recourt largement au financement d’infrastructures et exploite le mécontentement des États insulaires à l’égard de la lenteur de certaines aides occidentales. Les Îles Marshall ont jusqu’ici résisté aux offres chinoises, mais le maintien de leur alliance avec Taipei implique, en retour, une attention constante et des engagements financiers clairs de la part de Washington. Les hésitations du Congrès américain à débloquer rapidement les fonds promis dans le cadre du Traité de libre association ont suscité de vives inquiétudes à Majuro, rappelant que la loyauté géopolitique d’un petit État ne peut être tenue pour acquise. La diplomatie marshallaise s’efforce de tirer parti de cette vulnérabilité américaine pour avancer ses priorités : compensations nucléaires, nettoyage des sites contaminés et financement de l’adaptation climatique.

La dimension culturelle, éducative et démographique ajoute une couche de complexité. Près d’un tiers des Marshallais vivent aujourd’hui de façon permanente aux États?Unis ou à Hawaï, grâce aux dispositions migratoires du Traité de libre association. Cette diaspora constitue une source de transferts de fonds essentiels à l’économie locale, mais s’éloigne parfois de la langue maternelle, des pratiques de navigation traditionnelle et des modes de vie qui ont façonné l’identité des atolls. Le système éducatif local, priorité constante des autorités, peine à retenir ses meilleures étudiantes et ses meilleurs étudiants face à l’attrait de salaires et de perspectives à l’étranger. Les établissements scolaires manquent de moyens pour former les ingénieurs, hydrologues et diplomates dont le pays a besoin pour organiser sa défense contre les effets de l’océan et pour se positionner dans l’arène internationale. Le renforcement du capital humain devient ainsi une véritable doctrine de sécurité nationale, indispensable pour maintenir un appareil d’État autonome et résilient.

L’influence géopolitique des Îles Marshall dépasse pourtant la seule échelle de leurs lagons. L’administration marshallaise gère l’un des plus grands registres maritimes du monde, se plaçant aujourd’hui dans le trio de tête mondial en tonnage, derrière le Panama et le Liberia selon les critères et les années. Des milliers de navires commerciaux naviguent sous son pavillon, attirés par une fiscalité avantageuse et une réglementation flexible. Ce levier économique et juridique confère à ce petit État une voix importante au sein de l’Organisation maritime internationale. Consciente du poids de son pavillon, la présidence l’utilise pour pousser le secteur du transport maritime, responsable d’une part significative des émissions de gaz à effet de serre, à adopter des objectifs de décarbonation plus ambitieux. Un État directement menacé par la montée des eaux se retrouve ainsi à réguler une flotte mondiale dont les émissions contribuent au réchauffement qui le met en danger.

Sur le plan institutionnel et social interne, la démocratie marshallaise associe un parlementarisme de tradition anglo?saxonne, avec le Nitijela, et un Conseil des Iroij, instance des chefs coutumiers locaux. Ce conseil joue un rôle consultatif, mais son autorité morale est déterminante sur les questions foncières et coutumières. Dans un pays où la surface de terre est extrêmement limitée, la propriété du sol est vue comme inaliénable et rattachée à des lignées familiales matrilinéaires. Cette conception coutumière complique la mise en œuvre rapide d’infrastructures modernes, la construction de digues de protection ou l’implantation de nouvelles installations militaires, chaque parcelle de terre nécessitant des négociations communautaires détaillées. En retour, ce maillage social constitue un filet de sécurité pour les populations les plus vulnérables face aux chocs économiques et aux catastrophes naturelles, illustrant une résilience communautaire profonde.
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Dans ce contexte multidimensionnel, les institutions régionales jouent un rôle fédérateur croissant. Le Forum des Îles du Pacifique, dont les Îles Marshall sont un membre actif, est devenu un lieu central de débats et de réalignements. Face à la rivalité sino?américaine, l’organisation défend une vision océanienne autonome, considérant le Pacifique comme un « continent maritime » porteur de ses propres intérêts, plutôt qu’un simple espace entre l’Asie et les Amériques. La diplomatie marshallaise s’appuie sur ce cadre multilatéral pour amplifier sa voix, en rappelant aux grandes puissances que les priorités régionales portent d’abord sur la lutte contre le changement climatique et la pêche illicite, plutôt que sur la reproduction de logiques de confrontation importées. Cette capacité à jouer la carte de la solidarité océanienne tout en préservant des alliances bilatérales clés témoigne d’une maturité géopolitique notable, permettant à un État peu peuplé d’exercer une influence disproportionnée sur certains dossiers mondiaux.

Pour la décennie à venir, l’agenda diplomatique, économique et environnemental de Majuro est d’une difficulté redoutable. Le gouvernement devra obtenir un décaissement rapide et transparent des fonds fédéraux américains négociés dans le cadre du Traité de libre association, tout en demandant une implication plus approfondie de Washington dans la décontamination nucléaire des atolls et la sécurisation durable du dôme de Runit. Il lui faudra continuer à incarner, sur la scène médiatique et diplomatique, l’urgence climatique, en rappelant que la disparition cartographique de son territoire constituerait un échec moral majeur de la communauté internationale. Les atolls coralliens du Pacifique central agissent déjà comme des sismographes géopolitiques, enregistrant les chocs des grandes transformations stratégiques, technologiques et écologiques de notre siècle. Le sort qui sera réservé aux Îles Marshall et à leurs habitants servira de précédent juridique et humanitaire pour le reste de la communauté internationale.