UN JOUR, UN PAYS

Sénégal : le vertige de la rupture face au poids de l’histoire

Nous voici au cœur d’une séquence politique inédite pour la république du Sénégal, qui navigue dans des eaux à la fois nouvelles et pourtant familières pour ce pays phare de l’Afrique de l’Ouest. Depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye au printemps 2024, la nation expérimente une configuration exécutive singulière, marquée par la cohabitation au sommet de l’État d’un président et d’un Premier ministre issus du même courant de rupture mais porteurs de sensibilités et de bases militantes distinctes. Porté au sommet de l’État sur la promesse d’un changement profond avec le système politique traditionnel, le nouveau président a confié la direction du gouvernement à son mentor Ousmane Sonko, figure centrale du mouvement contestataire antisystème. Aujourd’hui, l’ivresse initiale de la victoire cède progressivement la place aux contraintes de l’exercice du pouvoir. L’enthousiasme populaire, qui fut le ciment d’une victoire électorale obtenue après plusieurs années de fortes tensions civiles, se heurte aux réalités d’une économie fragilisée et d’un appareil d’État peu enclin aux transformations rapides. Les récentes passes d’armes publiques et les déclarations dissonantes sur la conduite de l’action gouvernementale illustrent les frictions inhérentes à cette cohabitation au sommet. Le discours de souveraineté, qui a servi de levier majeur pendant la campagne, cherche désormais à se traduire en un programme de gouvernement lisible, pris en étau entre des aspirations à une plus grande autonomie économique et la nécessité de rassurer des partenaires financiers et investisseurs dont le pays reste tributaire. L’exigence de probité et de justice sociale, omniprésente dans le discours de campagne, doit maintenant se décliner dans les textes de loi et, surtout, produire des effets perceptibles dans le quotidien de citoyens éprouvés, dont la patience s’érode à mesure que s’estompe l’euphorie de l’alternance.
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La scène politique dakaroise bruisse de rumeurs et d’analyses sur la solidité de cet attelage inédit. Si le chef de l’État incarne la continuité institutionnelle et la figure de l’arbitre suprême, son Premier ministre conserve la ferveur d’une base militante urbaine exigeante et imprime un rythme soutenu aux grandes réformes promises. Cette dualité au sommet, officiellement présentée comme une complémentarité patriotique, génère inévitablement des zones de frottement politique, comme en témoignent les divergences publiques apparues à partir de 2025 sur la gestion de la coalition et des priorités gouvernementales. La redéfinition de l’économie nationale, articulée autour d’un agenda de souveraineté visant à mieux mobiliser les ressources internes et à réduire certaines dépendances extérieures, peine encore à se traduire par la création massive d’emplois réclamée par une jeunesse urbaine confrontée au sous-emploi. En arrière-plan, les réorganisations administratives et les remises en cause de certains réseaux d’influence hérités des précédentes équipes traduisent la volonté de remodeler l’appareil d’État, mais se heurtent aux exigences de l’État de droit et aux équilibres institutionnels. Le pays avance ainsi en équilibre entre l’aspiration à une refondation morale et institutionnelle et le risque de blocages si les deux têtes de l’exécutif ne parviennent pas à maintenir un horizon commun. Le pari de la rupture politique est désormais confronté à l’épreuve du temps et de la gouvernance quotidienne.
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Pour comprendre la profondeur des bouleversements actuels, il est indispensable de se replonger dans l’histoire de cette nation, souvent présentée comme une exception démocratique forgée dans le contexte de la décolonisation. À l’indépendance en 1960, le pays est marqué par la stature de son premier président, Léopold Sédar Senghor, poète reconnu, intellectuel et homme d’État, qui a contribué à ancrer une culture du débat d’idées, de la vie partisane et d’un certain pluralisme encadré. Sous sa direction, l’État s’est construit autour d’une administration fortement centralisée, héritière du modèle jacobin français, mais constamment tempérée par la tradition de la palabre et par l’influence des grandes confréries soufies, en particulier les communautés mourides et tidianes. Ces autorités religieuses ont joué, et jouent encore, un rôle de médiation lors des crises politiques majeures, contribuant à tisser un compromis entre pouvoir politique et magistère religieux. Conscient des risques liés à la concentration du pouvoir, Senghor a, fait rare sur le continent à l’époque, quitté volontairement la présidence en 1980 au profit de son Premier ministre Abdou Diouf, ouvrant la voie à une tradition de transitions pacifiques qui demeure un marqueur fort du pays.

Abdou Diouf, grand serviteur de l’État, a pris la tête d’une nation relativement stable mais rapidement confrontée aux premières vagues d’ajustements structurels imposés par les institutions financières internationales. C’est sous sa présidence que le pays a approfondi le multipartisme et organisé des élections pluralistes, donnant une expression institutionnelle à une pluralité de forces politiques, malgré des critiques récurrentes sur le caractère inégal du jeu électoral. À la différence de nombreux États voisins d’Afrique de l’Ouest, l’armée sénégalaise est restée en retrait de la scène politique, s’astreignant à une neutralité républicaine qui a grandement contribué à la stabilité du pays. La crise casamançaise, conflit séparatiste éclaté au début des années 1980 dans le sud du pays, a toutefois rappelé de manière durable que la construction de l’État-nation demeure un chantier incomplet, marqué par des tensions territoriales et identitaires persistantes.

Le tournant du millénaire a vu l’arrivée au pouvoir d’Abdoulaye Wade, opposant de longue date, au terme d’une présidentielle qui a consacré la première alternance démocratique et pacifique au sommet de l’État. Le mot d’ordre du « Sopi », signifiant changement en wolof, a suscité un immense espoir, en promettant de libérer les énergies entrepreneuriales et d’inscrire le pays dans une économie plus ouverte. Son mandat a été marqué par de vastes programmes d’infrastructures – routes, projets autoroutiers, nouvelles installations aéroportuaires – qui ont profondément modifié le paysage urbain, notamment à Dakar. Mais la perception d’une gestion financière parfois dispendieuse et la tentative d’installer son fils Karim Wade au cœur de la succession politique ont ravivé les inquiétudes démocratiques. La réaction d’une société civile structurée, portée par des mouvements comme Y’en a marre, a alors imposé des limites claires aux velléités de personnalisation du pouvoir, témoignant d’une culture de mobilisation citoyenne qui imprègne désormais durablement la vie politique sénégalaise.

C’est dans ce contexte de rejet des dérives du régime Wade que Macky Sall a construit sa victoire en 2012. Ancien responsable de haut niveau du précédent pouvoir devenu opposant, il a promis une gouvernance plus sobre et transparente, organisée autour du Plan Sénégal émergent (PSE). Ce programme a permis d’enregistrer des taux de croissance soutenus, de moderniser à grande vitesse les infrastructures de transport (routes, autoroutes, train express régional) et de positionner le pays comme un acteur important de la diplomatie régionale. Toutefois, au fil des années, de nombreuses voix ont dénoncé une réduction progressive de l’espace civique, des poursuites judiciaires ciblant des figures majeures de l’opposition – dont Ousmane Sonko – ainsi qu’une augmentation des tensions sociales et politiques. Entre 2021 et 2024, le pays a traversé une séquence marquée par des manifestations parfois violentes, des arrestations controversées et une crise institutionnelle autour du report de l’élection présidentielle et de la question d’un éventuel troisième mandat, qui a fragilisé le consensus démocratique. La capacité des institutions, et notamment le rôle du Conseil constitutionnel pour garantir la tenue du scrutin présidentiel et le respect des délais, a néanmoins permis l’organisation de l’élection et l’alternance au profit de l’opposition.

Le Sénégal se trouve désormais face à des défis d’une ampleur considérable, à commencer par la pression démographique. Avec une population dont la médiane d’âge tourne autour d’une vingtaine d’années, le pays doit impérativement créer des emplois en nombre suffisant et améliorer la qualité de son système éducatif pour transformer ce dynamisme en dividende démographique plutôt qu’en source de frustrations. L’entrée dans l’ère des hydrocarbures, avec le premier pétrole du champ offshore Sangomar en juin 2024 et la montée en puissance de la production de gaz du projet Greater Tortue Ahmeyim à partir de fin 2024, ouvre une fenêtre d’opportunité historique. Mais cette nouvelle donne comporte le risque bien identifié d’une « maladie hollandaise », susceptible de déstabiliser l’économie si la rente n’est pas gérée avec prudence et transparence. Les nouvelles autorités ont exprimé leur volonté de revoir certains contrats miniers et énergétiques afin d’obtenir des conditions jugées plus favorables pour l’État, ce qui suppose un délicat équilibre entre défense des intérêts nationaux et maintien d’un climat attractif pour les investissements nécessaires au financement des infrastructures et du développement. Parallèlement, la quête de souveraineté alimentaire exige une modernisation rapide d’une agriculture encore largement dépendante de la pluie, fortement exposée aux dérèglements climatiques qui affectent l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.

Sur le plan régional et diplomatique, la position du Sénégal s’inscrit dans un environnement sahélien marqué par l’extension de menaces terroristes et l’instabilité politique chez plusieurs voisins. La présence de groupes armés jihadistes au Sahel représente une menace durable pour la sous-région, même si le territoire sénégalais a jusqu’ici été épargné par des attaques d’ampleur. Dans ce contexte, le pouvoir a fait le choix de maintenir son ancrage au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), évitant de s’isoler alors que certaines juntes voisines ont rompu avec l’organisation. Dans le même temps, porté par une base militante marquée par un discours panafricaniste, le Sénégal s’efforce de dialoguer avec ces régimes militaires tout en réaffirmant sa propre fidélité aux principes de l’État de droit, cherchant à se positionner comme un acteur de médiation plutôt que comme un allié sans réserve de l’un ou l’autre camp.

Au-delà du voisinage immédiat, la politique étrangère connaît une phase de recalibrage plus large. La relation avec l’ancienne puissance coloniale européenne est un dossier particulièrement sensible, dans un contexte de critiques croissantes à l’égard de la présence militaire et économique française en Afrique de l’Ouest. Les nouvelles autorités ont demandé le retrait des bases militaires françaises et ce retrait s’est concrétisé en 2025, marquant la fin de la présence permanente de troupes françaises sur le territoire sénégalais, sans pour autant rompre les relations bilatérales. Sur le plan monétaire et économique, le débat sur la réforme du franc CFA et sur une plus grande autonomie financière a été relancé, avec la volonté de renégocier certains accords jugés asymétriques. Dans un monde de plus en plus multipolaire, le Sénégal cherche à diversifier ses partenariats, en intensifiant ses relations avec des puissances asiatiques, des pays du Golfe et d’autres acteurs émergents, afin d’élargir sa marge de manœuvre et de réduire sa dépendance vis-à-vis de partenaires historiques uniques.

La nation sénégalaise se trouve à un moment charnière de son histoire politique contemporaine, où une nouvelle génération de dirigeants est appelée à transformer des promesses de rupture en politiques publiques efficaces. Le capital de confiance dont bénéficie encore une partie de la classe dirigeante issue de l’alternance reste important, mais il s’érode à mesure que les difficultés économiques et les tensions politiques se manifestent. Les principaux risques qui guettent le pouvoir ne tiennent pas à une hypothèse de coup d’État, contraire aux traditions institutionnelles du pays, mais à la possibilité d’une usure rapide liée aux blocages administratifs, aux rivalités internes et à l’incapacité à répondre aux attentes sociales. Le Sénégal dispose pourtant d’atouts significatifs : une société civile active, des élites intellectuelles reconnues, des ressources naturelles prometteuses et une expérience historique de résilience démocratique. Le succès de cette nouvelle étape dépendra de la capacité des dirigeants à convertir un discours de contestation en une pratique durable de gouvernement, capable de concilier ambition de souveraineté, exigence de justice sociale et impératifs de stabilité. C’est à cette aune que les citoyens, et au-delà eux l’histoire, apprécieront la portée réelle de cette nouvelle ère ouverte par l’alternance.