UN JOUR, UN PAYS

Le crépuscule démocratique de la Géorgie entre l’ombre russe et la lumière européenne

En ce début d’année, la Géorgie offre le visage tragique d’une nation profondément déchirée entre ses aspirations démocratiques de longue date et la réalité d’une dérive autoritaire de plus en plus affirmée. Dans les rues de Tbilissi, les échos des grandes mobilisations qui ont secoué le pays à plusieurs reprises depuis 2023, notamment contre la loi sur « l’influence étrangère » et après les élections législatives de 2024, résonnent encore. Ces rassemblements traduisent l’épuisement d’une population soumise à une pression policière croissante, mais aussi la résilience d’une société civile qui refuse de voir son avenir européen confisqué.

Le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, fondé et toujours inspiré en coulisses par l’oligarque milliardaire Bidzina Ivanichvili, accusé d’entretenir des affinités avec Moscou, a progressivement verrouillé l’essentiel des institutions publiques. Les élections législatives du 26 octobre 2024, marquées par un usage massif des ressources administratives, des atteintes au secret du vote, des cas d’intimidation et de fraude, ont été sévèrement critiquées par l’OSCE et de nombreux partenaires internationaux, qui estiment qu’elles n’ont pas pleinement respecté les standards démocratiques internationaux. Dans leur sillage, plusieurs scrutins locaux ont été contestés ou boudés par une partie de l’opposition, dans un climat de défiance généralisée.

Le gouvernement a alors franchi un seuil politique décisif. À la suite de ces élections, le Premier ministre Irakli Kobakhidze a annoncé la décision de suspendre les efforts d’adhésion à l’Union européenne jusqu’en 2028, gelant de fait le processus d’intégration malgré l’obtention du statut de pays candidat en décembre 2023. Ce revirement constitue une rupture majeure avec le consensus pro?européen qui dominait la vie politique depuis la Révolution des roses et contredit l’esprit des dispositions constitutionnelles inscrivant l’orientation euro?atlantique du pays.

Cette stratégie a plongé le petit État du Caucase dans une crise politique d’une intensité sans précédent depuis les années 1990. La présidente de la République, Salomé Zourabichvili, devenue l’une des principales voix pro?européennes du pays, se retrouve désormais isolée au sommet de l’État, en opposition frontale avec le gouvernement. Elle tente, par ses vetos symboliques, ses discours et ses déplacements à l’étranger, de porter la voix d’une partie de la population qui estime avoir été privée d’un scrutin équitable et d’un véritable choix politique. Face à elle, l’exécutif n’hésite plus à recourir à la force : dispersion violente de manifestations pacifiques, usage récurrent de gaz lacrymogènes, de canons à eau et de balles en caoutchouc, arrestations ciblées de militants et de journalistes lors des grands rassemblements.

Le tournant autoritaire en cours dépasse la simple alternance politique. Il s’agit d’un changement de cap géopolitique assumé, mené avec méthode et détermination. L’adoption, en plusieurs étapes, de lois imposant aux ONG et aux médias recevant plus de 20% de financements étrangers de se déclarer comme poursuivant « les intérêts d’une puissance étrangère » – des textes largement comparés au dispositif russe sur les « agents de l’étranger » – vise explicitement à stigmatiser la société civile indépendante. Ces lois ont suscité des critiques ouvertes de la part de l’Union européenne, des États?Unis et du Conseil de l’Europe, qui y voient un instrument de pression sur les voix critiques et un recul majeur de l’état de droit.

Dans le même temps, les licenciements et mises à l’écart de fonctionnaires jugés trop indépendants, les poursuites pénales contre des opposants, les violences commises par des groupes proches du pouvoir contre des militants pro?européens et des journalistes ont renforcé l’impression d’un glissement vers un système où les contre?pouvoirs sont méthodiquement affaiblis. Plusieurs organisations de défense des droits humains considèrent aujourd’hui que certains opposants sont détenus sur des bases politiques, même si les autorités rejettent cette qualification. Face à cette évolution, l’Union européenne a clairement indiqué que le processus d’adhésion était « de facto sur pause » et que la Géorgie risquait de rester un « candidat de nom seulement » tant que ces dérives ne seraient pas corrigées.

La réponse européenne a pris une dimension très concrète. La Commission a averti Tbilissi que la poursuite du recul démocratique pouvait conduire à une suspension du régime d’exemption de visa Schengen, élément central de la relation entre la Géorgie et l’UE. Les États membres ont déjà approuvé la suspension de la liberté de voyager sans visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques géorgiens, première étape d’un mécanisme qui pourrait à terme toucher l’ensemble des citoyens. Pour un pays dont de nombreux travailleurs et étudiants dépendent de cette mobilité, cet avertissement a un poids politique et social considérable.

Pour justifier ce recentrage sur Moscou et ce refroidissement avec l’Occident, la communication gouvernementale s’appuie largement sur la peur. Les dirigeants du Rêve géorgien répètent qu’une pression excessive des États?Unis et de l’Union européenne pousserait la Géorgie dans une confrontation directe avec la Russie, transformant le pays en « deuxième front » du conflit ukrainien. Dans cette rhétorique, les ONG et les partis d’opposition pro?occidentaux sont présentés comme des relais d’intérêts étrangers prêts à sacrifier la jeunesse géorgienne pour des enjeux géopolitiques qui la dépassent. Cette stratégie de polarisation, nourrie par une propagande intense, fragilise durablement le débat public.

Parallèlement, l’architecture de sécurité du Caucase du Sud se recompose. Le processus de normalisation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est encore fragile, mais il modifie déjà l’équilibre régional et la valeur stratégique des corridors de transport qui traversent la Géorgie. Tbilissi ne peut plus s’appuyer mécaniquement sur son rôle de route de contournement exclusive entre l’Europe et l’Asie en dehors du contrôle russe. La Russie, qui a déjà consolidé sa présence militaire en Abkhazie et en Ossétie du Sud depuis la guerre de 2008, privilégie désormais une stratégie d’influence politique interne à faible coût, plutôt qu’une intervention militaire directe. Elle profite des fractures internes pour rapprocher la Géorgie de sa sphère d’influence sans avoir à envoyer de nouvelles troupes.

La Chine, de son côté, continue d’investir dans les infrastructures de transport et les terminaux portuaires de la mer Noire et du corridor transcaucasien, dans le cadre plus large de ses Nouvelles routes de la soie. Pour le gouvernement géorgien, ces capitaux offrent une marge de manœuvre financière et une alternative apparente au soutien occidental. Mais beaucoup d’analystes préviennent qu’une dépendance accrue à l’égard de Pékin pourrait, à terme, se traduire par une nouvelle forme de vulnérabilité, économique et politique.
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Dans cet environnement mouvant, l’Union européenne apparaît partagée entre la volonté de conserver un levier sur Tbilissi et la crainte de légitimer un pouvoir en plein recul démocratique. Les rapports successifs de la Commission et les résolutions du Parlement européen décrivent désormais la Géorgie comme un candidat « seulement de nom », soulignant la « forte régression démocratique », la dégradation de l’état de droit et les pressions sur les médias et la société civile. L’UE continue néanmoins de soutenir la population géorgienne, notamment par des programmes de mobilité, d’aide économique et de coopération, afin de ne pas rompre le lien avec une société largement attachée au projet européen.

La Géorgie reste prisonnière de sa géographie et de son histoire. Coincée entre une Russie déterminée à préserver son influence, une Union européenne hésitante et une Chine de plus en plus présente, elle se trouve à un tournant politique majeur. L’issue de la confrontation entre un pouvoir qui cherche à consolider un modèle de démocratie illibérale et une jeunesse qui se bat pour maintenir vivante la perspective européenne ne déterminera pas seulement le destin de ce pays, mais contribuera aussi à redessiner les frontières de la liberté sur le continent européen.