UN JOUR, UN PAYS
Le grand écart balkanique de la Croatie

Il est des pays dont la géographie dicte largement le destin politique et dont les soubresauts intérieurs reflètent les grandes fractures de leur environnement régional. La république d’Europe du Sud-Est illustre clairement ce postulat. La scène politique de ce jeune Etat, devenu au fil des décennies un acteur important et respecté de l’échiquier balkanique et européen, offre aujourd’hui le spectacle d’une cohabitation institutionnelle aussi rugueuse qu’inédite. D’un côté, le chef du gouvernement, Andrej Plenkovi?, figure centrale de l’Union démocratique croate (HDZ), qui a su maintenir son emprise sur le pouvoir exécutif et législatif lors des élections parlementaires de 2024. Ce technocrate policé, formé dans les rouages européens, incarne une droite modérée, fortement pro-européenne, atlantiste et soucieuse de respectabilité internationale. Face à lui, retranché dans le palais présidentiel de la colline de Pantov?ak, se dresse Zoran Milanovi?, homme politique issu de la gauche sociale-démocrate, dont l’évolution l’a conduit vers un souverainisme ombrageux, volontiers populiste, frondeur et parfois ouvertement provocateur.
Sa réélection en janvier 2025, avec un peu plus de 74% des suffrages exprimés au second tour face au candidat conservateur Dragan Primorac soutenu par le gouvernement, traduit la volonté d’une large partie de l’électorat de maintenir un équilibre des pouvoirs plutôt que de laisser un camp concentrer l’ensemble des leviers institutionnels. Cette dualité conflictuelle au sommet de l’Etat n’est pas une simple anomalie de circonstances ; elle reflète une nation tiraillée entre son aspiration à l’intégration occidentale et la tentation d’une affirmation nationale plus rugueuse face aux injonctions de Bruxelles ou de Washington. Les joutes verbales répétées entre les deux têtes de l’exécutif, notamment sur la gestion de la guerre en Ukraine ou sur l’attitude à adopter face au conflit au Proche-Orient, illustrent cette tension entre une diplomatie gouvernementale mesurée et multilatérale et un discours présidentiel de rupture et de dénonciation. Cette architecture politique, malgré ses frictions, montre néanmoins la solidité de institutions démocratiques mises en place au début des années 1990.
Pour comprendre cette complexité contemporaine et la psyché géopolitique de ce pays aux paysages spectaculaires, il faut revenir à l’histoire longue de ce carrefour des empires. Contrairement à une partie de ses voisins méridionaux ou orientaux, la nation s’est pensée comme l’avant-garde orientale de l’Europe centrale, liée à la sphère culturelle catholique et romaine. Pendant des siècles, son territoire morcelé a constitué une zone de contact, souvent militarisée, entre l’Empire des Habsbourg, bastion de la chrétienté occidentale, et l’Empire ottoman, puissance expansionniste cherchant à s’enfoncer dans la péninsule balkanique. Cette fonction de glacis a forgé une identité nationale résiliente, ancrée dans la défense de la foi catholique et dans l’attachement à la terre face aux invasions répétées. L’appartenance prolongée à l’ensemble austro-hongrois a doté le pays d’une architecture institutionnelle relativement sophistiquée, d’une culture urbaine centre-européenne et d’un cadre juridique plus proche de la Mitteleuropa que de certains territoires balkaniques longtemps restés sous domination directe ottomane.
La dislocation des empires après la Première Guerre mondiale a toutefois précipité ce peuple, au nom d’un idéal yougoslave, dans une construction étatique multinationale déséquilibrée. L’intégration dans le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, devenu plus tard la Yougoslavie monarchique, s’est rapidement transformée en face-à-face conflictuel avec une centralisation politique dominée par Belgrade. La frustration et le ressentiment ont poussé une partie des élites nationalistes vers des idéologies extrêmes durant la Seconde Guerre mondiale, avec les crimes du régime oustachi, laissant une mémoire profondément traumatique dans l’ensemble des Slaves du Sud.
Après 1945, la reconstruction de l’Etat yougoslave sous la direction communiste de Josip Broz Tito, lui-même d’origines mixtes, a figé les passions nationales sous une chape idéologique et sécuritaire. Le système fédéral titiste, avec son jeu de contrepoids et de purges régulières, a tenté d’étouffer les revendications identitaires et religieuses. Le « Printemps croate » du début des années 1970, mouvement demandant plus d’autonomie politique, économique et linguistique, a rappelé que l’aspiration à une souveraineté plus affirmée n’avait jamais disparu. La mort de Tito au début des années 1980, puis l’effondrement du bloc soviétique, ont contribué au réveil brutal des nationalismes antagonistes.
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Lorsque Franjo Tu?man, ancien général et figure de la droite nationaliste, proclame la souveraineté de la Croatie en 1991, il sait qu’il déclenche une séquence explosive qui précipite l’éclatement de la Yougoslavie et la réaction militaire des autorités serbes et de l’armée fédérale. L’indépendance n’a pas été obtenue par la négociation, mais par une guerre dure, marquée par les bombardements massifs de villes et par des déplacements de population. La « guerre de la patrie » entre 1991 et 1995 constitue encore aujourd’hui le récit fondateur de la république. Face à la rébellion armée d’une partie de la minorité serbe locale, soutenue par l’armée fédérale yougoslave dominée par Belgrade, les forces croates, d’abord sous-équipées, se structurent progressivement et professionnalisent leur commandement. Le siège et la destruction de Vukovar deviennent le symbole du martyre national, et contribuent à cimenter l’unité du pays. L’opération Tempête (Oluja) en août 1995, offensive fulgurante visant à reprendre la Krajina, rétablit l’intégrité territoriale de la Croatie au prix d’un exode massif de la population serbe. Cette victoire militaire consacre l’indépendance sur la scène internationale, mais laisse un pays dévasté, des infrastructures détruites, des centaines de milliers de réfugiés et de vastes zones minées.
La transition d’un état de guerre totale vers une démocratie libérale pacifiée, économiquement viable et respectueuse de l’Etat de droit a été longue et exigeante. Les années suivant immédiatement le conflit sont marquées par une transition politique interne chaotique, la coopération contrainte avec le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, et un vaste effort de mise à niveau législative pour se rapprocher des normes démocratiques et économiques de l’Europe occidentale. L’objectif stratégique central, partagé par une grande partie de la classe politique, devient l’intégration dans les institutions euro-atlantiques, perçue comme une garantie de sécurité et de prospérité. L’adhésion à l’OTAN en 2009, puis à l’Union européenne en 2013, est l’aboutissement de ce processus. La véritable étape symbolique survient au 1er janvier 2023, lorsque le pays rejoint simultanément la zone euro et l’espace Schengen, supprimant les contrôles aux frontières terrestres avec la plupart de ses voisins membres de l’UE.
Cette réussite géopolitique masque cependant une réalité socio-économique plus contrastée. Le pays connaît une importante crise démographique, liée notamment à une forte émigration vers des Etats membres plus riches comme l’Allemagne ou l’Autriche, en quête de salaires plus élevés et d’un environnement économique jugé plus transparent. En une décennie, la population est passée en dessous de 4 millions d’habitants, autour de 3,8 millions, ce qui pose un défi majeur pour le financement du système social et le fonctionnement du marché du travail. Pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre, en particulier dans la construction et le tourisme, la Croatie s’est ouverte à une immigration de travail extra-communautaire, notamment en provenance d’Asie du Sud (Népal, Inde, Philippines). Ce phénomène, encore récent, constitue un changement sociologique sensible dans un pays longtemps très homogène sur le plan ethnique et religieux et nourrit des tensions que certaines forces populistes exploitent sur le plan électoral.
L’économie reste fortement dépendante du tourisme, qui pèse environ un quart du PIB, grâce à une côte adriatique très attractive, un patrimoine historique marqué par les influences vénitiennes et romaines, et une offre estivale de masse accueillant plusieurs millions de visiteurs. Cette dépendance rend cependant la Croatie vulnérable aux chocs externes, qu’ils soient sanitaires, climatiques ou géopolitiques. Les autorités cherchent à diversifier l’économie vers les services numériques, les technologies innovantes et les industries vertes, soutenues par les fonds de cohésion et les plans de relance européens, avec des résultats encore inégaux.
Sur le plan stratégique et militaire, le retour de la guerre de haute intensité en Europe avec l’agression russe contre l’Ukraine a provoqué un électrochoc à Zagreb. La Croatie a engagé une hausse rapide de ses dépenses militaires, visant 2,5% du PIB en 2027 et 3% en 2030, ce qui représentera, par rapport au début des années 2010, un quasi-triplement du budget de défense. Le pays modernise ses forces armées, notamment avec l’achat de 12 Rafale d’occasion à la France pour remplacer sa flotte de chasseurs MiG-21 d’origine soviétique. Dans le même mouvement, le parlement croate a voté le 24 octobre 2025 la réintroduction d’un service militaire obligatoire de courte durée : à partir de 2026, environ 18 000 jeunes hommes doivent effectuer une formation de base de deux mois, tandis que les femmes en sont exemptées mais disposent d’un service civil alternatif. L’objectif affiché est de renforcer la réserve, de diffuser des compétences de base en matière de sécurité et de resserrer le lien armée-nation.
La politique étrangère croate déploie l’essentiel de son énergie dans le voisinage immédiat. Les relations avec la Serbie restent marquées par une méfiance profonde, nourrie par les contentieux mémoriels et les différends non résolus liés aux guerres des années 1990, même si la coopération économique et les échanges transfrontaliers imposent un certain pragmatisme. Les différends maritimes avec la Slovénie, notamment autour de la baie de Piran, ont été largement relégués à l’arrière-plan au profit d’une coopération bilatérale au sein de l’UE. En revanche, la situation en Bosnie-Herzégovine demeure une préoccupation majeure. Les Croates représentent environ 15% de la population de ce pays multiconfessionnel, et Zagreb se pose en protecteur de cette communauté, signataire et garante de l’esprit des accords de Dayton de 1995. La diplomatie croate s’oppose régulièrement aux projets perçus comme une centralisation excessive au profit de la majorité bosniaque musulmane, redoutant une marginalisation politique de la composante croate. Cette politique se traduit aussi par la délivrance de nombreux passeports croates aux Croates de Bosnie-Herzégovine, leur offrant l’accès à la citoyenneté de l’Union européenne et un poids électoral non négligeable lors des scrutins en Croatie.
Au niveau européen, la Croatie s’efforce de se présenter comme un pôle de stabilité et d’ancrage occidental dans un environnement balkanique encore fragile. Elle a déjà exercé la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne au premier semestre 2020, expérience qui a renforcé sa visibilité à Bruxelles, même si elle ne dispose pas d’une nouvelle présidence programmée pour 2026 dans ce cadre institutionnel précis. Le pays participe toutefois activement aux formats régionaux des Etats méditerranéens et aux initiatives visant à renforcer la sécurité des frontières extérieures de l’UE face à l’instrumentalisation des flux migratoires par certains acteurs révisionnistes.
Dans ce contexte de bouleversements géopolitiques, la trajectoire croate reste celle d’un Etat de taille modeste mais au positionnement stratégique important, cherchant à concilier une identité nationale marquée, une mémoire de guerre récente, un ancrage euro-atlantique assumé et la nécessité de répondre à des défis démographiques et économiques lourds. Cette combinaison de résilience historique, de choix occidentaux clairs et de fragilités internes structurelles fait de la Croatie un observatoire privilégié des tensions contemporaines entre souveraineté nationale, intégration régionale et globalisation.