JAPON - ANNIVERSAIRE

Le prince et le fleuve : le temps immobile de Naruhito

Né le 23 février 1960, au cœur d’un archipel où le temps se mesure autant par le cycle des saisons que par la permanence des institutions, Hiro-no-miya Naruhito s’inscrit d’emblée dans une trame historique qui dépasse la seule durée d’une vie humaine. Il voit le jour dans l’enceinte du palais impérial de Tokyo, îlot de lenteur protégé par des murailles de pierre et de larges fossés verdoyants. Premier fils du prince héritier Akihito et de la princesse Michiko, il incarne la continuité charnelle de la plus ancienne monarchie héréditaire encore en vigueur dans le monde. Une rupture discrète avec la tradition s’opère pourtant dès son enfance : ses parents, rompant avec l’usage qui voulait que les enfants impériaux soient essentiellement confiés à des nourrices et précepteurs, choisissent de l’élever au plus près d’eux. Cette décision intime introduit une nuance de modernité au sein d’une institution longtemps figée dans ses rites. Il célèbre aujourd'hui ses 66 ans
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L’enfance de Naruhito se déroule à la confluence de deux temporalités. D’un côté, le temps immobile de la tradition shintoïste, fait de rituels agraires, de prières aux ancêtres et d’une étiquette de cour très codifiée. De l’autre, le temps rapide du Japon de la haute croissance, celui des trains à grande vitesse, de l’urbanisation et de l’intégration du pays dans l’économie mondiale. Dans cet espace intermédiaire, l’enfant grandit en observant les mutations industrielles de son pays tout en étant préparé à devenir le gardien symbolique de son identité. La géographie même de son éducation, entre les pavillons de bois du palais et les établissements de l’institution Gakushuin, façonne un esprit curieux. Très tôt, le prince manifeste un intérêt particulier non pour la seule geste politique, mais pour les infrastructures et les circulations qui structurent les sociétés.
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Cette attention aux réseaux et aux cours d’eau le conduit naturellement vers l’étude des voies de communication et de l’élément liquide. L’eau devient l’un des fils conducteurs de sa réflexion intellectuelle. En 1983, quittant provisoirement le cadre contraignant de la Maison impériale, il part étudier au Merton College de l’université d’Oxford. Il y consacre plusieurs années à des recherches sur la navigation et le trafic sur la Tamise au XVIII? siècle, travail qu’il présente finalement sous la forme d’une thèse en 1989 et qu’il évoquera dans ses mémoires The Thames and I. Libéré des rigueurs du protocole, le jeune prince y mène une existence d’étudiant presque ordinaire, fréquente les rues d’Oxford et se plonge dans les archives pour comprendre comment un fleuve peut structurer l’espace économique et social d’un pays insulaire.

Parallèlement à ses recherches historiques et géographiques, Naruhito cultive une activité musicale qui éclaire son caractère réservé. Après avoir pratiqué le violon dans son enfance, il se tourne vers l’alto, instrument de registre médian qui assure le lien entre les voix aiguës et graves au sein de l’orchestre. Ce choix, loin d’être anecdotique, offre une métaphore de son rôle constitutionnel. Dans le Japon d’après-guerre, l’empereur n’est plus un dieu vivant ni un monarque absolu, mais le symbole de l’État et l’incarnation de l’unité du peuple, dépourvu de pouvoir exécutif mais chargé de maintenir l’harmonie.

La vieille institution impériale exige toutefois plus qu’une préparation intellectuelle et morale : elle requiert une descendance légitime pour assurer la continuité de la lignée. En 1986, lors d’une réception organisée autour de la visite de l’infante Elena d’Espagne, Naruhito rencontre Masako Owada, jeune femme brillante, fille d’un haut diplomate, formée notamment à Harvard et à Oxford, polyglotte et engagée dans une carrière diplomatique au ministère des Affaires étrangères. Le contraste entre cette diplomate cosmopolite et le prince réservé, héritier d’un trône millénaire, frappe les observateurs. Le prince est rapidement séduit par son intelligence et son parcours.

Pendant plusieurs années, l’Agence de la Maison impériale se montre réticente à cette union, jugeant Masako peu adaptée aux contraintes de la cour et craignant l’impact de son profil indépendant. Naruhito fait preuve d’une grande constance et lui promet de la protéger. En 1993, après avoir initialement refusé à plusieurs reprises, Masako accepte finalement sa demande en mariage. Le jour des noces, célébrées en juin 1993, elle apparaît dans les riches atours de la cour traditionnelle, image saisissante d’une femme moderne entrant dans un univers fortement codifié. À partir de ce moment, sa carrière internationale se met en retrait au profit des attentes dynastiques.

L’attente d’un héritier devient rapidement un enjeu central. Une fausse couche en 1999, la pression médiatique et familiale, puis le recours à la procréation médicalement assistée sont mentionnés par plusieurs sources. Le 1er décembre 2001 naît finalement une fille, la princesse Aiko, au grand bonheur du couple. Mais la loi de la Maison impériale, issue de la période Meiji, exclut toujours les femmes de la succession au trône, plaçant la dynastie face à une impasse potentielle. La pression exercée sur Masako, combinée à l’abandon de sa carrière, contribue à l’apparition de troubles dépressifs, officiellement décrits comme un trouble d’adaptation, qui la tiennent longtemps éloignée de la scène publique.

En 2004, Naruhito rompt avec sa réserve habituelle pour défendre publiquement son épouse. Il critique alors le comportement de l’Agence impériale, qu’il accuse d’avoir entravé la personnalité et la carrière de Masako et d’être responsable de sa maladie. Ce geste, rare dans le contexte impérial, révèle un homme prêt à s’opposer aux pesanteurs institutionnelles pour protéger sa famille. Durant les années suivantes, tout en accomplissant ses fonctions de prince héritier – visites officielles, représentation du Japon à l’étranger – il veille à la lente reconstruction de son épouse. En parallèle, il approfondit son engagement sur les questions de l’eau, devenant une voix respectée dans les enceintes internationales et participant à des conférences sur la gestion durable des ressources hydriques.

L’histoire impériale connaît un tournant lorsque l’empereur Akihito, avançant en âge, obtient la possibilité d’abdiquer, ce qui est inédit dans le Japon contemporain. Le 30 avril 2019, il renonce au trône, et le 1er mai 2019, Naruhito devient le 126? empereur du Japon, marquant l’ouverture de l’ère Reiwa, souvent traduite par l’idée d’une « belle harmonie ». Les cérémonies d’intronisation, à l’automne 2019, incluent la remise des trois trésors sacrés – épée, miroir et joyau – symboles du lien mythique de la dynastie avec la déesse solaire Amaterasu. L’homme qui accomplit ces rites anciens est aussi le premier empereur japonais à avoir longuement étudié à l’étranger.

Son règne s’ouvre peu après sur l’épreuve de la pandémie de Covid-19. Contraint de limiter ses déplacements, Naruhito adresse des messages télévisés de soutien et d’encouragement à la population, insistant sur la solidarité et la résilience. Il poursuit par ailleurs la pratique, initiée déjà sous son père, de visites auprès des victimes de catastrophes naturelles – typhons, séismes – se rendant dans des gymnases et centres d’hébergement pour écouter les sinistrés, souvent aux côtés de l’impératrice Masako. Par ce contact direct avec la population, il incarne une monarchie moins distante que celle de certains de ses prédécesseurs.
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À mesure que le monde se rouvre après la crise sanitaire, la diplomatie japonaise reprend son cours. En juin 2023, Naruhito effectue un voyage d’État en Indonésie, son premier déplacement à l’étranger en tant qu’empereur. Il y visite notamment la station de pompage de Pluit, infrastructure clé de drainage urbain, en cohérence avec son intérêt de longue date pour la gestion des eaux et les systèmes fluviaux. En juin 2024, il est reçu à Londres pour une visite d’État, au cours de laquelle il retourne à Oxford et visite la barrière de la Tamise, nouvelle occasion de lier son histoire personnelle à son intérêt scientifique. Chaque geste public s’inscrit dans une chorégraphie protocolaire précise, mais le souverain y laisse transparaître une attention réelle aux enjeux contemporains.

En toile de fond demeure la question de la succession. Le neveu de Naruhito, le prince Hisahito, né le 6 septembre 2006, franchit le seuil de la majorité en 2024, renforçant temporairement la sécurité de la lignée masculine. Mais le débat sur une éventuelle ouverture de la succession aux femmes et sur l’avenir de l’institution impériale continue d’animer la société et la classe politique japonaises. La vie de Naruhito, partagée entre fidélité à des rituels pluriséculaires et sensibilité aux enjeux modernes – qu’il s’agisse de l’égalité de genre, de la santé mentale ou de l’environnement – témoigne d’un effort constant pour concilier tradition et contemporanéité.

Homme profondément attentif au murmure des fleuves et à la recherche d’harmonie, souverain sans pouvoir exécutif mais doté d’une influence morale certaine, Naruhito poursuit son chemin dans la discrétion, à la manière d’un altiste au sein d’un orchestre. À travers sa personne, la Maison impériale s’efforce de ne pas se laisser emporter par le courant des incertitudes, mais de trouver, avec patience, une voie praticable dans le siècle présent.