SINGAPOUR - ANNIVERSAIRE

La trajectoire institutionnelle de Tharman Shanmugaratnam

Né le 25 février 1957, Tharman Shanmugaratnam voit le jour dans une cité insulaire s’apprêtant à vivre de profonds bouleversements politiques et sociaux. À cette époque, Singapour se trouve encore sous la tutelle directe de la couronne britannique, naviguant avec prudence dans les eaux tumultueuses de la décolonisation. Il grandit au sein d’une famille d’origine tamoule srilankaise, issue de la région de Jaffna, communauté qui a fourni de nombreux cadres à l’administration et aux professions libérales. Son père, le professeur Kanagaratnam Shanmugaratnam, est souvent qualifié de père fondateur de la pathologie médicale à Singapour. Cet environnement familial, imprégné de rigueur scientifique et de sens du service public, marque durablement le caractère du jeune garçon. Dans le creuset multiculturel singapourien, le futur dirigeant acquiert une compréhension intime des dynamiques communautaires de sa jeune nation. Son enfance est ainsi directement traversée par l’émergence difficile d’une république indépendante, officiellement proclamée le 9 août 1965, alors qu’il n’a que huit ans. Il fête aujourd'hui ses 69 ans.

Les années de formation viennent consolider et amplifier ces solides fondations. Il fréquente d’abord les bancs de la prestigieuse Anglo-Chinese School, institution scolaire reconnue pour avoir formé une part importante de l’élite dirigeante de l’île. Il s’y distingue par un engagement sportif soutenu et par une curiosité prononcée pour la littérature, révélant une personnalité aux centres d’intérêt variés. Animé par le désir de comprendre les mécanismes qui régissent les grandes sociétés contemporaines, il quitte ensuite son île natale pour l’Europe. Il intègre la London School of Economics au Royaume?Uni, où il obtient un Bachelor of Science en économie. Cette immersion dans un haut lieu de la pensée économique nourrit son sens critique. Soucieux d’approfondir sa maîtrise des modèles macroéconomiques, il poursuit à l’université de Cambridge, au sein du Wolfson College, où il décroche un MPhil en économie. Il traverse ensuite l’Atlantique pour compléter ce parcours à la Kennedy School of Government de l’université Harvard, y obtenant un Master in Public Administration et la distinction de Lucius N. Littauer Fellow, qui salue à la fois l’excellence académique et le potentiel de leadership.

La dimension personnelle de son parcours est étroitement liée à son ascension publique. Il unit sa destinée à celle de Jane Yumiko Ittogi, avocate de formation, profondément engagée dans la promotion des arts, le développement communautaire et les questions de justice sociale. Ensemble, ils fondent un foyer et élèvent quatre enfants, attentifs à préserver une forme de normalité familiale malgré l’exposition publique croissante. Son épouse joue un rôle discret mais constant à ses côtés, partageant avec lui une même exigence d’inclusion sociale. Les engagements de Jane Ittogi dans des initiatives artistiques et sociales en faveur des personnes marginalisées font écho, de manière significative, aux préoccupations qui irrigueront plus tard l’action politique de son mari.

La carrière professionnelle de Tharman débute au sein de la haute administration de son pays, loin des clameurs électorales. En 1982, il rejoint la Monetary Authority of Singapore (MAS), qui fait office à la fois de banque centrale et de régulateur financier national. D’abord simple économiste, il gravit progressivement les échelons, se familiarisant avec les rouages complexes d’une économie asiatique en rapide transformation. À l’exception d’un passage au ministère de l’Éducation au milieu des années 1990, il consacre l’essentiel de cette première phase de carrière à la MAS, dont il devient finalement le Managing Director avant d’entrer en politique. C’est dans ces fonctions qu’il affronte la violente crise financière asiatique de 1997, expérience qui renforce sa conviction de la nécessité, pour un petit État, de bâtir des réserves financières solides afin de garantir sa résilience.

La transition vers la politique partisane s’opère au tournant du nouveau millénaire. Sollicité par les dirigeants du Parti d’action populaire (PAP), formation qui domine la vie politique singapourienne depuis l’indépendance, il accepte de se présenter aux élections générales de 2001. Il fait alors ses premiers pas sur la scène électorale dans la Jurong Group Representation Constituency (GRC). L’homme des dossiers techniques doit apprendre à maîtriser l’art du contact direct avec les électeurs. Il y parvient rapidement : la liste qu’il conduit remporte un très large soutien, et il sera ensuite réélu à plusieurs reprises dans la même circonscription, bénéficiant d’un ancrage local solide. Fort de cette légitimité, il entre au gouvernement national et entame une longue ascension ministérielle.

Ses premiers portefeuilles majeurs révèlent un administrateur soucieux de faire évoluer le pacte social singapourien. Nommé ministre de l’Éducation en 2003, il s’attelle à réformer un système scolaire réputé pour son excellence, mais souvent jugé très exigeant pour les élèves. Conscient que l’économie du savoir requiert créativité et adaptabilité, il promeut une pédagogie plus flexible, résumée par la formule « teach less, learn more », visant à moins enseigner pour permettre aux jeunes d’apprendre davantage par eux?mêmes. Son objectif est de préserver la méritocratie tout en réduisant la pression des examens. Cette vision éducative s’accompagne d’une attention constante à la formation professionnelle continue des adultes, qu’il continuera de défendre dans ses fonctions ultérieures.

La reconnaissance de ses compétences d’économiste s’affirme lorsqu’il est appelé à diriger le ministère des Finances, poste stratégique qu’il occupe durant de nombreuses années. À ce titre, il doit gérer les conséquences de la crise financière mondiale de 2008. Sa politique macroéconomique prudente et proactive contribue à permettre à Singapour de traverser la récession avec une résilience remarquée sur la scène internationale. Loin de se cantonner à une stricte orthodoxie budgétaire, il utilise les leviers fiscaux pour restructurer l’économie, soutenir la productivité, relever les revenus des travailleurs modestes et renforcer la mobilité sociale, notamment par le biais de crédits d’impôt ciblés et de dispositifs comme SkillsFuture.

Cette envergure nationale lui ouvre les portes des plus hautes responsabilités étatiques. Il est nommé Deputy Prime Minister, puis Senior Minister, et exerce les fonctions de Coordinating Minister for Economic and Social Policies, devenant l’un des piliers de l’exécutif singapourien. Parallèlement, il est nommé Chairman de la Monetary Authority of Singapore en 2011, fonction qu’il occupe jusqu’en 2023, cumulant ainsi responsabilités gouvernementales et supervision du secteur financier. Sa stature intellectuelle dépasse rapidement les frontières du pays : il préside le Comité monétaire et financier international (IMFC) du Fonds monétaire international, devenant le premier responsable issu d’Asie à occuper cette fonction, et participe à de nombreuses commissions internationales sur la réforme du système financier, le développement durable ou la préparation face aux crises globales.

L’année 2023 marque un tournant institutionnel décisif dans son parcours public. Alors qu’il exerce les fonctions de Senior Minister et préside encore la MAS, il annonce sa décision de quitter le gouvernement, de renoncer à son siège au Parlement et de mettre un terme à son appartenance au PAP afin de se présenter à l’élection présidentielle. La Constitution singapourienne exige en effet que le chef de l’État soit une figure non partisane, chargée notamment de veiller sur les importantes réserves financières nationales. La campagne qui s’ensuit se conclut par une large victoire : en septembre 2023, Tharman Shanmugaratnam est élu neuvième président de la République de Singapour avec 70,4% des suffrages exprimés.

En tant que chef de l’État, il incarne désormais l’unité de la nation et veille, dans le cadre fixé par la Constitution, à la solidité institutionnelle du pays et à la préservation des réserves accumulées pour les générations futures. Son rôle n’est plus de concevoir les politiques publiques au quotidien, mais d’exercer un magistère de garantie et d’influence morale, en coopération avec le gouvernement élu. Sur la scène diplomatique, il représente Singapour auprès de ses partenaires étrangers et des grandes institutions internationales, fort d’une longue expérience dans les domaines économique et social. Dans un contexte mondial marqué par l’incertitude, les tensions géopolitiques et les défis technologiques, il plaide pour une coopération internationale renforcée et pour le maintien de la cohésion sociale intérieure, fidèle aux thèmes qui ont structuré toute sa vie publique.