TURQUIE - ANNIVERSAIRE

La mutation de la république turque et le destin de Recep Tayyip Erdogan

Le 26 février 1954 marque la naissance de Recep Tayyip Erdogan, événement initial d’un parcours appelé à transformer en profondeur l’équilibre institutionnel et idéologique de la Turquie. Il voit le jour dans le quartier populaire et escarpé de Kasimpasa, au cœur d’Istanbul, tandis que sa famille est originaire de la province de Rize, sur les côtes rudes de la mer Noire. Ses parents, issus de milieux modestes, incarnent cette frange de la population anatolienne en quête d’ascension sociale dans l’ancienne capitale impériale. Durant sa jeunesse, il est confronté très tôt aux exigences de la survie matérielle. Pour contribuer aux revenus du foyer, il parcourt les rues d’Istanbul en vendant de la limonade et des simit, ces pains au sésame devenus une image récurrente de son récit biographique. Cette immersion précoce dans les réalités du quotidien urbain nourrit une opiniâtreté tenace et façonne sa compréhension des attentes des classes populaires.

Son éducation intellectuelle et religieuse se déroule dans un lycée de type Imam Hatip, établissement confessionnel destiné à la formation de prédicateurs islamiques. Dans ce cadre, il s’imprègne d’une vision du monde conservatrice, en tension avec le laïcisme rigide hérité des fondateurs de la République. Parallèlement à ses études, le jeune homme consacre une part importante de son énergie à la pratique du football, évoluant plusieurs années dans des équipes de niveau semi?professionnel, expérience qu’il revendique ensuite comme matrice de discipline et d’esprit collectif.

Le passage à l’âge adulte s’accompagne de décisions durables sur les plans personnel et professionnel. Le 4 juillet 1978, il épouse Emine Gulbaran, qui partage ses références religieuses et traditionnelles et devient une figure centrale de son image publique. De cette union naissent quatre enfants, Ahmet Burak, Necmettin Bilal, Esra et Sumeyye. La sphère familiale, étroitement reliée à son itinéraire politique, voit certains de ses descendants occuper des postes influents au sein de fondations et de cercles proches du pouvoir. Sur le plan professionnel, Erdogan rejoint la régie des transports municipaux d’Istanbul (IETT), où il occupe un poste de bureau. Cette expérience lui donne un aperçu concret des rouages administratifs et des dysfonctionnements qui affectent le quotidien des citadins.

Séduit par les thèses de Necmettin Erbakan, figure majeure de l’islam politique turc, il milite activement dans les différents partis de cette mouvance. Il se distingue par une éloquence combative et une capacité à organiser les réseaux de quartier. Multipliant les réunions dans les banlieues défavorisées, il porte un discours mêlant promesse de justice sociale, dénonciation de la corruption des élites occidentalisées et réhabilitation d’une fierté identitaire musulmane. Ces années de travail militant patient consolident sa base de soutien et le hissent progressivement aux plus hautes responsabilités de l’appareil provincial de son camp politique.

L’année 1994 constitue une rupture majeure. Sous les couleurs du Parti de la prospérité (Refah), il crée la surprise en remportant la mairie métropolitaine d’Istanbul. À ce poste, il s’attaque aux problèmes chroniques de la ville : pénuries d’eau, gestion des déchets, embouteillages, finances locales dégradées. Des améliorations sensibles dans ces domaines nourrissent sa popularité, qui dépasse les frontières de son électorat traditionnel et séduit une partie des classes moyennes en quête d’efficacité administrative. Dans le même temps, la haute hiérarchie militaire, gardienne autoproclamée de l’ordre kémaliste, observe avec méfiance la montée en puissance de cette mouvance islamo?conservatrice. En 1997, sous la pression de l’armée, le gouvernement national dirigé par Erbakan est contraint de démissionner, épisode qui marque le « coup d’État post?moderne ».

En 1998, lors d’un rassemblement public, le maire d’Istanbul récite un poème attribué à Ziya Gokalp comparant les minarets à des baïonnettes et les coupoles à des casques, vers jugés incitatifs par la justice. Il est condamné pour incitation à la haine religieuse à une peine de prison dont il purge plusieurs mois, assortie d’une interdiction temporaire de droits politiques. Loin de signifier sa disparition de la scène publique, cet épisode carcéral renforce sa stature auprès de ses partisans, qui voient en lui un dirigeant injustement réprimé par un appareil d’État hostile à la religiosité populaire.

Au sortir de cette épreuve, Erdogan tire les leçons de l’échec de ses prédécesseurs islamistes. Il comprend que l’affrontement frontal avec l’establishment militaro?judiciaire mène à l’impasse. En août 2001, il rassemble un groupe de cadres réformateurs pour fonder le Parti de la justice et du développement (AKP). Ce nouveau véhicule politique adopte le registre de la « démocratie conservatrice », cherchant à rassurer les milieux d’affaires, à maintenir ouverts les canaux avec l’Union européenne et à conserver le soutien massif des électeurs pieux. Profitant de la grave crise économique de 2001, qui disloque le système partisan traditionnel, l’AKP remporte les élections législatives du 3 novembre 2002 avec une large majorité.

S’ouvre alors une phase dynamique de son long exercice du pouvoir. À partir de 2003, comme Premier ministre, Erdogan conduit un agenda de réformes salué à l’étranger. Dans un contexte international favorable, la Turquie connaît une forte croissance, une désinflation progressive et l’arrivée de capitaux étrangers. Il accompagne l’ascension d’une nouvelle bourgeoisie d’affaires anatolienne, qui modifie les équilibres socio?économiques hérités de la période kémaliste. De vastes chantiers d’infrastructures transforment le pays, avec la construction d’autoroutes, d’hôpitaux, de logements et, plus tard, de grands aéroports.

Fort de cette prospérité relative et de succès répétés aux urnes, il entreprend de réduire l’influence de l’armée dans la vie politique. En s’appuyant sur les critères démocratiques exigés dans le cadre des négociations d’adhésion à l’Union européenne, son gouvernement promeut des réformes destinées à placer les militaires sous la tutelle du pouvoir civil. Dans ce processus, il s’appuie, de façon plus ou moins ouverte, sur les réseaux de la confrérie de Fethullah Gulen, dont les partisans sont fortement présents dans la police et la magistrature. De grands procès, tels qu’Ergenekon et Balyoz, conduisent à l’arrestation de nombreux officiers, journalistes et intellectuels accusés de complot. Si ces opérations affaiblissent durablement l’ancienne élite sécuritaire, elles nourrissent aussi les critiques de dérive autoritaire et l’accusation de manipulation de la justice à des fins politiques.

L’usure du pouvoir et le sentiment de contrôle renforcé de l’appareil d’État s’accompagnent d’une intolérance croissante vis?à?vis de la contestation. Au printemps 2013, le projet d’aménagement du parc Gezi, à Istanbul, déclenche un mouvement de protestation de jeunesse, rapidement élargi à une contestation plus globale de ses tendances autoritaires et de son conservatisme moral. La répression policière, marquée par un usage massif de gaz lacrymogènes et de violences documentées, provoque plusieurs morts et des milliers de blessés, scellant une rupture durable avec les franges libérales et une partie des classes urbaines éduquées.

En 2014, Erdogan quitte la tête du gouvernement pour se faire élire président de la République au suffrage universel direct, fonction dont il entend élargir les prérogatives. L’événement le plus traumatique de son mandat survient dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, lorsqu’une faction de l’armée lance une tentative de coup d’État sanglante. Le putsch échoue, au prix de plusieurs centaines de morts et de milliers de blessés, et accroît sa légitimité auprès de sa base, qui voit en lui le garant de l’ordre contre des forces subversives. Dans la foulée, un état d’urgence est instauré et des purges d’une ampleur sans précédent visent des dizaines de milliers de fonctionnaires, magistrats, enseignants, policiers et militaires, officiellement accusés de liens avec le mouvement guleniste ou d’opposition au régime.

En 2017, une réforme constitutionnelle soumise à référendum est adoptée à une courte majorité. Elle abolit la fonction de Premier ministre et consacre la transformation du pays en régime présidentiel, concentrant l’essentiel de l’exécutif entre les mains du chef de l’État. Cette hyper?présidentialisation s’accompagne d’une centralisation des leviers sécuritaires et d’une influence accrue sur la justice et les médias.

Parallèlement, la conjoncture économique se dégrade nettement à partir de la fin des années 2010. Fidèle à une doctrine monétaire peu orthodoxe, Erdogan pousse à la baisse des taux d’intérêt malgré une inflation élevée, provoquant une chute sévère de la livre turque. L’inflation, devenue structurelle, érode le pouvoir d’achat des classes moyennes, longtemps pilier de ses succès électoraux. Les conséquences sociales se combinent ensuite avec le choc des séismes meurtriers de février 2023, qui ravagent de vastes régions du sud du pays et mettent en lumière les failles des politiques d’urbanisme et de prévention.

Malgré ces crises, il parvient à maintenir la cohésion de son bloc conservateur. Lors de l’élection présidentielle de mai 2023, il est réélu au second tour avec un peu plus de 52% des voix face au candidat d’une large coalition d’opposition, Kemal Kilicdaroglu. Sur la scène internationale, son mandat est marqué par une diplomatie affirmée, cherchant à positionner la Turquie comme puissance régionale autonome, membre de l’OTAN mais soucieuse de préserver sa marge de manœuvre entre Occident, Russie et monde musulman.

La dernière phase de son règne se caractérise par une attention croissante portée à la question de la succession et à la pérennisation de son héritage politique. Les remaniements gouvernementaux réguliers et la montée en visibilité de certaines figures, dont son fils Bilal, alimentent les spéculations sur la future architecture du pouvoir. Sur le plan intérieur, la vie politique demeure marquée par une surveillance renforcée des libertés publiques, des pressions constantes sur de nombreux médias et une législation restrictive à l’égard de diverses expressions identitaires ou oppositions organisées.