ESPAGNE - ANNIVERSAIRE

L’ascension et la résilience politique de Pedro Sánchez face aux crises contemporaines

Né le 29 février 1972 à Madrid, Pedro Sánchez Pérez-Castejón voit le jour dans une Espagne engagée dans une transition démocratique majeure, une époque charnière qui façonne sa conscience citoyenne, son identité idéologique et son approche de l’action publique. Issu de la première génération post-franquiste, il grandit dans un pays doté d’institutions démocratiques encore jeunes et fragiles, marqué par la volonté d’ancrer définitivement l’Espagne dans la modernité politique, économique et sociale européenne. Enfant du quartier madrilène de Tetuán, il est le fils de Pedro Sánchez Fernández, administrateur civil de l’État au ministère de la Culture devenu ensuite chef d’entreprise dans le secteur de l’emballage industriel, et de Magdalena Pérez-Castejón, fonctionnaire de la sécurité sociale puis avocate de formation. Ce cadre familial, imprégné des valeurs du travail, du service public et de l’importance de l’éducation, contribue à forger chez lui une attention précoce aux mutations rapides d’une société espagnole en pleine effervescence culturelle, portée par la movida et l’ouverture accélérée du pays sur le reste du monde. Son enfance et son adolescence se déroulent au rythme de la construction européenne, de l’adhésion de l’Espagne à la Communauté économique européenne et de son intégration à l’Alliance atlantique, autant d’éléments qui marqueront profondément sa future politique étrangère et sa vision de la place de l’État dans un monde interconnecté. Il fête demain ses 54 ans.

Son parcours scolaire au sein du lycée Ramiro de Maeztu de Madrid structure son profil intellectuel en lui fournissant les humanités nécessaires pour appréhender le monde, tout en révélant un trait de caractère qui le suivra tout au long de sa carrière politique : la combinaison d’un esprit de compétition et d’un sens affirmé du collectif. Parallèlement à ses études secondaires, il s’investit intensément dans le basket-ball au sein des équipes de jeunes du club Estudiantes Madrid, où il joue jusqu’à l’âge de 21 ans. Cette expérience sportive n’est pas anecdotique : elle lui inculque discipline, rigueur, endurance face à l’adversité, acceptation d’une hiérarchie et sens de la stratégie de groupe, autant de qualités qui se retrouveront plus tard dans les batailles internes du parti et les négociations parlementaires. Physiquement imposant, avec une taille proche de 1,90 m, surnommé « el guapo » par certains de ses contemporains, il apprend à occuper l’espace, à anticiper les mouvements de l’adversaire et à gérer la pression des situations limites, autant de compétences qui préfigureront sa longue ascension vers la présidence du gouvernement.

Les années universitaires confirment son inclination pour la chose publique, l’économie et la gestion des grands équilibres nationaux. Il obtient en 1995 un diplôme en sciences économiques et commerciales au Colegio Universitario María Cristina, centre rattaché à l’université Complutense de Madrid, après s’être formé aux mécanismes du capitalisme moderne et aux théories de l’État-providence. Attiré par les rouages européens qui influencent de plus en plus la législation nationale, il suit un master en économie de l’Union européenne à l’université libre de Bruxelles, puis un diplôme d’études avancées en intégration économique et monétaire européenne à l’institut universitaire Ortega y Gasset, avant de suivre un programme de direction d’entreprise à l’IESE Business School, rattachée à l’université de Navarre. Sa soif de connaissances s’accompagne d’une volonté d’immersion dans le terrain politique et institutionnel. À la fin des années 1990, il travaille à Bruxelles comme assistant au Parlement européen au sein de la délégation socialiste, puis rejoint l’équipe de Carlos Westendorp en Bosnie-Herzégovine, où il participe à l’action du haut représentant de la communauté internationale dans un pays en reconstruction après la guerre. Il y découvre concrètement les contraintes de la diplomatie internationale, la complexité de la reconstruction d’un État fragilisé et la nécessité du compromis institutionnel pour éviter le retour de la violence.

De retour en Espagne, sa vie privée se stabilise lorsqu’il épouse Begoña Gómez, spécialiste de la collecte de fonds et du marketing, avec laquelle il fonde une famille et aura deux filles. Cet ancrage familial devient pour lui un point de repère constant face aux tensions de la vie publique. En parallèle, il enseigne l’économie dans l’enseignement supérieur, notamment à l’université Camilo José Cela, et travaille comme consultant pour différentes organisations, tout en gravissant pas à pas la hiérarchie du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), qu’il a rejoint en 1993 dans le contexte des victoires de Felipe González. Il complète son parcours académique par un doctorat en économie à l’université Camilo José Cela, obtenu en 2012 avec une thèse sur la diplomatie économique espagnole, ce qui renforce sa légitimité intellectuelle à côté de son capital politique. Ses premiers mandats électifs sont marqués par la proximité avec le terrain : conseiller municipal de la ville de Madrid de 2004 à 2009 dans l’opposition, il se confronte aux préoccupations concrètes des habitants en matière d’urbanisme, de services publics et de cohésion sociale. Son entrée au Congrès des députés se fait d’abord comme remplaçant de Pedro Solbes en 2009, puis à nouveau en 2013 à la suite de la démission de Cristina Narbona, illustrant un accès progressif mais continu à la scène nationale.

Le paysage politique espagnol se transforme brutalement au milieu des années 2010, alors que le PSOE est affaibli par les effets de la crise économique de 2008 et par l’érosion de la confiance de son électorat traditionnel. En 2014, Pedro Sánchez est élu secrétaire général du PSOE lors de primaires internes, symbolisant un renouvellement générationnel attendu et un visage nouveau, peu associé aux erreurs passées des gouvernements socialistes. L’irruption de nouvelles forces politiques remet toutefois en cause le bipartisme traditionnel et complexifie la formation de majorités stables, comme le montrent les élections législatives de 2015 et 2016, marquées par des résultats décevants pour le PSOE et par des négociations difficiles. En 2016, son refus de faciliter l’investiture du conservateur Mariano Rajoy par une abstention provoque une crise interne ouverte ; mis en minorité au comité fédéral, il démissionne de la direction du parti en octobre 2016 et abandonne son siège de député pour rester cohérent avec sa position. Cette séquence, souvent interprétée comme une quasi « mort politique », l’écarte des premiers rôles mais ne met pas fin à ses ambitions.

Plutôt que de se retirer, il entreprend une reconquête interne en s’adressant directement aux militants. Il parcourt l’Espagne pour multiplier les rencontres de base, contournant les structures traditionnelles du parti et capitalisant sur le sentiment de rupture entre la direction et la militance. En 2017, contre les attentes d’une grande partie des cadres du PSOE, il remporte à nouveau les primaires et reprend le secrétariat général, ce qui consolide son autorité interne en la fondant sur la légitimité militante plutôt que sur les réseaux d’appareil. Cette victoire modifie durablement son rapport au pouvoir et renforce sa conviction que sa légitimité vient d’abord de la base du parti. En juin 2018, il exploite la condamnation du Parti populaire dans un vaste scandale de corruption (affaire Gürtel) pour déposer une motion de censure qui renverse le gouvernement de Mariano Rajoy, devenant président du gouvernement sans avoir remporté d’élections générales, une première depuis le retour de la démocratie. Il prend alors la tête d’un exécutif minoritaire, soutenu par une coalition hétérogène de forces de gauche et de partis nationalistes et indépendantistes.

L’exercice du pouvoir est rapidement marqué par une succession de crises et de recompositions politiques. Face au blocage parlementaire et au rejet de son projet de budget, il convoque des élections anticipées en avril 2019, puis de nouveau en novembre 2019, dans un contexte de fragmentation du paysage partisan. Après ces scrutins, il conclut un accord de coalition avec Unidas Podemos, formant le premier gouvernement de coalition de la démocratie espagnole récente, avec un soutien additionnel de forces régionales. Quelques mois à peine après la formation de ce gouvernement, la pandémie de Covid-19 frappe l’Espagne en 2020, entraînant la proclamation de l’état d’alerte, de strictes restrictions de déplacement et la mise en place de mesures massives de soutien économique, testant la résilience des institutions et la cohésion sociale. En parallèle, Sánchez tente d’apaiser la crise catalane héritée des événements de 2017 : en 2021, son gouvernement accorde la grâce à plusieurs dirigeants indépendantistes condamnés, au nom de la recherche de la normalisation politique, au prix d’une forte controverse nationale.

Sur la scène européenne et internationale, Pedro Sánchez s’emploie à renforcer la place de l’Espagne dans les instances multilatérales. Il se positionne comme un partisan résolu de l’intégration européenne, contribuant activement aux négociations sur le plan de relance post-pandémie et obtenant pour l’Espagne des financements importants destinés à la transition écologique, à la modernisation des infrastructures et à la numérisation de l’économie. L’organisation du sommet de l’OTAN à Madrid en 2022 participe également à la visibilité internationale du pays et à la reconnaissance de son rôle au sein de l’Alliance. Les élections générales de 2023, convoquées à l’été, déjouent les anticipations d’une alternance nette en faveur de la droite : malgré la progression du bloc conservateur, le PSOE parvient à conserver un niveau de représentation suffisant pour envisager une nouvelle investiture, au prix de négociations complexes avec plusieurs formations, dont des partis indépendantistes. Pour obtenir les soutiens nécessaires, Sánchez s’engage notamment sur une loi d’amnistie concernant des responsables et militants impliqués dans le processus sécessionniste catalan, ce qui provoque une vague de manifestations, de contestations politiques et de débats constitutionnels intenses.

Les responsabilités gouvernementales l’amènent également à gérer des événements tragiques imprévus. En janvier 2026, une collision entre deux trains à grande vitesse près d’Adamuz, en Andalousie, fait plusieurs dizaines de victimes et de nombreux blessés, suscitant une émotion profonde dans tout le pays. Pedro Sánchez se rend sur place, exprime son soutien aux victimes et à leurs proches, et décrète un deuil national, tout en promettant transparence et rigueur dans l’enquête sur les causes de la catastrophe. Cet épisode illustre la pression constante pesant sur le chef du gouvernement, tenu de coordonner les secours, de répondre aux attentes de la population et de préserver la stabilité politique dans un contexte de choc collectif.

La trajectoire de Pedro Sánchez se caractérise par une adaptation permanente à un environnement politique fragmenté et instable. Dans une démocratie parlementaire où les majorités absolues sont devenues rares, son maintien au pouvoir repose sur sa capacité à construire des alliances parlementaires variées, à faire preuve de flexibilité tactique et à absorber les chocs de l’opinion publique. L’ancien étudiant en économie, devenu dirigeant de premier plan, a démontré qu’une combinaison de volonté personnelle, de résistance psychologique et de compréhension des transformations sociales peut permettre de survivre à des revers majeurs et de transformer des crises en opportunités politiques. À travers ce parcours, il s’impose comme l’une des figures centrales de la vie politique espagnole contemporaine, incarnant les tensions, les fragilités mais aussi les capacités d’adaptation de la démocratie parlementaire européenne.