FRANCE - MUNICIPALES 2026

Le réveil de Mulhouse : face à l'abstention, le défi de 2026

Nichée au cœur de la plaine d'Alsace, l'ancienne capitale de l'industrie textile et de l'automobile porte encore les stigmates et les fiertés de son riche passé ouvrier. Mulhouse, avec ses quelque 105 000 habitants, est une ville de contrastes saisissants où le dynamisme transfrontalier rhénan côtoie une réalité socio-économique ardue, marquée par un taux de pauvreté particulièrement élevé pour une commune de cette envergure et par un revenu médian qui dépasse à peine les 16 000 euros par unité de consommation. Alors que les électeurs sont appelés aux urnes le 15 mars 2026 pour le premier tour des élections municipales, l'ombre du précédent scrutin plane lourdement sur la cité du Bollwerk. En mars 2020, dans un climat de sidération nationale face à l'émergence de la pandémie de Covid-19, la démocratie locale avait frôlé l'arrêt cardiaque : près de trois quarts des électeurs mulhousiens avaient boudé les urnes lors du premier tour. Dans ce contexte historique d'abstention massive, la maire sortante Michèle Lutz, figure de la droite locale ayant succédé en cours de mandat à Jean Rottner, avait viré en tête avec 33,66% des suffrages. Elle devançait alors la coalition de gauche et écologiste menée par Loïc Minery (21,96%), la candidate centriste Lara Million (20,14%) et la représentante du Rassemblement National Christelle Ritz (12,08%). Au terme d'un second tour exceptionnellement reporté en juin en raison des conditions sanitaires, Michèle Lutz avait définitivement assis sa légitimité en l'emportant avec 38,61% des voix, raflant 39 des 55 sièges du conseil municipal et devenant par la même occasion la première femme élue maire de la ville par le suffrage universel direct.

C’est sur ce terreau d’une légitimité chèrement acquise mais électoralement fragile que se déploie la campagne de 2026, avec une édile sortante déterminée à défendre farouchement son bilan. Sous la bannière de sa liste « Fiers de Mulhouse », Michèle Lutz (DVD/LR) sollicite un nouveau mandat en s'appuyant sur un récit de transformation urbaine et d'identité rhénane assumée. Son programme s'articule autour des fondamentaux de la droite municipale et des préoccupations tangibles du quotidien : rendre la ville « plus sûre, plus propre, plus attractive », en poursuivant la sécurisation de l'espace public, l'embellissement du centre et le développement économique. Elle promet notamment de prolonger les efforts d'aménagement pour que les réussites indéniables du centre-ville, métamorphosé au cours des dernières années, irriguent enfin les quartiers périphériques parfois relégués. Face à cette promesse de continuité sécuritaire et esthétique, l'opposition de gauche a compris que la viabilité politique passait obligatoirement par l'union. Loïc Minery, fort de sa solide deuxième place acquise en 2020, repart au combat à la tête de la liste « Mulhouse en commun ». Tirant les leçons des divisions historiques, il a réussi le tour de force de rassembler sous sa candidature une large coalition allant des écologistes au Parti socialiste, en passant par le Parti communiste, Génération.s et Place Publique, dans un arc qui se veut à la fois social et écologiste. Dans une ville où le niveau de vie médian reste nettement inférieur à la moyenne nationale, Minery et ses alliés pointent les angles morts du mandat Lutz, proposant une alternative où la solidarité, l'accès aux services publics et la transition écologique se veulent les antidotes directs à la fracture urbaine mulhousienne.

Cependant, la configuration de ce scrutin du 15 mars est loin de se limiter à un face-à-face binaire entre la majorité sortante et la gauche unie. Le paysage politique local est traversé par de multiples lignes de faille, se traduisant par une offre électorale pléthorique où pas moins d'une douzaine de listes tentent de capter l'attention des électeurs. L'espace central est à nouveau occupé par Lara Million, ancienne figure de la majorité départementale, qui relance la machine avec sa liste « Faut que ça change », espérant capitaliser sur la dynamique de ses 20% obtenus en 2020 pour jouer une nouvelle fois les trouble-fêtes. La fragmentation est également palpable avec l'émergence de candidatures dissidentes et indépendantes, à l'image d'Annouar Sassi, ancien conseiller municipal de la majorité qui a pris le large pour fonder le mouvement « Nous sommes Mulhouse », ou encore de l'entrepreneur Kadhafi Djehaf, tête de liste de « Kadhafi pour Mulhouse ». À l'autre extrémité de l'échiquier politique, l'extrême droite compte bien peser lourdement sur l'issue de l'élection. Christelle Ritz, toujours sous les couleurs du Rassemblement National avec sa liste « Rassemblement pour Mulhouse », entend surfer sur l'ancrage national de son parti pour renforcer sa présence au conseil municipal, bien qu'elle doive cette fois composer avec la concurrence directe de la liste Reconquête menée par Emmanuel Taffarelli, « Restaurer Mulhouse ». À ce stade de la campagne, les enquêtes d'opinion locales restent rares et aucun baromètre d'intentions de vote détaillé n'a véritablement fait autorité, laissant les observateurs et les états-majors dans une navigation à vue quasi totale. Les seules certitudes résident dans les règles électorales implacables : dans cet embouteillage de candidatures, la bataille pour atteindre le seuil critique des 10% des suffrages exprimés, sésame indispensable pour se maintenir au second tour, s'annonce d'une rare férocité.

Au-delà des calculs d'apothicaires et des futures stratégies de fusion entre les deux tours, la véritable inconnue de cette élection réside dans le rapport de force entre l'offre politique et un électorat profondément désabusé. L'enjeu fondamental pour la démocratie mulhousienne n'est pas seulement de savoir qui occupera le fauteuil de maire le 22 mars 2026, mais avec quelle ampleur de mandat populaire. La vitalité de la campagne peine encore à masquer le défi colossal qui attend le futur édile : redonner du sens à l'action publique locale dans une ville où les machines à voter électroniques, fierté technologique de la municipalité, risquent une fois de plus de tourner à vide si la mobilisation fait défaut. Si la crise sanitaire de 2020 offrait une explication conjoncturelle indéniable à la désertion des bureaux de vote, une nouvelle abstention massive en 2026 sonnerait comme un désaveu structurel, le symptôme d'une fracture béante entre le centre de décision et les habitants des quartiers populaires. En ce sens, l'élection municipale de Mulhouse dépasse largement ses simples frontières administratives ; elle est un laboratoire grandeur nature des maux et des espoirs des villes moyennes industrielles françaises. Que Michèle Lutz parvienne à conserver son bastion, que Loïc Minery réussisse son pari de l'alternance par l'union des gauches, ou qu'une autre force vienne bousculer les pronostics, le vainqueur devra affronter une réalité implacable : gouverner une cité résiliente, riche de sa diversité, mais qui a désespérément besoin de preuves concrètes que l'engagement politique peut encore transformer son quotidien.