FRANCE - MUNICIPALES 2026
Nanterre 2026 : La forteresse rouge à l’épreuve de ses propres divisions

Dans l’ombre vertigineuse des gratte?ciel de verre et d’acier de La Défense, premier quartier d’affaires d’Europe, s’étend un tout autre visage de la banlieue parisienne. Préfecture des Hauts?de?Seine, Nanterre et ses quelque 95 000 habitants incarnent une terre de contrastes saisissants, où les tours nuages du quartier populaire Pablo?Picasso rappellent quotidiennement l’histoire ouvrière de la ville. Depuis des décennies, cette commune demeure une forteresse de la gauche, un bastion emblématique de l’ancienne « ceinture rouge » parisienne.
Le dernier grand test électoral local l’a d’ailleurs brillamment illustré. Le 15 mars 2020, dans un climat national déjà alourdi par l’aube de la pandémie de Covid?19 et marqué par une forte abstention (seuls 33,87% des électeurs nanterriens s’étaient déplacés), le maire sortant Patrick Jarry avait écrasé la concurrence. À la tête d’une large coalition réunissant le Parti communiste français (PCF), Europe Écologie?Les Verts (EÉLV), le Parti socialiste (PS) et Génération.s, sa liste « Nanterre pour toutes et tous » avait raflé la mise dès le premier tour avec 51,91% des suffrages. L’opposition, emmenée par la candidate centriste de l’UDI Camille Bedin, avait dû se contenter de 28,86%, rendant inutile la tenue d’un second tour.
Mais en octobre 2023, après près de vingt ans de mandat, la figure tutélaire de Patrick Jarry a choisi de passer le relais. C’est son jeune adjoint à l’aménagement et à l’urbanisme, Raphaël Adam, qui a ceint l’écharpe tricolore, élu maire par le conseil municipal. À l’approche du scrutin municipal des 15 et 22 mars 2026, le nouveau maire fait face à son premier véritable baptême du feu électoral, dans un paysage politique local nettement plus fragmenté.
La transition de l’ère Jarry à l’ère Adam a agi comme un révélateur des failles de la gauche locale. Alors que Raphaël Adam a officialisé sa candidature dès le 17 juillet 2025, soutenu par le PCF, Les Écologistes et des mouvements citoyens, avec un programme axé sur la solidarité et la protection des classes populaires face à la gentrification, il ne bénéficie plus de l’union quasi?sacrée de son prédécesseur. Le coup de tonnerre de cette campagne est venu en février, lorsque le Parti socialiste a annoncé investir sa propre candidate, Thérèse Ngimbous Batjôm. Cette décision historique met fin à plus de six décennies d’alliance ininterrompue entre le PS et le PCF dès le premier tour à Nanterre.
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Ce morcellement de l’offre progressiste ne s’arrête pas là. Sur la gauche de l’échiquier, La France insoumise (LFI), forte notamment de ses bons résultats aux législatives dans les Hauts?de?Seine, a lancé Nicolas Huyghe dans la bataille. Au centre?gauche, Samia Kasmi, ancienne adjointe au logement, mène la liste « Nanterre Fierté(s) » sous l’étiquette Génération écologie. Enfant du quartier Picasso, elle déploie un programme très concret ciblant les préoccupations quotidiennes : gel de l’augmentation des loyers et maîtrise des charges, rénovation stricte des infrastructures scolaires, renforcement d’une police de proximité appuyée par la vidéosurveillance, et un accès plus équitable à la culture. Face à cette gauche balkanisée, la droite et le centre tentent de s’engouffrer dans la brèche, représentés notamment par Faysal Meneceur (UDI), conseiller municipal d’opposition, et Hélène Matouk pour Les Républicains (LR).
À ce stade de la campagne, aucun institut de sondage n’a rendu publique d’enquête d’intentions de vote spécifiquement dédiée à Nanterre. Mais l’arithmétique électorale et les projections des observateurs s’accordent sur un point majeur : l’ère des victoires fulgurantes au premier tour semble révolue. La multiplication des listes à gauche et au centre rend l’hypothèse d’une majorité absolue dès le 15 mars mathématiquement peu probable. Le scrutin prend donc la forme d’une vaste primaire à ciel ouvert pour la gauche nanterrienne. Raphaël Adam, fort de la prime au sortant et de la puissance militante de l’appareil communiste et écologiste, demeure le favori pour virer en tête au soir du premier tour.
Cependant, l’enjeu véritable réside dans les rapports de force qui dicteront l’entre?deux?tours. Si le candidat LFI, la candidate PS ou la liste de Samia Kasmi parviennent à franchir le seuil fatidique des 10% des suffrages exprimés, la semaine précédant le second tour du 22 mars pourrait être le théâtre de tractations intenses. Le maire sortant devra impérativement rassembler cette famille politique désunie s’il veut éviter que les divisions n’ouvrent une fenêtre d’opportunité inespérée à une opposition de droite, qui espère capitaliser sur les transferts de voix et le sentiment de lassitude d’une partie de l’électorat face à une gouvernance jugée parfois trop installée.
Au?delà des simples luttes d’appareils, la campagne municipale de Nanterre cristallise les défis structurels des grandes villes de la petite couronne parisienne. L’enjeu de cette élection dépasse les frontières de la commune ; il interroge la capacité de l’héritage communiste municipal à se réinventer face aux mutations sociologiques du XXIe siècle. La ville est sous la pression constante de la crise du logement et de la hausse du coût de la vie, des thématiques qui dominent les débats sur les marchés et dans les assemblées de quartier. Les électeurs se retrouvent à la croisée des chemins entre le maintien d’un bouclier social fort, promis par l’équipe sortante, et la demande grandissante pour une gestion urbaine axée sur la sécurité, la propreté et la modération fiscale, mise en avant par ses challengers. Dans cette configuration inédite, le vainqueur de l’élection municipale de 2026 ne sera pas seulement celui qui aura su additionner des sigles politiques, mais celui qui parviendra à raconter un récit cohérent pour une ville coupée en deux, capable de faire dialoguer la modernité économique de La Défense avec l’exigence de dignité des quartiers populaires.