FRANCE - MUNICIPALES 2026
Aix-en-Provence : La citadelle Joissains face à la recomposition politique

Aix-en-Provence, avec ses fontaines majestueuses, ses hôtels particuliers et sa lumière si chère à Paul Cézanne, cultive l’image d’une cité bourgeoise et apaisée, mais derrière cette carte postale se cache un champ de bataille politique d’une rare intensité. À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, la sous-préfecture des Bouches-du-Rhône s’apprête à vivre un scrutin aux allures de tournant historique. Pour saisir l’ampleur des enjeux actuels, il convient de se replonger dans la dynamique du précédent scrutin de 2020, véritable cas d’école de la politique aixoise. À l’époque, l’indéboulonnable Maryse Joissains-Masini, figure tutélaire de la droite locale (alors classée Union de la droite), avait su asseoir sa domination dès le premier tour en récoltant 30,28% des suffrages. Lors du second tour, elle avait confirmé son ancrage en s’imposant à la tête de la liste « La Passion d’Aix » avec 43,53% des voix, devançant nettement la candidate de la majorité présidentielle Anne-Laurence Petel (20,46% au premier tour, 32,12% au second) et le candidat de l’union de la gauche Marc Pena (15,88% au premier tour, 24,34% au second).
Cependant, cette victoire électorale a été suivie d’un séisme institutionnel : en 2021, rattrapée par ses ennuis judiciaires et des problèmes de santé, Maryse Joissains a fini par démissionner de ses fonctions de maire après près de vingt ans de règne sur la ville. C’est sa fille, Sophie Joissains, élue au sein de la même majorité, qui a été portée à la tête de la municipalité par le conseil, transformant de facto le scrutin de 2026 en un référendum implicite sur la pérennité d’une dynastie familiale qui régente la ville depuis le début des années 2000.
Dans cette campagne qui s’accélère, la maire sortante se présente pour la première fois devant les électeurs en tant que tête de liste. Sous les couleurs de l’UDI, Sophie Joissains a officialisé sa candidature avec la volonté affichée de s’affranchir de l’ombre maternelle tout en capitalisant sur le bilan de sa majorité. Promettant un rassemblement de la droite et du centre, elle insiste sur une approche pragmatique où les étiquettes partisanes s’effacent derrière les besoins du territoire. Son projet met en avant la préservation du cadre de vie aixois, la sécurité, et une résistance assumée face aux appétits jugés trop centralisateurs de la métropole marseillaise.
Face à elle, l’opposition a compris que la division était synonyme de défaite quasi certaine. Marc Pena, universitaire respecté et député socialiste, figure de proue de la gauche locale, a réussi le pari complexe de fédérer une très large coalition allant du Parti socialiste aux écologistes, en passant par le Parti communiste, Place Publique et les différentes composantes de la gauche radicale. Avec pour ambition affichée de « tourner la page » de l’ère Joissains, son programme met en exergue la transition écologique, la justice sociale et un profond renouvellement des pratiques démocratiques dans une administration qu’il juge sclérosée. Cette bipolarisation est néanmoins pimentée par l’émergence de candidatures alternatives, à l’image de la liste autonome portée par Mounir Ben Ammar pour la Révolution écologique pour le vivant (REV), parti d’Aymeric Caron, qui réclame des mesures bien plus radicales en matière de végétalisation urbaine et de condition animale.
Ce face-à-face entre une majorité sortante structurée et une gauche réunifiée laisse un espace politique étroit mais réel pour le camp présidentiel et les forces du centre, contraintes à une complexe réinvention. Après le retrait de l’ancienne députée Anne-Laurence Petel, qui renonce à se présenter à nouveau à la mairie, c’est Philippe Klein, avocat, ancien bâtonnier et référent local d’Horizons, qui tente de faire exister la voix d’un centre droit indépendant à travers une liste propre. Son défi est immense : séduire un électorat modéré et entrepreneurial tiraillé entre le vote utile pour la maire sortante et la tentation du renouvellement. À droite de l’échiquier, le Rassemblement national aligne également un candidat, Jean?Louis Geiger, qui espère capitaliser sur une dynamique nationale favorable à son camp.
Si les états-majors commentent avec précaution les enquêtes d’opinion locales, les sondages publiés et les dynamiques de campagne dessinent une élection exceptionnellement serrée. Une étude Ifop?Fiducial pour La Provence et Sud Radio place ainsi Sophie Joissains en tête des intentions de vote au premier tour, autour d’un tiers des suffrages, devant l’union de la gauche menée par Marc Pena, le Rassemblement national de Jean-Louis Geiger et les autres listes, dont celle de Philippe Klein et la liste REV de Mounir Ben Ammar. Dans les simulations de second tour, l’écart se resserre fortement entre la maire sortante et la gauche unie, rendant l’hypothèse d’une bascule mathématiquement plausible, en particulier si la mobilisation se renforce dans l’électorat de gauche. Toutefois, la prime à la sortante et l’efficacité éprouvée de la machine électorale patiemment construite par le clan Joissains continuent de placer l’actuelle édile en position de favorite dans la plupart des scénarios. Les observateurs s’accordent à dire que la véritable clé du scrutin résidera dans la mobilisation des abstentionnistes, particulièrement dans les quartiers périphériques et sur les vastes campus étudiants de la ville, capables de faire dérailler les certitudes des instituts de sondage.
La bataille pour l’Hôtel de Ville d’Aix-en-Provence s’annonce comme un miroir grossissant des fractures politiques françaises actuelles, illustrant la tension permanente entre la sécurité de la continuité locale et l’aspiration à un changement de paradigme. Pour Sophie Joissains, l’enjeu dépasse la simple conservation du pouvoir ; il s’agit d’asseoir sa propre légitimité démocratique et de prouver qu’elle n’est pas qu’une héritière, mais bien la garante d’une identité aixoise enviée. Pour Marc Pena et ses alliés, cette élection représente la fenêtre de tir la plus favorable depuis plus de vingt ans pour conquérir ce joyau de la région Provence?Alpes?Côte d’Azur. Alors que la campagne s’intensifie au fil des semaines, le choix offert aux Aixois dépasse les clivages traditionnels pour interroger la vision même du développement urbain à l’heure du défi climatique. Le soir du 22 mars 2026, le verdict des urnes sur le célèbre cours Mirabeau résonnera bien au?delà des frontières de la commune, offrant un baromètre implacable sur la capacité des bastions conservateurs historiques du sud de la France à résister aux assauts d’une gauche qui a retrouvé le sens du collectif.