FRANCE - MUNICIPALES 2026
La forteresse rouge au pied des volcans : Clermont-Ferrand face au vertige de l’alternance

Nichée au pied de la chaîne des Puys, Clermont-Ferrand a longtemps cultivé une singularité politique presque aussi immuable que la roche volcanique qui pave son centre historique : la ville est solidement ancrée à gauche depuis la Libération, avec une municipalité conduite par le socialiste Olivier Bianchi depuis 2014. Alors que les électeurs clermontois s’apprêtent à retourner aux urnes le 15 mars 2026 pour le premier tour des élections municipales, l’atmosphère dans la capitale auvergnate oscille entre la continuité d’un héritage et le frisson d’un possible bouleversement.
Pour comprendre les enjeux de ce scrutin, il faut remonter à la précédente élection de 2020, marquée par l’ombre grandissante de la pandémie et une abstention record, avec près de sept électeurs sur dix qui ne se sont pas déplacés au second tour. À l’époque, le maire socialiste sortant, Olivier Bianchi, avait su tirer son épingle du jeu dès le premier tour en rassemblant 38,09% des suffrages, reléguant loin derrière lui une droite et un centre divisés, représentés respectivement par le Républicain Jean?Pierre Brenas (20,74%) et le candidat macroniste Éric Faidy (15,54%), tandis que la candidate insoumise Marianne Maximi se qualifiait de justesse avec 12,31%. Le second tour, organisé le 28 juin 2020 sous la forme d’une triangulaire sous haute tension, n’avait fait que confirmer cette hégémonie locale : Olivier Bianchi s’était imposé confortablement avec 48,41% des voix, devant Jean?Pierre Brenas (36,50%) et Marianne Maximi (15,08%). Six ans plus tard, l’Hôtel de Ville s’apprête à vivre une nouvelle confrontation, mais l’échiquier politique s’est considérablement reconfiguré, promettant une bataille électorale d’une toute autre intensité.
Cette fois?ci, le paysage des candidatures pour 2026 offre un visage contrasté, marqué par la quête d’alliances stratégiques et l’affirmation de nouvelles ambitions. Olivier Bianchi, qui brigue un troisième mandat à la tête de la ville, se présente à la tête d’une liste d’union de la gauche qui associe notamment le Parti socialiste, les communistes et les écologistes, dans le prolongement de la majorité issue de 2020. Conscient de la fragmentation politique nationale, l’édile met en avant un socle programmatique fait de marqueurs sociaux et environnementaux forts : poursuite de la transition écologique, accent mis sur les mobilités durables, la politique sociale et l’accès aux services publics de proximité. Mais le maire sortant a également musclé son discours sur la sécurité, obligé de répondre à la montée des préoccupations liées au narcotrafic et aux violences dans certains quartiers de la ville.
Face à ce bloc de gauche institutionnelle, la droite et le centre ont tiré les leçons de leurs échecs passés. Sous une bannière commune, Julien Bony, devenu l’un des principaux visages de l’opposition municipale, conduit une liste qui a réussi l’exploit d’unir Les Républicains, Renaissance, le MoDem, Horizons, l’UDI et le Parti radical dès le premier tour. Cette candidature unique du bloc central et conservateur, inédite depuis des années à Clermont?Ferrand, entend capitaliser sur les frustrations quotidiennes des habitants et propose une gestion présentée comme plus pragmatique, axée sur l’attractivité économique, la lutte contre l’insécurité et une autre vision de la circulation automobile en ville.
Si ce duel entre une gauche rassemblée et une droite unie semble structurer la campagne, la dynamique électorale est complexifiée par l’existence d’autres forces politiques bien décidées à jouer les trouble?fêtes, rendant toute prévision particulièrement hasardeuse. À ce jour, à quelques semaines du scrutin, aucun sondage d’opinion spécifiquement consacré aux intentions de vote à Clermont?Ferrand n’a été rendu public dans les grands médias nationaux, laissant les états?majors politiques naviguer à vue en s’appuyant sur les ressentis de terrain et les résultats des scrutins précédents. Ce brouillard sondagier profite aux candidatures alternatives qui espèrent bousculer le duel annoncé.
Sur l’aile gauche, la députée Marianne Maximi, forte de son ancrage sur la première circonscription du Puy?de?Dôme, repart au combat avec une liste estampillée La France insoumise, qui revendique une ligne de rupture plus radicale avec les politiques menées au niveau municipal. Très critique à l’égard de la majorité sortante, qu’elle accuse de compromis insuffisants sur le social ou la participation citoyenne, elle espère capter l’électorat populaire et étudiant de la ville. À l’autre extrémité de l’échiquier, le Rassemblement national aligne pour la première fois à Clermont?Ferrand une tête de liste bien identifiée, Antoine Darbois, qui mise sur les thèmes de la sécurité, de la lutte contre l’injustice sociale et de la défense de l’identité locale pour transformer ses bons scores aux scrutins nationaux en ancrage municipal. D’autres listes complètent ce panorama électoral, qu’il s’agisse d’initiatives citoyennes ou d’offres plus confidentielles, dans la continuité de la tradition clermontoise de pluralité politique observée déjà en 2020. Sans chiffres officiels pour cristalliser les rapports de force, l’enjeu crucial de ce premier tour résidera dans la capacité de Julien Bony à maintenir l’unité de son électorat de droite et du centre face à l’attrait de l’abstention, et dans celle d’Olivier Bianchi à contenir les fuites de voix vers sa gauche et vers les listes de contestation, condition sine qua non pour aborder un éventuel second tour en position de force.
Au?delà des étiquettes et des tactiques d’appareils, la véritable boussole de cette élection municipale réside dans le bilan des immenses transformations urbaines qui ont redessiné la capitale de Michelin. Depuis plusieurs années, Clermont?Ferrand vit au rythme des marteaux?piqueurs et des pelleteuses, principalement en raison du projet pharaonique de mobilité « InspiRe », destiné à restructurer profondément le réseau de transports en commun, les aménagements de voirie et les continuités cyclables à l’échelle de la métropole. Pour Olivier Bianchi et sa majorité, ces mois de nuisances et de bouchons aux heures de pointe relèvent d’une « chirurgie » indispensable pour rattraper le retard de la métropole et l’armer face aux défis climatiques de la prochaine décennie. C’est cet argument d’une ville enfin modernisée et tournée vers l’avenir qu’il défend ardemment.
Cependant, pour l’opposition menée par Julien Bony, ces chantiers sont devenus le symbole d’une gouvernance jugée sourde aux plaintes des commerçants, des automobilistes et de certains riverains, qui dénoncent embouteillages, difficultés d’accès et perte de clientèle. La vitalité économique est d’ailleurs au cœur des débats, les organisations patronales locales – notamment la CPME et le Medef du Puy?de?Dôme – s’étant publiquement invitées dans la campagne à l’occasion de débats organisés avec les principaux candidats pour les interpeller sur la place des entreprises dans la cité. Entre la promesse d’une transition écologique assumée et structurante portée par le maire sortant et le désir d’« apaisement gestionnaire » revendiqué par ses opposants, les Clermontois devront trancher. Le 15 mars 2026, la cité arverne décidera si elle prolonge son long bail avec la gauche ou si elle cède, pour la première fois depuis près d’un siècle, au vertige de l’alternance.