NAURU - NECROLOGIE
L'homme d'Anabar et le temps du ressac

Le 20 juin 1948, alors que le Pacifique panse encore les plaies de la Seconde Guerre mondiale, naît Ludwig Derangadage Scotty, à Anabar, sur l’île de Nauru. Cette date marque l’entrée dans l’histoire d’un homme dont l’existence allait épouser, presque charnellement, la courbe ascendante puis descendante de son pays. Nauru n’est pas qu’un point sur la carte de la Micronésie : c’est un espace clos où les temps géologiques du phosphate ont rencontré, de plein fouet, les accélérations de l’économie moderne.
Son enfance se déroule dans l’atmosphère particulière d’un après-guerre administré de l’extérieur, dans le cadre du système de tutelle d’après?guerre, avant l’indépendance. Le jeune Ludwig grandit à Anabar, district insulaire où la vie sociale reste structurée par des appartenances familiales et communautaires. L’indépendance de 1968 survient alors qu’il est un jeune adulte, ouvrant une ère nouvelle, portée par les revenus du phosphate.
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Pour se former, Ludwig Scotty doit quitter l’île : il rejoint l’University of the South Pacific, à Suva, aux Fidji, pour y étudier le droit. Ce détour par Suva le place au contact des cadres juridiques et politiques de la région, ceux-là mêmes qui irriguent ensuite les débats institutionnels des petits États océaniens. De retour à Nauru, il travaille dans l’administration avant de se tourner vers la politique nationale.
L’entrée en politique de Ludwig Scotty est datée : le 15 mars 1983, il est élu au Parlement pour représenter Anabar. Le Parlement nauruan, dix-huit membres seulement, est un théâtre où les majorités peuvent basculer vite, et où l’équilibre des alliances rend le pouvoir aussi concret que fragile. Sur la durée, il occupe diverses responsabilités, notamment à la Bank of Nauru, qu’il préside, et au sein d’Air Nauru, deux emblèmes de souveraineté économique dans un micro-État qui a longtemps vécu au rythme de ses rentes.
Au tournant du millénaire, sa trajectoire se confond de plus en plus avec la mécanique institutionnelle : Ludwig Scotty est Speaker (président) du Parlement à plusieurs reprises entre 2000 et 2016. Être Speaker à Nauru, c’est être à la fois arbitre et acteur, observateur privilégié d’une vie politique où les motions de défiance et les recompositions sont des instruments ordinaires. Dans ce contexte, le 29 mai 2003, il accède à la magistrature suprême : il est élu président de la République, battant Kinza Clodumar. Mais ce premier mandat est bref : il est renversé le 8 août 2003 et René Harris lui succède.
Pourtant, à Nauru, la chute n’est pas toujours une fin : le 22 juin 2004, Ludwig Scotty revient au pouvoir après un basculement d’alliance au Parlement. Quelques mois plus tard, fin septembre 2004, la crise institutionnelle s’aiguise autour du budget : Scotty dissout le Parlement, déclare l’état d’urgence et convoque des élections anticipées fixées au 23 octobre 2004, tandis que le Speaker Russel Kun conteste publiquement la régularité de la procédure. Le geste, qu’on défend alors comme une réponse à l’impasse, est vécu par d’autres comme une fracture des usages, et il expose au grand jour la tension permanente entre texte constitutionnel, pratique politique et survie budgétaire.
Son second passage à la présidence s’inscrit dans la durée jusqu’au 19 décembre 2007, quand un vote de défiance l’écarte et que Marcus Stephen lui succède. Il est réélu président par le Parlement après les élections de 2007, fort d’un large soutien, avant que l’usure des alliances ne rouvre, une fois encore, la trappe du pouvoir. La loi non écrite des micro-parlements s’impose : l’équilibre est un fil, et ce fil casse vite.
Après 2007, Ludwig Scotty ne disparaît pas. En novembre 2010, il redevient Speaker, à un moment où une impasse de plusieurs mois paralyse les institutions, et sa nomination contribue à permettre la reprise du fonctionnement parlementaire. Il démissionne le 18 avril 2013, dans un climat de blocage et de tensions, puis retrouve la présidence du Parlement après les élections de 2013 et conserve ce poste jusqu’en 2016.
Retiré ensuite de la vie publique active, Ludwig Derangadage Scotty reste attaché à Anabar, là où tout a commencé. Le 25 février 2026, il s’éteint à l’âge de 77 ans, après une courte maladie, à l’hôpital de la République de Nauru, entouré de sa famille, selon la communication officielle du gouvernement. Sa disparition referme une séquence : celle d’un acteur central des années où Nauru a dû, dans un espace minuscule et sous des contraintes immenses, faire tenir ensemble l’État, la procédure et l’urgence.