MEMOIRE D URNES

Le mirage d'un printemps électoral confisqué sous les cimes du mont Cameroun

Le paysage politique camerounais continue d'offrir au monde le visage singulier d'une gérontocratie figée dans le marbre de ses propres certitudes. Il contraste cruellement avec les espérances bouillonnantes d'une époque fondatrice que les générations de moins de quarante ans ne peuvent connaître que par les récits de leurs aînés. Il faut remonter à l'orée de la décennie quatre-vingt-dix pour retrouver la trace d'une véritable incertitude électorale dans ce pays charnière d'Afrique centrale, lorsque s'ouvrit, le 1er mars 1992, une consultation législative pluraliste à nulle autre pareille depuis 1964.
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Le 1er mars 1992 reste gravé comme le jour où le vertige du pluralisme a failli faire basculer le destin de la nation tout entière, lors d'élections demeurées, pour beaucoup, parmi les plus concurrentielles et les plus âprement disputées de l'histoire du Cameroun post-colonial. Ce scrutin s'inscrit dans l'atmosphère fiévreuse d'une fin de guerre froide où le vent d'est, soufflant sur les braises des mécontentements africains, ébranlait les assises de fer des partis uniques constitutionnalisés.
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Le contexte géopolitique et domestique qui précède de quelques mois cette consultation électorale est celui d'une crise structurelle, aiguë et dramatiquement multiforme. Depuis son accession à la magistrature suprême en novembre 1982, à la suite de la démission d'Ahmadou Ahidjo, le président en exercice règne sur un appareil d'État longtemps habitué à l'unanimisme. Mais la fin de la décennie apporte son lot de bouleversements : contestations urbaines, libéralisation politique, et, en toile de fond, la conférence tripartite de 1991 qui entérine l'idée d'une ouverture contrôlée et d'un retour à la compétition.
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L'année 1991, année de toutes les incandescences, est profondément marquée par l'opération rudement baptisée villes mortes, campagne de désobéissance civile d'une ampleur inédite. Face à l'intransigeance des contestataires, le régime est forcé de s'asseoir à la table des négociations, et la séquence culmine avec la rencontre tripartite de la fin de l'année 1991, où pouvoir, opposition et société civile se croisent sans jamais se confondre. Le gouvernement refuse que cette grand-messe se mue en conférence nationale souveraine, mais consent à redéfinir les contours d'un nouveau cadre légal, ouvrant la voie à des élections législatives anticipées et pluralistes.
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L'ambiance de la campagne électorale qui s'ouvre au tout début de l'année 1992 s'avère rapidement électrique, voire volcanique. Une presse privée se libéralise, la parole publique s'émancipe, les réunions se multiplient, et des figures longtemps étouffées réapparaissent dans l'espace national, comme si le pays, un instant, se souvenait qu'il pouvait respirer. Cette effervescence nourrit le rêve d'un parlement redevenu réceptacle de la volonté populaire et non simple chambre d'enregistrement.
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Pourtant, cette euphorie démocratique est assombrie à l'aube du scrutin par un choix tactique aux effets profonds : une partie significative de l'opposition, au premier rang de laquelle le Social Democratic Front (SDF) et l'Union démocratique du Cameroun (UDC), opte pour le boycott, jugeant les garanties de transparence insuffisantes. Le mot d'ordre, particulièrement suivi dans certains bastions, notamment anglophones, contribue à altérer la plénitude du rendez-vous électoral et à réorienter le sens même de la confrontation.
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Dès lors, l'élection prend l'allure d'une lutte de positionnement stratégique entre le parti régnant et les formations qui acceptent de jouer le jeu des urnes, espérant conquérir de l'intérieur les bastions de l'appareil législatif. Face à la machine du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, s'affirme l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) de Bello Bouba Maïgari, tandis que l'Union des populations du Cameroun (UPC) tente de réactiver, sous des formes nouvelles, la mémoire lourde de la lutte indépendantiste. Dans les marges décisives, le Mouvement démocratique pour la défense de la République (MDR) se présente comme un acteur d'arbitrage, localement enraciné et politiquement indispensable.

Le déroulement strict du scrutin, ce fameux 1er mars 1992, s'effectue dans un climat relativement calme, sous le regard attentif d'observateurs internationaux. Le système électoral, mêlant des logiques majoritaires et proportionnelles selon la configuration des circonscriptions, rend la lecture immédiate des résultats moins intuitive et laisse place, comme souvent, à l'épaisseur des interprétations.
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Lorsque les résultats officiels tombent, ils constituent un choc politique : le RDPC arrive en tête mais ne dispose pas de la majorité absolue. Sur cent quatre-vingts sièges, le parti au pouvoir en obtient quatre-vingt-huit ; il lui manque donc trois sièges pour atteindre le seuil de quatre-vingt-onze qui permet de gouverner seul. Dans le même mouvement, l'UNDP remporte soixante-huit sièges, l'UPC dix-huit, et le MDR six, dessinant une Assemblée plurielle dont la simple existence, après tant d'années d'unanimisme, a valeur d'événement.

L'analyse des résultats révèle une fragmentation territoriale marquée, dont les lignes de force recoupent des histoires régionales, des appartenances et des fidélités politiques anciennes. L'UNDP s'impose massivement dans le Nord, tandis que l'UPC conserve des points d'ancrage notables dans le Littoral, et que le MDR, avec ses six élus, détient une capacité de bascule arithmétique disproportionnée au regard de son poids électoral. Dans cette nouvelle chambre, vingt-deux femmes seulement sont élues, rappelant que la modernité institutionnelle proclamée cohabite encore, sans pudeur, avec les inerties du système patriarcal.

Ce résultat inattendu ouvre une séquence de tractations où le pouvoir, privé de sa confortable majorité automatique, cherche les appuis nécessaires à sa survie parlementaire. Dans ce jeu d'équilibres, le MDR apparaît comme un partenaire décisif, et l'exécutif parvient à sécuriser une majorité de circonstance en s'appuyant sur des ralliements qui transforment l'arithmétique des sièges en instrument de gouvernement.
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Pour stabiliser l'édifice, le président nomme Simon Achidi Achu Premier ministre le 9 avril 1992, geste hautement symbolique dans un pays où l'équilibre linguistique irrigue la tradition politique autant que les calculs de pouvoir. Quelques jours plus tard, un gouvernement dit « de coalition » est formé, mais il reste très largement dominé par le RDPC, et n'intègre pas de personnalités issues de l'UNDP ou de l'UPC, désormais représentées au Parlement.

L'année 1992, loin de se refermer sur la simple recomposition législative, se prolonge dans l'épreuve plus rude encore de la présidentielle d'octobre. Le chef de l'État sortant l'emporte officiellement avec 39,98% des suffrages, devant John Fru Ndi crédité de 35,97%, dans un climat de contestation et de suspicion qui nourrit durablement la mémoire politique nationale.

L'élection législative pionnière de 1992 aura ainsi servi de laboratoire grandeur nature : elle révèle, dans un éclat bref, ce que peut produire une compétition ouverte, puis elle expose, tout aussi vite, la fragilité d'une transition sans garanties robustes. La suite, faite de verrouillages, de recompositions et d'usure, s'inscrit moins dans un destin écrit d'avance que dans l'accumulation de choix politiques, d'erreurs tactiques, et d'arbitrages institutionnels où la conservation du pouvoir prime sur l'apprentissage du compromis.