MEMOIRE D URNES
L'onde de choc du Brexit sur la paix nord-irlandaise

Le 2 mars 2017, les électeurs nord-irlandais se sont rendus aux urnes pour des élections législatives anticipées dont l’onde de choc résonne encore avec une acuité particulière dans les couloirs du palais de Stormont. Ce scrutin, convoqué dans l'urgence après l'effondrement de l'exécutif partagé, ne fut pas une simple péripétie administrative ou un banal renouvellement parlementaire. Il a constitué un séisme d'une magnitude inédite dans l'histoire politique de la province, marquant une rupture psychologique et arithmétique profonde.
Pour comprendre la portée de cette élection, il est impératif de replonger dans l'atmosphère de crise institutionnelle aiguë qui l'a précédée, une crise où se sont entremêlés des scandales financiers de grande ampleur, des rancœurs identitaires mal éteintes et, en toile de fond, la menace existentielle posée par le retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne. L'Irlande du Nord, territoire forgé par les clivages et maintenu dans une paix précaire par les subtils équilibres de l'accord du Vendredi saint de 1998, s'est soudainement retrouvée face à ses propres démons et face à l'épuisement de son modèle de gouvernance.
L'architecture institutionnelle nord-irlandaise est unique au monde, conçue spécifiquement pour forcer deux communautés antagonistes à gouverner ensemble. Depuis la fin du conflit historique qui a ensanglanté la région pendant trois décennies, faisant plus de 3 500 victimes, le pouvoir exécutif ne peut être exercé que conjointement par le First Minister et le deputy First Minister. Cette dyarchie institutionnelle, imaginée pour garantir une inclusion totale et empêcher la domination absolue d'un camp sur l'autre, porte paradoxalement en elle les germes d'une paralysie systémique: si l’un des deux piliers se retire, l’édifice vacille, et l’exécutif ne peut plus fonctionner.
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C'est très exactement cette clause d'interdépendance fatale qui a été actionnée au début de l'année 2017, précipitant la province dans un gouffre d'incertitudes. Le tandem qui dirigeait alors l'Irlande du Nord était composé d'Arlene Foster, dirigeante du parti unioniste démocrate, et de Martin McGuinness, figure tutélaire du Sinn Féin, ancien dirigeant de l’IRA devenu, au fil des ans, un artisan central du compromis politique. Leur relation de travail, d'abord contenue par la discipline du pouvoir partagé, s'était progressivement détériorée, minée par une longue série de désaccords et par un ressentiment croissant dans l’électorat nationaliste.
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L'étincelle qui a fini par mettre le feu aux poudres institutionnelles portait un nom technique: le programme d'incitation à la chaleur renouvelable, plus rapidement connu sous le sobriquet ravageur de scandale des «cendres contre de l'argent». Ce programme, mis en place en 2012 sous l’autorité ministérielle d’Arlene Foster, visait officiellement à encourager le passage vers des chaudières à biomasse. Mais le mécanisme d’aide contenait une faille si grossière qu’elle en devenait toxique: les subventions pouvaient dépasser le coût du combustible, créant une incitation à brûler davantage pour gagner davantage. Les dérives, massives, ont fait planer le risque d’un coût public de l’ordre de 490 à 500 millions de livres sterling sur la durée.
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Face à la révélation médiatique de cette gabegie à la fin de l'année 2016, la pression politique et l'indignation se sont intensifiées. Le Sinn Féin a demandé à Arlene Foster de se mettre temporairement en retrait le temps qu’une enquête soit menée; elle a refusé. Alors, le 9 janvier 2017, Martin McGuinness a présenté sa démission, un geste qui a mécaniquement provoqué l’effondrement de l’exécutif. La province a été renvoyée aux urnes, dans une campagne électorale tendue, chargée d’émotion et d’électricité politique.
La courte campagne qui a rythmé les semaines suivantes fut d'une brutalité rhétorique rare. Les enjeux dépassaient la seule probité administrative: le débat s’est vite métamorphosé en affrontement sur le respect identitaire et la reconnaissance culturelle. Le parti unioniste démocrate, sentant le sol se dérober, a cherché à mobiliser en agitant la perspective d’un basculement symbolique: une dynamique où Michelle O’Neill, nouvellement installée à la tête du Sinn Féin en Irlande du Nord, pouvait incarner l’hypothèse d’une première place républicaine. Dans ce climat, une phrase est devenue un marqueur: Arlene Foster compara publiquement les demandes autour de la langue irlandaise à un crocodile qu’on nourrit, et qui réclamerait toujours davantage.
Cependant, la dynamique électorale de mars 2017 ne peut être comprise sans intégrer la variable géopolitique du Brexit. Lors du référendum de juin 2016, l'Irlande du Nord s'était prononcée pour le maintien dans l’Union européenne à 55,8%. Le DUP, lui, avait soutenu la sortie, tandis que le Sinn Féin et d’autres forces locales mettaient en avant la crainte d’un retour d’une frontière plus dure avec la République d’Irlande. Dans la campagne, cette angoisse s’est mêlée au scandale, aux blessures symboliques et aux calculs de survie, jusqu’à donner au scrutin une dimension qui débordait Stormont.
Le jeudi 2 mars 2017, les citoyens nord-irlandais se sont rendus en nombre dans les bureaux de vote. Le taux de participation a atteint 64,8%, le plus élevé depuis la première élection de l’Assemblée en 1998. L’élection se déroulait selon le vote unique transférable, un système de préférence qui multiplie les tours de comptage, mais dont le déroulement, cette fois, a été remarquablement rapide: l’ensemble des circonscriptions a été finalisé sans nécessiter un second jour complet de comptage, les derniers résultats tombant dans la nuit du 3 au 4 mars. À cela s’ajoutait une donnée structurelle décisive: l’Assemblée était passée de 108 à 90 sièges, rendant chaque siège plus cher, chaque glissement plus visible, chaque équilibre plus fragile.
Les résultats finaux ont provoqué un véritable tremblement de terre politique. Le DUP a conservé de justesse sa position de première force avec 28 sièges et 28,1% des voix de première préférence. Le Sinn Féin, avec 27 sièges et 27,9% des voix, s’est retrouvé à un souffle de son rival. Dans l’atmosphère saturée de symboles qui caractérise la politique nord-irlandaise, cet écart minimal a été perçu comme un seuil franchi: le sentiment d’une invulnérabilité arithmétique de l’unionisme s’érodait, et l’élection entérinait une recomposition où l’Alliance, formation centriste et intercommunautaire, consolidait aussi sa place.
La conséquence la plus directe et la plus dommageable de ce bouleversement fut l’installation d’une longue paralysie institutionnelle. Les désaccords, notamment autour de questions de culture, de droits et de fonctionnement du pouvoir partagé, ont durci les conditions d’un retour à l’exécutif. L’Irlande du Nord est ainsi restée sans gouvernement régional pleinement opérationnel pendant environ trois ans, jusqu’au retour au partage du pouvoir le 11 janvier 2020, après l’accord intitulé New Decade, New Approach. Pendant cette période, l’administration a dû gérer l’essentiel dans un cadre politiquement dégradé, avec des services publics sous tension, et une impression d’État en suspens.
Ce vide, paradoxalement, a été masqué un temps par un coup de théâtre à Londres. Après les élections générales britanniques de juin 2017, Theresa May a conclu un accord de soutien avec le DUP, donnant aux députés unionistes un poids accru dans une Chambre des communes sans majorité claire, et donc une capacité d’influence sur le contexte politique des négociations du Brexit. Dans cette zone grise, la question de la frontière irlandaise est devenue l’axe autour duquel se sont noués des dilemmes insolubles, où chaque concession semblait porter en elle une menace existentielle pour l’un ou l’autre camp.
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Avec le recul, l’élection du 2 mars 2017 apparaît comme une matrice. Les dynamiques qu’elle a exposées se sont confirmées: en 2022, le Sinn Féin est devenu le premier parti de l’Assemblée en sièges. Et le 3 février 2024, Michelle O’Neill a été nommée First Minister, événement hautement symbolique dans l’histoire institutionnelle de l’Irlande du Nord. Dans ce paysage transformé, les lignes ne se déplacent plus seulement entre deux blocs, mais sous l’effet d’une société plus composite, et d’un avenir constitutionnel dont la question, longtemps contenue, s’invite de nouveau au cœur du débat public