UN JOUR, UN PAYS

Tunisie : la nuit autoritaire sur le berceau du printemps arabe

En ce mois de mars 2026, la Tunisie offre au monde le visage tragique et saisissant d’une révolution confisquée. Le président de la République, élu triomphalement à l’automne 2019 sur une promesse de probité absolue et de refondation institutionnelle, a méthodiquement parachevé la mutation de l’espoir démocratique tunisien en une autocratie à la fois populiste et résolument sécuritaire. La décision consacrée par le décret n°15 du 30 janvier 2026, publié au Journal officiel, prolongeant l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire jusqu’au 31 décembre 2026, illustre de manière éloquente la pérennisation d’un régime d’exception devenu, à force d’être reconduit, un réflexe de gouvernement.
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L’exercice quotidien du pouvoir se résume désormais à l’action solitaire et imprévisible d’une présidence omnipotente qui a pris soin de détruire scrupuleusement, un par un, les nombreux contre-pouvoirs nés du formidable soulèvement populaire de 2011. Le pouvoir législatif, vidé de sa substance originelle, n’est plus qu’une chambre d’enregistrement pâle et docile, surgie de scrutins récents dont l’ample abstention a signifié, par son silence même, une rupture de confiance entre la cité et ses institutions. La justice a été violemment mise au pas : dans la nuit du 1er au 2 juin 2022, une liste de 57 magistrats a été publiée au Journal officiel, actant leur révocation par décret, tandis que le Conseil supérieur de la magistrature, fierté de la transition, a été dissous puis remplacé par un dispositif institutionnel taillé pour réduire l’autonomie du pouvoir judiciaire.
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L’opposition politique, dans toute sa diversité — de la gauche radicale aux libéraux progressistes, jusqu’à la grande formation islamo-conservatrice qui domina longtemps le paysage post-révolutionnaire — se retrouve harcelée, fragmentée, asphyxiée, parfois emprisonnée, comme si la pluralité elle-même était devenue une menace existentielle pour l’État. De nombreuses figures de proue de la société civile, des avocats, des journalistes, des militants de la première heure, connaissent l’intimidation, la procédure, la cellule, ou l’exil intérieur, dans un pays qui a réappris trop vite les automatismes d’une répression que l’on croyait reléguée aux archives.
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Face à une crise économique dévastatrice, marquée par des pénuries récurrentes, une inflation qui ronge le pouvoir d’achat et un chômage qui frappe durement une jeunesse désorientée, le chef de l’État multiplie les visites inopinées et les mises en scène moralisatrices au cœur des entreprises publiques, des marchés populaires et des grandes surfaces. Il y pourfend des comploteurs indistincts, des spéculateurs sans visage, des traîtres sans nom, comme si l’incantation pouvait remplacer une politique économique, et comme si la désignation perpétuelle de boucs émissaires suffisait à conjurer l’épuisement d’un modèle à bout de souffle. Dans ce climat, l’appareil coercitif redevient l’ultime colonne vertébrale d’un pouvoir qui, à défaut d’offrir l’horizon, administre la crainte et réprime le doute.
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Pour saisir pleinement l’immense complexité de cette tragédie contemporaine et décrypter les ressorts intimes de cette régression politique, il faut replonger la réflexion dans la longue histoire de la construction de l’État tunisien moderne, oscillant sans cesse entre un modernisme émancipateur et un autoritarisme paternaliste. Bien avant la colonisation, la province ottomane de Tunis, sous l’égide des beys husseinites, s’était illustrée par une dynamique réformatrice endogène qui aboutit au Pacte fondamental de 1857, puis à l’adoption de la Constitution de 1861, souvent présentée comme la première constitution du monde musulman — texte précoce, ambitieux, et pourtant éphémère, suspendu après quelques années seulement.
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Le protectorat français, imposé par la signature du traité du Bardo, interrompit cette promesse tout en installant, paradoxalement, une administration centralisée et jacobine dont le mouvement national tunisien saura plus tard s’approprier les instruments. L’indépendance, arrachée au milieu des années 1950, consacra l’avènement d’un pouvoir fondateur qui modernisa la société à marche forcée — le Code du statut personnel demeurant l’une des conquêtes sociales majeures — tout en étouffant durement les embryons de pluralisme et de dissidence. Puis vint, en novembre 1987, la prise de pouvoir d’un homme issu de l’appareil d’État, d’abord accueillie comme une délivrance, avant que l’ouverture promise ne se mue en un verrouillage policier et en une domestication méthodique des institutions.
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La révolution de 2011, déclenchée par l’immolation de Mohamed Bouazizi à la fin de l’année 2010, brisa le mur de la peur, chassa le despote et fit de la Tunisie le foyer initial d’un immense frisson régional. La transition fut une décennie de liberté conquise et de tumultes, de débats constitutionnels intenses, d’épreuves sécuritaires — dont les assassinats politiques de 2013 — et d’un sursaut salvateur incarné par le dialogue national porté par des forces sociales et civiles, couronné par un prix Nobel de la paix. Mais les failles structurelles, la fragmentation politique, les coalitions instables et la disqualification progressive du Parlement ouvrirent un boulevard au geste fondateur de la rupture.
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Le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021 — gel du Parlement, limogeage du gouvernement, concentration des pouvoirs — fut d’abord perçu par une partie du pays comme un électrochoc face à un système discrédité. Le texte constitutionnel adopté lors du référendum de l’été 2022 a ensuite consacré un hyperprésidentialisme où l’équilibre des pouvoirs se trouve affaibli, et où les mécanismes de contrôle et de contrepoids peinent à résister à la centralité écrasante de l’exécutif. De là découle une nouvelle architecture politique : moins un régime de délibération qu’une mécanique de commandement, où la légalité devient l’ombre portée de la volonté.
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Sur le plan géopolitique, la Tunisie, étranglée par la dette et dépendante d’aides et de financements extérieurs, se retrouve entraînée dans des rapports de force régionaux et des négociations où la question migratoire occupe une place croissante, au risque de réduire la relation avec certaines capitales européennes à une gestion sécuritaire des flux humains plutôt qu’à un partenariat politique fondé sur les principes. Dans le même temps, la société tunisienne — sa presse, ses avocats, ses ligues, ses syndicats — demeure l’une des dernières digues capables de contenir l’effacement complet de la liberté publique, tant sa profondeur historique et sa capacité de mobilisation demeurent ancrées dans le pays réel.
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Et pourtant, en dépit de la pesanteur des temps, l’histoire tunisienne enseigne une chose : un peuple qui a goûté, ne fût-ce qu’une décennie, à la respiration pleine de la parole libre, ne renonce pas facilement à l’idée d’une émancipation complète. Le berceau du printemps arabe, même assombri, n’a pas fini de lutter pour achever, avec obstination et dignité, la promesse immense arrachée durant l’hiver de 2011.