MEMOIRE D URNES

Le laboratoire italien du populisme européen

Le 4 mars 2018, les électeurs de la péninsule italienne se rendaient aux urnes pour des élections générales qui allaient non seulement redessiner de fond en comble le paysage politique national, mais aussi envoyer une onde de choc à travers l’ensemble des chancelleries occidentales et des institutions de Bruxelles. Ce scrutin majeur, véritable séisme institutionnel, a consacré l’effondrement des forces politiques traditionnelles et la percée spectaculaire de deux mouvements que tout semblait opposer, si ce n’est leur rejet farouche de l’establishment : le Mouvement 5 étoiles et la Ligue. Pour comprendre la portée de ce moment de bascule, il est impératif de se plonger dans le contexte incandescent qui a précédé le vote, d’analyser les dynamiques d’une campagne hors normes et d’examiner comment les résultats ont façonné la matrice de la politique italienne et européenne telle que nous la connaissons.

L’Italie à l’aube de 2018 est un pays traversé par de profondes fractures, miné par une stagnation économique persistante et une sourde colère sociale. Cette toile de fond, faite d’inquiétudes matérielles et de déclassement ressenti, nourrit un terrain politique hautement inflammable, où la défiance à l’égard des élites s’installe durablement. À cette tension s’ajoutent les débats liés aux migrations, devenus un accélérateur de polarisation et un instrument central de la compétition partisane.

Sur le plan strictement politique, la décennie qui précède ce scrutin a été marquée par une instabilité chronique, symptôme d’une démocratie tourmentée par la représentation. Dans ce climat de méfiance généralisée, la loi électorale adoptée en 2017, dite Rosatellum bis, instaure un système mixte : une part substantielle des sièges est attribuée au scrutin uninominal majoritaire, l’autre à la représentation proportionnelle (avec, en plus, une petite fraction réservée à la circonscription de l’étranger). Ce mécanisme, pensé pour structurer l’offre politique autour d’alliances, met aussi en évidence la fragmentation d’un électorat devenu plus mobile, plus volatil, et moins fidèle aux anciennes maisons partisanes.

La campagne électorale qui s’ouvre au début de 2018 est d’une âpreté remarquable, reflet d’une société en quête de repères et de responsables. Les enjeux prennent des allures existentielles : mondialisation, euro, migrations, tout se mêle dans un même brasier rhétorique, jusqu’à faire exploser le bipartisme imparfait au profit d’un tripolarisme instable. D’un côté, le Mouvement 5 étoiles capte l’exaspération et l’aspiration au dégagisme ; conduit par Luigi Di Maio, il cherche à se présenter comme apte à gouverner, tout en continuant de dénoncer les “castes” et la corruption. Sa promesse phare, le “revenu de citoyenneté”, trouve un écho puissant, notamment dans le Mezzogiorno, où la demande de protection sociale se fait plus pressante.

Face à lui, le centre-droit se présente uni, mais son centre de gravité se déplace nettement : Matteo Salvini, à la tête de la Ligue, impose un style et des thèmes qui dominent la coalition, au point de reléguer Forza Italia au second plan. À ses côtés figurent Silvio Berlusconi et, déjà, Fratelli d’Italia, formation dirigée par Giorgia Meloni, alors plus petite en poids électoral mais visible dans l’espace public. Enfin, le centre-gauche, autour du Parti démocrate, mène une campagne défensive et peine à enrayer l’érosion de sa base, tandis que la gauche alternative, rassemblée sous Libres et Égaux, reste marginale.

La nuit électorale du 4 mars 2018 livre un verdict sans appel et dessine une géographie politique fracturée. La participation atteint 72,93% à la Chambre des députés (et 72,94% au Sénat), signe d’un rendez-vous civique encore massif malgré la désaffection envers les partis traditionnels. Aucun bloc n’obtient la majorité absolue permettant de gouverner seul au sein des deux chambres du Parlement. Mais les vainqueurs idéologiques de la séquence sont bel et bien les forces dites “antisystème” : ensemble, le Mouvement 5 étoiles, la Ligue et Fratelli d’Italia totalisent 54,45% des suffrages, un niveau qui atteste d’une bascule profonde du centre de gravité politique.

Le Mouvement 5 étoiles s’impose comme le premier parti du pays, avec 32,68% des suffrages (au scrutin proportionnel). De son côté, la coalition de centre-droit arrive en tête en voix au niveau des coalitions, mais le séisme interne est clair : la Ligue, avec 17,37%, surpasse Forza Italia (14,01%), renversant l’ancienne hiérarchie de la droite italienne. Le Parti démocrate, lui, recule nettement, et Matteo Renzi annonce sa démission de la direction du parti dans la foulée, consacrant une défaite dont la portée dépasse les seuls chiffres.

Le lendemain de ce séisme électoral plonge la République italienne dans une incertitude prolongée, faite de tractations, de signaux contradictoires et de stratégies à courte vue. Le président de la République, Sergio Mattarella, tente de faire émerger une majorité viable, tandis que les vetos croisés et les incompatibilités affichées rendent la sortie de crise incertaine. Peu à peu s’impose pourtant un scénario qui, quelques mois plus tôt, paraissait improbable : l’alliance des deux populismes concurrents.
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Le Mouvement 5 étoiles et la Ligue scellent un pacte fondé sur un texte programmatique baptisé “contrat” de gouvernement, et proposent Giuseppe Conte comme président du Conseil. Le processus ne se déroule pas sans heurts : Sergio Mattarella s’oppose à la nomination de Paolo Savona au ministère de l’Économie, épisode qui déclenche une crise politique aiguë et oblige les forces en présence à chercher un compromis. Le 1er juin 2018, Giuseppe Conte est officiellement investi président du Conseil des ministres ; Luigi Di Maio et Matteo Salvini deviennent vice-présidents du Conseil (vice-premiers ministres), installant un attelage inédit, jaune et vert, au cœur de l’État.

Les années qui suivent donnent à voir, avec une clarté parfois cruelle, combien la conquête du pouvoir transforme les mouvements nés contre lui. Le Mouvement 5 étoiles, entraîné dans les compromis, voit son identité initiale se reconfigurer au fil des alliances et des responsabilités gouvernementales, ce que de nombreuses analyses relient à son affaiblissement progressif dans l’opinion. Matteo Salvini, lui, reste une figure centrale du récit politique italien, mais son parcours est marqué par des choix tactiques risqués, et par une dynamique de concurrence croissante sur sa droite, qui modifie l’équilibre du camp conservateur.
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La leçon politique de la rupture de 2018 s’incarne alors dans un déplacement plus large : l’idée qu’un système peut être renversé sans être détruit, et qu’un tabou peut tomber sans que l’État s’effondre. L’élection du 4 mars 2018 a fonctionné comme un brise-glace : elle a rendu pensable, puis praticable, l’accès aux responsabilités de forces autrefois cantonnées au rôle de protestation, et elle a accéléré la recomposition des droites et des gauches dans une Italie devenue, pour l’Europe, un observatoire irremplaçable. Ainsi la péninsule demeure ce laboratoire à ciel ouvert où s’éprouvent, en avance, les tensions qui travaillent le continent — non comme une prophétie mécanique, mais comme une expérience politique dont les répliques continuent de parcourir l’espace européen.