UN JOUR, UN PAYS
Le grand jeu cambodgien entre les fantômes de son histoire et la tutelle de Pékin

Le royaume du Cambodge offre au monde le visage singulier d’une monarchie constitutionnelle qui abrite, en réalité, une transition dynastique d’une redoutable efficacité. Le pouvoir exécutif est désormais entre les mains du Premier ministre Hun Manet, confirmé par le Parlement à la tête du gouvernement en août 2023, au terme d’une succession longuement préparée qui prolonge des décennies de domination du parti au pouvoir sur l’appareil d’État. Loin de s’effacer, Hun Sen a été élu président du Sénat en avril 2024, un poste dont la portée est d’abord symbolique mais qui lui permet, lorsque le souverain est hors du pays ou empêché, d’exercer l’intérim comme chef de l’État — un détail institutionnel qui pèse lourd dans un système où la continuité se gouverne aussi par les rites. Cette chorégraphie politique donne à voir la persistance d’un ordre verrouillé, où l’opposition a été progressivement neutralisée hors du jeu institutionnel, et où les voix dissidentes — militants, syndicalistes, journalistes indépendants — décrivent une pression constante des autorités.
Le nouveau chef du gouvernement, formé dans des institutions occidentales de prestige, n’a pas donné de signe net d’un relâchement de l’étau. Son style peut différer, ses mots se vouloir plus technocratiques, mais la trajectoire demeure celle d’une stabilité prioritaire, d’une croissance brandie comme horizon, et d’une ouverture démocratique tenue à distance, comme si l’on craignait qu’un courant d’air n’emporte la charpente entière. Dans ce paysage, les scrutins ressemblent moins à une compétition qu’à une liturgie de confirmation, et le pluralisme constitutionnel conserve surtout une fonction de façade, utile à l’exportation diplomatique.
Pour comprendre cette obsession de la stabilité sécuritaire et cette centralisation du pouvoir, il faut plonger dans la longue épopée khmère, dont la mémoire collective oscille entre la splendeur originelle et l’effondrement. Bien avant les apogées impériales, les premières formations politiques de la péninsule ont inscrit la vie du pays dans la pulsation du Mékong et la respiration du Tonlé Sap, cœur nourricier d’une géographie capricieuse. Aux premiers siècles de notre ère, ces terres se tiennent déjà à la jointure des routes maritimes et fluviales, recevant des influences lointaines, puis les réinventant, jusqu’à forger une identité singulière — fière, ombrageuse, mais contrainte, par nécessité, de composer avec l’extérieur. La cosmologie hindoue, avec son culte du souverain sacré, a longtemps légitimé une verticalité du pouvoir; le bouddhisme, venu s’installer au fil du temps, n’a pas aboli cette pente, mais l’a enveloppée d’une endurance spirituelle qui, plus tard, se révélera vitale.
L’identité monumentale du pays s’enracine dans l’héritage d’Angkor, dont l’ombre s’étend encore sur l’imaginaire national. Entre le neuvième et le quinzième siècle, des monarques bâtisseurs ont dressé des sanctuaires de pierre et des réseaux hydrauliques d’une ambition qui défie le temps. Puis vint le reflux: l’étau entre Siam à l’ouest et les puissances vietnamiennes à l’est, la contraction du territoire, les rivalités dynastiques, les dépendances sollicitées auprès de voisins plus forts. Au milieu du dix-neuvième siècle, la cour vacille; et c’est dans cette urgence que le Cambodge accepte, en 1863, le protectorat français — perte d’indépendance, certes, mais fixation de frontières et sauvegarde d’une continuité étatique que l’histoire, parfois, refuse aux faibles. La période coloniale redessine l’administration, intensifie l’économie d’exportation et bâtit des infrastructures, tandis que la restauration archéologique rend au peuple, au moins symboliquement, une part de son orgueil.
L’émancipation, obtenue en 1953 davantage par l’habileté diplomatique que par la guerre ouverte, porte la marque de Norodom Sihanouk. Il abdique, descend dans l’arène, invente un mouvement de rassemblement et tente, au cœur de la guerre froide, de faire du Cambodge un funambule de la neutralité. Mais la géographie n’a pas de pitié: la guerre voisine déborde, les corridors logistiques traversent l’est du pays, et les bombardements américains finissent par labourer la campagne. En 1970, un coup d’État renverse Sihanouk; le pays s’enfonce, et la fureur accumulée dans les provinces nourrit les guérillas les plus radicales.
Le 17 avril 1975, Phnom Penh tombe. Ce qui suit ressemble à une rupture de civilisation: évacuation des villes, abolition de la monnaie, destruction des institutions, profanation du religieux, pulvérisation des familles, réduction de la vie à la discipline nue. Les exécutions, les charniers, la faim, les maladies, le travail forcé: un totalitarisme agraire qui transforme le pays entier en camp. En quatre années, près de deux millions de morts — une hémorragie humaine qui laisse une société amputée de son élite et de sa confiance, et dont les ondes de choc traversent encore le présent.
La chute du régime khmer rouge ne vient pas d’un sursaut intérieur, mais d’une intervention militaire vietnamienne à la fin de 1978, après des raids frontaliers et une escalade meurtrière. La libération de la capitale s’accompagne d’un nouveau pouvoir, adossé à Hanoï, puis d’une longue décennie d’occupation et d’isolement. Dans les paradoxes glacés de la guerre froide, des soutiens extérieurs alimentent une résistance composite, et l’ancien cauchemar continue de hanter les frontières. Il faut attendre les accords de Paris de 1991 et l’intervention onusienne pour voir s’ouvrir une parenthèse électorale fondatrice; mais la greffe démocratique, confrontée à la brutalité des héritages politiques, ne prend qu’imparfaitement, et le pouvoir finit par se recomposer autour d’une logique d’ordre, de loyauté et de contrôle.
La société cambodgienne, pourtant, se métamorphose. L’exode rural gonfle Phnom Penh, où les tours de verre et les centres commerciaux, souvent irrigués par des capitaux étrangers difficiles à lire, surplombent les fragilités des périphéries. Une classe consommatrice émerge, connectée, impatiente; mais les fractures sociales se creusent. L’éducation, reconstruite après avoir été méthodiquement détruite, peine à retenir les talents; la jeunesse regarde ailleurs, faute d’un marché formel capable d’absorber ses ambitions. Et au-dessus de tout plane la pression climatique: le Mékong, régulé en amont, dérègle les cycles d’inondation, menace les équilibres du Tonlé Sap et fragilise la sécurité alimentaire.
Sur le plan économique, la croissance spectaculaire ne dissipe pas la précarité structurelle. Le modèle repose largement sur l’habillement exportateur, un tourisme accroché à l’aura d’Angkor, et un immobilier volontiers spéculatif. La décision de l’Union européenne de retirer partiellement, à partir d’août 2020, certains avantages tarifaires accordés au Cambodge au titre du régime “Everything But Arms”, en réaction à de graves préoccupations sur les droits humains, a servi d’électrochoc et a accéléré la recherche d’autres relais asiatiques. Dans les campagnes, l’endettement des ménages, alimenté par des pratiques agressives de microcrédit, apparaît comme une faille sociale majeure. Le pouvoir, lui, doit attirer de nouvelles filières, contenir la corruption endémique, et calmer la frustration sourde d’une jeunesse qui refuse que son avenir soit l’otage d’un conservatisme sans horizon.
C’est dans la grande arène internationale que la dépendance cambodgienne s’expose le plus crûment. Les investissements chinois ont remodelé routes, ports, barrages; ils ont aussi transformé certains littoraux en enclaves économiques où le divertissement, le jeu et leurs zones grises attirent une économie de l’ombre. Le symbole le plus scruté demeure le sud du pays, autour de la base navale de Ream: l’ouverture de nouvelles installations et la modernisation soutenue par Pékin nourrissent, à l’étranger, le soupçon d’une projection militaire chinoise durable, tandis que Phnom Penh rejette ces allégations en invoquant, notamment, les principes constitutionnels. Dans cet entre-deux, le Cambodge cherche parfois à envoyer des signaux d’équilibre — assez pour conserver une respectabilité, jamais assez pour froisser son indispensable bailleur.
Cet exercice d’équilibriste se heurte aux rugosités du voisinage. Le partenariat officiel avec le Vietnam cohabite avec une méfiance historique dans une partie de la population; avec la Thaïlande, les tensions frontalières récurrentes rappellent que la pacification régionale n’est jamais acquise. Pour éviter l’isolement, le royaume mise aussi sur la diplomatie d’influence et sur les grandes mises en scène multilatérales. Il se prépare ainsi à accueillir le XXe Sommet de la Francophonie: l’événement est bien prévu au Cambodge, mais le lieu a été récemment déplacé de Siem Reap vers Phnom Penh pour des raisons logistiques, et aucun programme officiel détaillé n’était encore arrêté publiquement au moment des annonces de relocalisation.
Le Cambodge avance donc sur une ligne de crête. Il doit préserver la stabilité d’un pouvoir forgé dans les convulsions de la guerre civile, protéger l’intégrité d’un État pris dans le jeu des puissances, et répondre, malgré tout, à l’exigence grandissante d’un peuple qui a survécu à l’apocalypse et réclame désormais sa part de modernité, de prospérité et de respect.