SERBIE - ANNIVERSAIRE

L'évolution politique d'Aleksandar Vucic au cœur des fractures balkaniques

Le 5 mars 1970 marque la naissance d'Aleksandar Vucic à Belgrade, alors capitale d'une Yougoslavie encore unifiée sous l'ombre tutélaire de Tito. Cet ancrage chronologique et géographique suffit déjà à éclairer la trajectoire d'un homme dont la vie va se confondre avec les secousses, les déchirements et les recompositions de l'espace serbe. Il fête aujourd'hui ses 56 ans.
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À l'âge où d'autres se contentent d'observer l'histoire, lui s'y prépare. Étudiant à la faculté de droit de l'université de Belgrade, il apprend la discipline des mots, la mécanique des argumentaires et l'art de la confrontation, dans une décennie où la politique se fait souvent à voix haute et à couteaux tirés. Dans le tumulte du début des années 1990, il s'engage au sein du Parti radical serbe, formation ultranationaliste menée par Vojislav Seselj, figure de référence et de radicalité dont il devient l'un des plus visibles héritiers.
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Son ascension interne est rapide. Élu député, il incarne alors une génération politique nourrie de ressentiment, persuadée que la Serbie est tenue à distance, punie, caricaturée, sommée de s'excuser avant même d'être entendue. Dans ce théâtre de passions collectives, Vucic se distingue par une rhétorique offensive et une loyauté sans faille à sa famille politique d'alors, tandis que les guerres yougoslaves redessinent brutalement les frontières et les mémoires.
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Sa vie privée, plus discrète, n'échappe pas aux remous que provoque l'exposition publique. Il épouse en 1997 Ksenija Jankovic, journaliste ; le couple a deux enfants, puis divorce en 2011. Ksenija Jankovic meurt en janvier 2022, événement rendu public par Vucic lui-même, et qui referme une histoire familiale longtemps maintenue en marge du récit officiel. Par la suite, il est marié à Tamara Dukanovic, diplomate ; la date exacte de ce mariage n'est pas connue publiquement, et leur fils naît en juin 2017.

Sur le plan du pouvoir, la fin des années 1990 constitue un tournant décisif. En 1998, au cœur de la crise du Kosovo, il devient ministre de l'Information. Ce passage au gouvernement reste l'un des chapitres les plus controversés de sa carrière : la période est associée à une loi sur l'information utilisée pour frapper les médias indépendants d'amendes lourdes et renforcer la pression sur la presse, au moment où l'État se crispe face à l'extérieur comme à l'intérieur.

La chute de Milosevic en octobre 2000 le renvoie à l'opposition, et les années 2000 ressemblent à une longue attente stratégique. Progressivement, Vucic comprend que la radicalité frontale ne suffit plus à conquérir l'État, ni à briser l'isolement ; la rupture avec Seselj devient politique autant que symbolique. En 2008, aux côtés de Tomislav Nikolic, il provoque la scission du Parti radical et fonde le Parti progressiste serbe (SNS), inaugurant une mue qui recompose les équilibres : un conservatisme national, mais désormais présenté comme compatible avec une trajectoire européenne.
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La conquête du sommet se fait ensuite par paliers. En 2012, après la victoire présidentielle de Nikolic, Vucic entre au gouvernement : il est nommé ministre de la Défense et vice-Premier ministre ("First Deputy Prime Minister"). Il se met en scène comme l'architecte d'une lutte anticorruption aux accents de purification nationale, et impose peu à peu l'idée qu'il est l'homme fort du camp au pouvoir. En 2014, il devient Premier ministre, concentrant l'initiative politique et donnant au SNS une centralité qui va redéfinir durablement le paysage serbe.
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Son exercice du pouvoir se lit à la fois dans une verticalité intérieure et dans une diplomatie à plusieurs étages. Officiellement, la Serbie poursuit le chemin des négociations avec l'Union européenne ; simultanément, Belgrade entretient des relations étroites avec Moscou et Pekin, et Vucic cultive l'art du balancier, celui qui promet la stabilité à l'Ouest sans renoncer à d'autres alliances. La logique est moins celle d'un choix que d'une addition : addition d'appuis, de marges, de leviers, pour rester indispensable.
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En 2017, Vucic se présente à la présidentielle et l'emporte dès le premier tour, puis s'installe à la tête de l'État. Il transforme une fonction constitutionnellement moins exécutive en centre de gravité réel, et fait glisser le régime vers une présidentialisation de fait, où l'impulsion politique part d'un seul point, et où la scène institutionnelle s'ajuste à cette nouvelle géométrie. Réélu en 2022, il traverse ensuite un contexte européen bouleversé par la guerre en Ukraine, dans lequel la Serbie se distingue notamment par son refus d'aligner entièrement sa politique sur les sanctions occidentales contre la Russie, tout en prenant position à l'ONU sur l'invasion.
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À l'intérieur, la société se tend. Les fusillades de masse de 2023 provoquent un choc national et nourrissent un cycle de protestations qui installe la violence, la responsabilité politique et l'état du débat public au centre des controverses. Vucic, lui, alterne les gestes d'apaisement et la dénonciation d'hostilités supposées, cherchant à maintenir la cohésion de son camp et l'image d'un État qu'il présente comme assiégé autant que dirigé.

Dans le même temps, il soigne les symboles de puissance et les preuves matérielles d'action. À l'été 2024, la Serbie signe avec la France un accord pour l'acquisition de 12 avions de chasse Rafale, contrat présenté comme un marqueur stratégique et un jalon de modernisation. Il continue également de mettre en avant la transformation des infrastructures et la promesse d'investissements, récit de béton et d'acier destiné à prouver, contre le doute, que l'avenir se construit au présent.

Enfin, fidèle à cette diplomatie du mouvement permanent, Vucic élargit le cercle : nouveaux partenaires, nouveaux marchés, nouvelles routes, où l'énergie, la défense et le commerce deviennent des langues communes. Dans cette logique, il effectue une visite officielle à Astana à l'invitation du président Kassym-Jomart Tokayev, avec des échanges annoncés sur le dialogue politique et la coopération économique. Loin des frontières immédiates des Balkans, la scène change ; la méthode, elle, demeure : multiplier les options, gagner du temps, et s'offrir, encore et toujours, comme la pièce centrale d'un échiquier serbe qu'il entend tenir d'une main ferme.